CAUCASE ET CASPIENNE
sion très nette soit tracée au pied du Caucase par les cours opposés du Phase, tributaire de la mer Noire, et de la Koura, tributaire de la Caspienne, que relie le col historique de Sarapana (Charopan). Au sud de ce sillon, par le haut plateau d'Akalkali, on rejoint les monts d'Arménie. Les deux vallées opposées sont nettement dissemblables. Colle du Phase, exposée aux vents d'ouest, bien arrosée et chaude, a toujours produit, outre les lavages aurifères qui tentèrent les Argonautes, une profusion d'arbres fruitiers dont beaucoup ont passé en Europe. La Koura et son affluent, l'Araxe, s'ils ont encore des hautes vallées fertiles, subissent, en descendant en plaine, les influences de l'Asie Centrale, et finissent au milieu de steppes.
Sur le versant nord, le Caucase se prolonge encore quelque temps par une zone de collines boisées, fort goûtée de l'aristocratie russe depuis la conquête. A 100 kilomètres des pics et des glaciers commence la plaine. Le Terek et le Kouban ont encore assez de force pour atteindre, l'un la mer d'Azov, l'autre la Caspienne ; les autres rivières se perdent dans la plaine. Au point le plus bas de la dépression, le chapelet d'étangs salés du Manytch porte témoignage d'une communication géologiquement récente des deux mers. Au delà, le sol se relève peu à peu jusqu'à 200 mètres, et cette hauteur a suffi à séparer les bassins du Don et de la Volga. Plaine ou plateau, nous sommes ici en pleine steppe.
Malgré son air rébarbatif, le Caucase n'a pas découragé tous les passages. Nous sommes à peu près sûrs que des infiltrations ariennes se sont produites par là dès le 2^ millénaire. Les Scythes ont franchi les monts vers 700 av. J.-C, les Alains à l'époque romaine, puis Souboutaï au xiii^ siècle, Tamerlan au xiv^ et enfin les Russes, malgré la résistance du héros montagnard
Schamyl, vers 1850. Chacune de ces invasions a laissé là un dépôt, et surtout les victimes des bouleversements de la plaine se sont réfugiées dans ces montag-nes. Dès les temps de Mithridate et de Strabon, il fallait, dit-on, 70 interprètes pour se faire entendre des populations montagnardes. Et le Caucase est resté un musée ethnographique. De vieux idiomes, disparus ailleurs depuis des millénaires, y sont encore parlés. Des chrétiens de rites divers y sont juxtaposés à des musulmans sunnites ou chiites. A côté d'hommes qui figurent parmi les plus beaux représentants de la race blanche, et parmi lesquels les princes musulmans ont souvent cherché des mercenaires (Mamelouks), on trouve au bord de la Caspienne de purs ïartares aux yeux bridés.
La Caspienne est encore la plus grande mer intérieure du globe: elle égale les trois quarts de la France. Elle est, avons-nous dit, coupée en deux par le seuil sous-marin qui relie le Caucase au Kopet-Dagh. De part et d'autre se creusent des fosses de 800 mètres. Le bassin du sud est bordé presque partout de montagnes sur lesquelles se dépose une abondante humidité. Les côtes sont là abruptes et ne changent guère. Mais le bassin du nord est cerné de toutes parts par la steppe, qui semble tendre à plonger sous ses eaux. On peut prévoir le jour où le golfe de Kara Boughaz sera isolé. En outre, il vient là des fleuves importants, le ïérek, l'Oural, la Volga surtout, dont les sables s'alignent le long de la côte occidentale, avec leurs cortèges de lagunes et de fièvres. Enfin, ouverte largement aux vents du nord, la Caspienne connaît des tempêtes qui n'ont permis la navigation qu'aux plus hardis pêcheurs.
Bref, malgré les atténuations que nous avons indiquées chemin faisant, le Caucase et la Caspienne, au lieu de la région de transition que nous avons trouvée
MER NOIRE fil
plus à Test, forment une séparation tranchée, qui n'a été réellement vaincue qu'au xix« siècle, par les bateaux à vapeur et les chemins de fer russes. Au sud, l'Asie antérieure s'est développée presque toujours sous la protection de ces obstacles naturels. Au nord commence immédiatement le monde scylhique, que nous retrouverons plus tard.
La Région Pontique Mer Noire
La mer Noire achève la séparation des deux domaines.
Nous avons vu la place importante tenue par la mer Noire dans l'économie de la Méditerranée. Nous avons vu qu'un seuil, reliant le Balkan aux monts de Crimée et ceux-ci au Caucase, la divisait en deux régions. Celle du nord elle-même est divisée en deux par la presqu'île bizarre de Crimée. A l'ouest la mer est basse, mais les fleuves s'y déversent, par des limans étroits et contournés, et les sables ne s'accumulent qu'à l'embouchure du Danube. A l'est, la mer d'Azov apparaissait aux Grecs comme un marais, et serait comblée depuis longtemps si le courant produit par le Don n'avait la force de franchir le détroit de Kertsch. L'apport des fleuves du nord s'étale ensuite sur le bassin profond du sud, y alignant les bancs de thons bien connus des pêcheurs, et il va alimenter la Méditerranée.
Sur la mer Noire, la plaine russe vient s'ouvrir par
une côte de 600 kilomètres à vol d'oiseau, avec ses zones successives, ses grands fleuves, sous des influences que nous analyserons.
La zone des forêts s'arrête obliquement, arrivant jusqu'à 400 kilomètres de la mer à l'ouest, s'en écartant de plus en plus à mesure que prédominent les influences asiatiques et se prolongeant tout au plus le long des cours d'eau. Elle fait place au sud à cette terre noire qui s'appelle ici le tchernoziom, et qui, elle aussi, touche presque la mer à l'ouest, alors qu'elle s'en écarte sur l'Oural. C'est la terre à blé, déjà célèbre au temps des Athéniens, et développée encore par la colonisation grand-russienne, héritière des Scythes laboureurs. Elle fait à son tour place à la steppe, qui. au nord du Danube, ne comprend que le sud de la Bessarabie, puis s'élargit, englobant le nord de la Crimée^ et s'étale sur les bords du Don et de la Volga. Sur tout ce domaine, les influences méditerranéennes sont très réduites, les vents du sud-ouest sont rares, plus rares encore les pluies, qui d'ailleurs tombent en été. Mais au sud de la chaîne de Crimée, et à la faveur de l'eau qu'elle arrête, se déploie une zone proprement méditerranéenne, appréciée des Grecs de Milet, puis de Mithridate, et que l'aristocratie russe, bien qu'habituée à d'autres cieux, savait goûter encore. D'autre part, de grands fleuves suivent les dépressions du grand plateau russe: le Don parcourt 2700 kilomètres, le Dniester 1350 (comme le Rhin), le Prouth seul est plus court (820 kilomètres). Ces fleuves sont lents, réguliers dans leurs crues de printemps, navigables de bonne heure. Cependant, ils gèlent pendant un temps assez long, plus longtemps que le Danube, qui n'est pris que 37 jours, mais moins que la basse Volga, qui est prise 150 jours. De plus, le rebord du plateau russe est assez accentué pour les barrer