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MER NOIRE

au-dessus de leur embouchure et produire des poroghi (cataractes), que le Dniester et le Dnieper ne submergent qu'au printemps; là les navigateurs venus de l'intérieur brûlaient leurs barques, là commençait le domaine des Cosaques zaporogues. Le Don seul échappe à cet inconvénient, mais, au point où il est le plus rapproché de la Volga (à 75 kilomètres), il est de 42 mètres plus haut qu'elle, ce qui a toujours interdit la canalisation. Tout cela diminue la valeur des fleuves russes comme voies de pénétration.

Malgré tout, l'attraction de ces côtes du nord de la mer Noire sur les peuples du Midi s'est fait sentir de bonne heure, et a résisté généralement aux troubles apportés par les nomades de l'intérieur. Au 3*^ millénaire avant Jésus-Christ, l'ambre de la Baltique, apporté à travers l'isthme sarmate, semble l'avoir fait naître. Depuis, elle a été due aux métaux, au blé, aux ressources de la pèche et de la chasse, à l'esclavage. Les Grecs ont fondé là nombre de colonies aux vn^ et vi« siècles avant Jésus-Christ, et ont appelé à leur aide, contre les Scythes, le puissant roi achéménide. Après Hérodote, des invasions ont compromis la situation, qu'a rétablie Mithridate le Grand. Les Romains n'ont pas négligé la protection des établissements du Bosphore cimniérien, et, après l'interruption due aux Goths et aux Huns, les Byzantins ont repris la tradition. Puis sont venus les Génois, qui ont devancé les Vénitiens à Kaffa, à Azov, jusqu'au moment où les Mongols de ïamerlan ont porté un coup fatal à ce commerce. Quand les Ottomans de Constanlinople eurent lié partie avec les Tartares de Crimée, la mer Noire fut perdue pour les Méditerranéens, jusqu'au moment où les Russes la rouvrirent. Au xviii'^ siècle, le Russe s'établit là; vers 1800, un émigré français, Richelieu, créa Odessa, qui compte aujourd'hui

304.000 âmes; puis le tzar Nicolas y créa Sébastopol, qu'en l8o4-oo les Anglo-Français mirent des mois à réduire. Mais le Russe tend plutôt à drainer vers le nord, par les canaux, par les chemins de fer, les produits de ces régions.

C'est que le commerce par la mer Noire a été rendu, malgré tout, assez scabreux par la nature. A l'est, le Caucase s'oppose aux communications par terre, et la côte qu'il domine a toujours été hantée par les pirates. Heureusement, la côte d'Asie-Mineure pointe vers l'Europe et, de Sinope,les bateaux anciens déjàne mettaient que trois jours pour atteindre la Crimée. D'un autre côté, la route de mer vers le Bosphore, seule pratique, a aussi ses dangers. La mer Noire est largement ouverte aux vents du Nord : ils lui avaient fait la réputation de « mer inhospitalière », qu'elle mérite encore.

Enfin, la mer Noire est une mer presque fermée. Elle ne s'ouvre que par un goulet, ou, plus exactement par une succession de deux goulets. Or, ces passages ont eu de tous temps une existence agitée parles invasions d'Europe en Asie, ou d'Asie en Europe. Quand les deux rives ont été aux mains d'un empire unique, avec les Perses, avec les Macédoniens, avec les Romains, avec les Turcs, cet empire a tenu dans ses mains le sort de la mer Noire. C'est ce qui fait encore la moitié de l'importance de Constantinople, et cette situation n'est pas près de cesser.

Quoi qu'il y ait des points de suture, on voit que le vaste monde scythique (Russie et Sibérie) s'isole nettement de l'Asie antérieure. Nous allons voir qu'il s'isole non moins nettement de l'Europe méditerranéenne comme de l'Europe atlantique. Nous l'aborderons donc en dernier lieu, et il nous conduira tout naturellement dans l'Asie Centrale, avec laquelle sont peut-être ses principales affinités.

Péninsule des Balkans

L'Europe détache vers la Méditerranée trois grandes péninsules. La première en revenant de l'est est la péninsule appelée assez improprement balkanique.

En effet, elle se compose en réalité de deux systèmes montagneux accolés. A l'est, c'est le Balkan proprement dit, qui, nous l'avons vu, fait partie du long plissement qui parcourt de l'ouest à l'est la zone méditerranéenne : arc de cercle net, parcourant 600 kilomètres, des Portes de Fer à Varna. Au même redressement de parties anciennes, avec éléments volcaniques, se rattachent quelques massifs à l'ouest. Le tout constitue une première presqu'île, la Thrace (100.000 kilomètres q.). Contre ces montagnes bute, à l'ouest, la longue série de chaînes calcaires qui se poursuit du seuil de Tarvis à la Crète, avec une direction nord-ouest — sud-est d'abord, jusqu'au point oij elle heurte les massifs orientaux, puis nord-sud, à travers la péninsule grecque, puis ouest-est, dans les îles. La péninsule grecque, depuis la Macédoine et l'Albanie incluses jusqu'aux dernières îles de l'Archipel, couvre 100.000 kilomètres q. Tout l'ensemble est une zone encore agitée.

Prenons d'abord le Balkan, l'arc de cercle dont nous avons parlé. C'est une chaîne assez haute et assez continue; certains pics y approchent des 3000 mètres. Les deux seuls passages importants sont, à l'ouest celui qui joint la haute plaine de Sofia au Danube, à l'est la passe de Chipka. Le contraste est frappant d'un versant à l'autre. Au nord, c'est encore presque la rudesse de la steppe. Au sud commence immédiate-

ment le climat méditerranéen. Quand on quitte la plaine bulgare pour franchir le col de Chipka, on a, en descendant sur Kazanlik et ses jardins de roses, la sensation immédiate du changement.

La péninsule balkanique proprement dite touche à trois mers: mer Noire, mer de Marmara, Archipel.

Sur la mer Noire, la côte, longée par une courte chaîne, est inhospitalière, sauf au golfe de Bourgas. La mer, nous l'avons vu, ne l'est pas moins.

Sur la mer de Marmara, la côte offre à l'est et à l'ouest, une pointe avancée. Celle de l'est est courte, facile à couper du côté delà terre (lignes deTchataldja). Elle est séparée de l'Asie par un détroit court (20 kilomètres), et étroit (1 kilomètre). Une rade bien abritée sur la côte d'Europe, et où le courant portait les vaisseaux, a achevé de préparer la fortune de Byzance. La pointe de l'ouest comporte un isthme très étroit qui aboutit à la longue presqu'île de Gallipoli, collée le long de la côte d'Asie sur 75 kilomètres, et séparée d'elle par le goulet étroit des Dardanelles (700 mètres). On sait l'importance des deux passages, d'abord au point de vue de la communication entre « mer blanche » (nom turc de la Méditerranée) et mer Noire, ensuite et surtout au point de vue de la circulation ethnique entre Europe et Asie. Les premières invasions, vers 2000 avant Jésus-Christ, ont porté les Indo-européens en Asie. La dernière a amené les Turcs en Europe. L'importance de Constantinople, si grande depuis si longtemps, décuplerait peut-être le jour où la voie ferrée irait sans interruption de Londres, par Vienne, à Bagdad et Calcutta.

La partie de la Thrace qui s'ouvre sur l'Archipel comprend la vallée de l'Hébros ou Maritza. Les hautes vallées de ce fleuve et de son affluent principal, la Tundja, circulent entre le Balkan et ses contreforts

plus méridionaux, ouvrant là des passages qu'ont empruntées les routes anciennes de Naïssus (Nisch) à Philippopolis et Andrinople, avant le chemin de fer qui va de Vienne et Belgrade, par Sofia, à Constantinople. La Maritza vient ensuite finir dans une plaine côtière où fleurissait Abdère, en face des îles non moins connues de Thasos, de Saniothrace, de Lemnos et d'Imbros.

A l'ouest, des massifs assez confus, que les anciens englobaient sous le nom de Rhodope, avec des altitudes de 2000 à 3000 mètres, font apparaître la Thrace aux yeux des purs Méditerranéens comme une contrée encore âpre, d*où souffle le vent du Nord, oij les fleuves gèlent facilement. Mais ces montagnes, aux temps anciens, ont eu leur attrait : leurs mines d'argent et surtout d'or, presque uniques dans le domaine méditerranéen. Aussi, la presqu'île de Chalcidique, qui projette ses trois pointes vers la Grèce, a-t-elle de bonne heure attiré les colons helléniques, et est-elle restée toujours une terre essentiellement grecque, par les monastères savants du mont Athos.

A l'ouest de la Chalcidique, l'Axios (Vardar) descend dans le golfe Thermaïque, et, avec l'Haliacmon, constitue la plaine de iMacédoine. On sait le souvenir court, mais étincelant, qu'évoque ce nom. Mais, sauf à ce moment, la Macédoine a été avant tout terre de mélange de races, et de passage. Elle est au débouché de la roule qui, remontant la vallée de la Morava, passe à HOO mètres seulement le seuil d'Uskub, et descend le Yardar jusqu'à Salonique, aujourd'hui fameuse.

Les montagnes du premier système continuent au delà de ce passage important. Le Char-Dagh, au-dessus d'Uskub, monte à près de 3000 mètres. Plus au sud, la Neretchka Planina, moins haute, est plus con-

tinuc. C'est sur ces éperons que se sont brisés les plissements calcaires, se redressant jusqu'à 2000 ou 3000 mètres dans le Monténégro, et obliquant brusquement vers le sud. Des lacs se sont logés dans cet enchevêtrement : le principal est le lac Lychnitis (Ochrida). Et les passages sont moins rares qu'il ne semblerait. Au sud circule, presque directement est-ouest, la voie de Salonique à Dyrrhachium (Durazzo), sur 300 kilomètres. C'est la via Egnatia des Romains. C'est la route qui a conduit les Ottomans en Albanie, et a rattaché si solidement cette province à la monarchie et à la religion musulmanes. Le chemin de fer aujourd'hui ne la suit, de Salonique, que jusqu'à Monaslir. Au nord du Char-Dagh circule une autre voie, non moins importante, sur laquelle nous reviendrons.

Les chaînes crétacées se suivent sur un intervalle de plus de 10 degrés de latitude, du 46" au So'' degré, et en gardant le même aspect. Partout des plateaux blancs, dénudés, le karst awQCsospolie et ses dolines. Partout des crevasses subites, où se perdent les cours d'eau, et qui parfois s'obstruent, produisant des lacs fiévreux, les katavothres de Grèce. Ce sont ces pertes d'eau qui ont donné naissance, chez les Grecs, à tant de légendes sur les communications souterraines ou sous-marines de fleuves.

La partie septentrionale de ces chaînes porte le nom d'Alpes Dinariques. Elle court du seuil de Tarvis au Monténégro, sur une longueur de 500 kilomètres. Bien que peu élevée, elle établit une nette démarcation entre ses deux versants. Sur l'Adriatique, elle tombe à pic, multipliant les anfractuosilés, les ilôts, aimés de tous temps des pirates. Le climat est méditerranéen, malgré le vent local de la bora. Là se trouvent Trieste, Pola, Fiume, les ports d'istrie,

— Spalato ou Salone, la ville de Dioclétien, — Raguse, la ville de Marmont, les bouches de Gattaro, rendues sinistrement célèbres par les bagnes autrichiens. Sur l'autre versant, on est tout de suite dans l'Europe centrale. Et les passages sont rares. Celui du nord est le fameux seuil de Tarvis. Celui du sud part de Raguse et court en Serbie vers Nich et Constantinople. Nous retrouverons l'un et l'autre.

En arrivant au coude remarquable du Monténégro, où se trouvent les plus hauts sommets du système (2300 mètres), nous rentrons dans la région balkanique propre. A partir do là, la côte et les chaînes courent presque droit au sud sur 300 kilomètres. C'est l'Albanie, où s'est réfugiée au moyen-âge une population spéciale, descendant peut-être, non des antiques habitants illyriens, mais plutôt des Thraces. A côté d'eux et plus au sud, dans le Pinde, d'autres émigrants sont venus à la même époque, les Koutzo- Vlaques de Roumanie. Les uns et les autres ont fusé en Grèce, mais ont altéré moins qu'on ne l'a dit la race hellénique, protégée comme tant d'autres par ses montagnes. '

Vers le 40° de latitude, se trouve un nœud important, le Zygos, comparable au Saint-Gothard par sa faible hauteur relative et son importance comme centre de dispersion. De là rayonnent, vers l'ouest, les monts Cérauniens, qui s'avancent jusqu'à 100 kilomètres de l'Italie, — vers l'est, l'Olympe, la montagne des dieux (près de 3000 mètres) — vers le sud, le Pinde, coupant la Thessalie de l'Epire. Celle-ci est couverte de montagnes pittoresques, avec des lacs, le gracieux golfe d'Arta, et les gorges au fond desquelles l'Achéloûs roule vers Missolonghi.

En avant de cette côte s'étend un chapelet d'îles « ioniennes ». La plus septentrionale est Corfou, où le

voyageur venant d'Occident rencontre la Grèce sous un aspect particulièrement aimable. Plus au sud se trouvent, avec l'homérique Ithaque, Leucade, Céphalonie et Zante. Toute cette zone est proche de l'Italie, et a toujours tenté ses maîtres. C'est à Actium que s'est décidée la fondation de l'Empire romain. Plus tard, quand Venise fut puissante, elle a régné sur l'Adriatique, sur les îles Ioniennes, sur la Morée, et c'est à Lépante, à l'entrée du golfe de Corinthe, qu'a été brisée en 157i l'hégémonie méditerranéenne des Ottomans.

Le Pinde se relève au sud dans les monts d'Etolie, oij le Parnasse domine de ses 2500 mètres le ravin de Delphes et le golfe de Corinthe ; de là, des chaînons courent vers l'est: l'Othrys et l'Oeta vont mourir sur le golfe Maliaque, ne laissant qu'un passage resserré et fameux, les Thermopyles. L'IIélicon et le Cithéron (1500 mètres) filent en Béotie et en Attique. et le Pentélique les prolonge. Dans les intervalles sont des plaines assez spacieuses. La Thessalie, ancien bassin lacustre qui se vide par le Pénée, a retenu longtemps les gens, venus du Nord, qui devaient être les Grecs : c'est, toutes proportions gardées, un grenier de la Grèce. La Béotie a vu croître encore ses terres productives par l'assèchement récent du Copaïs. Ces plaines, par les facilités qu'elles ofl'rent au mouvement et au ravitaillement des armées, ont appelé de tous temps les décisions militaires : Pharsale est on Thessalie, Chéronée, Leuctres et Platées en Béotie, Marathon au nord de l'Attique, et le Céphise a vu encore, vers 1300, triompher les Almogavares.

L'Attique ne doit son passé ni à ses montagnes, qui ne furent jamais très boisées, ni à ses plaines peu fertiles, ni même aux mines du Laurion, mais à sa

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situation en pointe dans l'Archipel. Dès le 2® millénaire avant Jésus-Christ, la ville d'Athèna a été un centre important. Elle est devenue la reine de la Méditerranée au v*^ siècle avant Jésus-Ciirist, et ces souvenirs en ont fait la capitale du jeune royaume de Grèce. Son port, le Pirée, avec oOOOO habitants, tient une place honorable parnn les ports méditerranéens.

C'est qu'un monde insulaire prolonge l'Attique. Au sud, c'est Egine, un instant la rivale d'Athènes. Au nord, l'Eubée n'a qu'une bonne plaine, mais du haut du Delph (1500 mètres) on voit jusqu'au mont Athos, et on domino tout l'Arcliipel. Là s'étale le chœur des Cyclades, où le sceptre a passé, suivant les directions de la navigation, de l'antique Délos à la moderne Syra. Le nord de l'Archipel est plus pauvre en îles, mais au sud, des dernières Cyclades, on aperçoit l'Ida, le géant de la Crète. A l'est enfin, on passe insensiblement aux Sporades. Plus de cent îles ménagent ainsi la transition entre la Grèce et l'Asie et rattachent la Grèce orientale à la grande voie sud-nord qui a fait la fortune de Troie et de Byzance.

Un isthme montagneux rattache le Péloponnèse à la Grèce. Dans l'antiquité Corinthe assurait par un portage le passage du golfe Saronique au golfe de Corinthe. Aujourd'hui l'isthme est coupé, ce qui abrège de 36 heures (pour les bateaux à vapeur) le passage de l'Archipel à Patras, de l'Asie à l'Italie.

Le Péloponnèse, aujourd'hui la Morée (23000 km. q.) est montagneux comme le reste de la Grèce. Les plus hauts sommets sont au centre, en Arcadie (2500 mètres), et tombent à pic, au nord, sur l'Achaïe et le golfe. Des chaînes se détachent vers le sud : le mur saisissant du Taygôte, et le Parnon, plus modeste, sans parler des monts deTriphylieet d'Argolide. Entre ces chaînes se trouvent des plaines assez fertiles, pro-

pices à la vigne et à l'cjlivier, et d'où vient aujourd'hui, en masse, le raisin de Corinthe : TElide avec Olympie, la Messénie que les Grecs appelaient bienheureuse, la Laconie qui nourrit Sparte, la plaine où grandirent Mycènes et Tirynlhe, puis Argos. Quant aux côtes, elles n'offrent que peu de bonnes rades : Pylos ou Navarin fut toujours la meilleure. Et les marins anciens redoutaient la circumnavigation du Malée et du Ténare.

Le Péloponnèse est isolé à l'ouest et au sud, où se creusent tout de suite des profondeurs marines de plus de 3000 mètres. Vers l'est, il se rattache au monde insulaire. Dans les temps très anciens de la Grèce, Calaurie, Trézène, Nauplie, ont été sollicitées vers les Cyclades méridionales, avant de redevenir, au début du xix*' siècle, l'asile de glorieux pirates. Et, de Cythère, on atteint sans peine la Crète. Celleci, avec ses 8500 km. q., renferme des montagnes jadis boisées, des plaines spacieuses, de bonnes rades, et la pourpre, comme toutes ses voisines. De ses rivages, vers l'été, les vents étésiens, répondant à l'appel du Sahara, soufflent doucement vers l'Egypte. On n'a donc pas été étonné de reconnaître que l'île avait été un des plus anciens points de contact entre li?rS influences de l'Orient et les races bien douées de l'Euroùe.

Si l'on essaie de rassembler les impressions qui s'amassent en foule devant tant de noms classiques, mais sont créatrices d'illusions optiques, on trouve ceci : la péninsule balkanique est une terre de montagnes sauvages qui laisse fort peu de place aux plaines de culture méditerranéenne. Par compensation, le mariage constant de la montagne et de la mer y crée une variété d'aspect et surtout une pureté de lignes qui a certainement influé sur l'éveil du

sens esUiélique. Mais c'est essentiellement sa position qui a fait son rôle. Elle s'avance larg-ement et de toutes parts vers l'Asie. Elle s'est trouvée par là, dès le 3® millénaire avant Jésus-Christ, sur le passage d'une foule de voies commerciales, et les stimulants y ont été multipliés.

Subsidiairement, elle avait un contact facile avec l'Italie, qui s'avance vers elle. Tout cela explique que la Grèce ait été la fille aînée de la civilisation occidentale, et ait joué un rôle unique dans l'histoire du monde méditerranéen.

Italie

La seconde des péninsules que l'Europe projette dans la Méditerranée est la péninsule italienne. Elle s'allonge sur une longueur de 800 kilomètres de Turin à Brindisi, orientée franchement nord-ouest — sud-est, se jetant vers la Grèce et s'écartant de l'Espagne. Elle est étroite pour sa longueur, ne couvrant que 125.000 kilomètres q. pour la péninsule propre, et 275.000 avec la plaine du Pô — donc (sans les îles) ne dépassant guère en surface la moitié de la région hispanique et la moitié aussi de la région gauloise limitée au Rhin.

Le premier trait important de la géographie italienne est la barrière des Alpes, qui limite au Nord la péninsule de son vaste arc de cercle (1200 kilomètres du mont Ventoux à Vienne). Arc de cercle est impropre: il y a deux arcs de cercle. Le premier, très incurvé, va du col de Cadibone au Saint-Gothard. Le

second, dont la convexité, tournée vers le Nord, est à peine accusée, va du Saint-Gothard à Vienne. L'Italie, nettement fermée au nord-ouest, est ouverte au nordest par le passage que le second arc de cercle laisse entre lui et la chaîne dalmate (« col » de Nauportus ou de Laibach). Mais les Alpes méritent une étude spéciale.

Les Alpes se rattachent sans interruption à la chaîne de l'Apennin, qui forme le squelette de la péninsule. Cette chaîne court d'abord du nord-ouest au sud-est, jusqu'au point où elle atteint l'Adriatique, au sud d'Ancône. Là, elle tourne vers le sud, longeant l'Adriatique, et s'élargissant dans les Abruzzes, jusqu'au moment où elle se brise décidément dans les montagnes confuses du Samnium. C'est le point où elle laisse place à d'importants passages. Ensuite, elle retourne vers l'ouest, avec plus de fermeté, par les montagnes de Calabre. La chaîne du nord de la Sicile (monts JVébrodes) ne fait que prolonger ces montagnes, et suit une direction exactement parallèle à l'Atlas africain. Atlas, Apennin, Alpes, Carpates, Balkans, monts de Crimée et même Caucase forment une ligne sinueuse, résultat d'un immense plissement relativement récent. La partie italo-sicilienne de la ligne est toujours le théâtre de phénomènes volcaniques (Vésuve. Stromboli, Etna), et sismiques (Calabre).

Quoi qu'il en soit, les Alpes et l'Apennin permettent de distinguer en Italie trois régions : 1° plaine du Pô entre les Alpes et l'Apennin; 2° région tyrrhénienne dans la concavité de l'Apennin, laquelle s'abaisse vers la mer Tyrrhénienne; 3" région sud-italienne. Quant aux grandes îles qui accompagnent l'Italie vers l'ouest, la Corse (14.000 kilomètres q.) et la Sardaigno (plus de 20.000 kilomètres q.) se rattacheront naturellement à la seconde région, et la Sicile (plus do 23.000 kilomètres q.) à la troisième.

Pour nous qui venons de la Méditerranée, il est indiqué d'attaquer la description régionale par le sud.

La Sicile se présente comme un triangle, dont le côté orienté ouest-est (de Trapani à Messine) est longé par une arête montagneuse (monts Nébrodes). ku sud de cette arête s'élance l'Etna (plus de 3000 mètres), qui domine de ses feux et de ses neiges le côté orienté nord-sud. Plus au sud, un sommet isolé atteint encore près de 1000 mètres, mais, dans renscmblo, les côtes orientale et méridionale de l'île ofl'rent dévastes plaines, soit à l'élève des bœufs, soit à la culture du blé. Sur la côte orientale, la principale plaine est celle du Symaethos ou de Catane, avec Syracuse au sud. Sur la côte méridionale, les plaines sont plus réduites, mais suffisantes encore pour nourrir les grandes cités que furent un moment Gela, Agrigente (Girgenti), Sélinonte. Sur la côte nord, au contraire, les ports se sont posés au pied même des montagnes, lïimère, Solonte, Palerme. L'intérieur montagneux a servi de refuge, suivant les époques, à des races dépossédées (Sicules) ou à dos brigands. Là où les bauteurs s'abaissent pour donner passage à la ligne de Palerme aux ruines de Sélinonte, les ruines d'Egeste marquent le passage à la pointe ouest de l'île, que la nature fait déjà africaine, et dont les ports (Lilybée, Trapani), furent si souvent en communion étroite avec ceux de Tunisie (ioO kilomètres de mer). Déplus, quelques îles, Malte, Gossyre ou Pantellaria, les îles Egates, jalonnent le grand passage entre l'île et l'Afrique. De l'autre côté, un détroit où l'on discerne tout d'abord une coupure récente sépare l'île de l'Italie, Messine de Reggio : les îles Lipari en surveillent les débouchés au nord. Ce sont là les deux portes de la Méditerranée occidentale, celles qui font l'importance de la Sicile: quiconque a eu des ambitions mé-

diterranéennes, qu'il vînt de l'est (Grecs), du sud (Carthaginois ou Arabes), du nord (Romains), ou de l'ouest (Aragonais), a convoité l'île.

L'Italie méridionale est divisée en deux régions par la dépression qu'emprunte la ligne de Tarente-Métaponte, par Potenza, à Battipaglia-Naples. Au sudouest, c'est la Calabre ; au nord-ouest, la Fouille.

La Calabre est une péninsule montagneuse de 300 kilomètres de long environ. Sur la côte du golfe de Tarente s'étendent des plaines d'alluvions qui furent assez confortables pour nourrir Locres, Crotone, Sybaris, Métaponte. Entre les rivières qui ont formé ces plaines, des routes décrètes permettent d'atteindre la rive, bien plus abrupte, de la mer Tyrrhénienne. Les ports de cette rive furent, à l'époque de la splendeur de la Grande-Grèce, dans la dépendance des cités du golfe tarentin, et s'appelèrent Temèse, Hippone, Elée, Paestum : au temps de la domination normande, les hommes du Nord préférèrent la rive tyrrhénienne, et la situation relative des deux côtés changea. Quant aux montagnes de l'intérieur, même entaillées ainsi, elles forment un domaine spécial, propre à abriter de rudes populations, dans le Bruttium, dans les forêts jadis opulentes de la Sila, dans la Lucanie. Un minimum d'organisation politique et militaire affranchissait les montagnards des cités de la plaine : un fléchissement de la discipline sociale dans celles-ci leur donnait la prépondérance. Entre temps, les conquérants se contentaient d'être brigands.

Au delà de la ligne Tarente-Naples s'étend un plateau crayeux et blanchâtre. Au sud, la péninsule de Lecce est encadrée par les ports de Tarente et de Brindisi, qui, selon les époques, ont été les principaux ports de communication avec le Levant. Plus au nord, c'est la riche plaine de l'Aufidus (Ofanlo), où

s'élevèrent jadis Lucérie et Arpi, plus tard Bari et Foggia. Plus au nord encore, l'éperon du mont Gargano va au devant des vents de l'Adriatique, et enGn l'Apennin vient toucher la mer.

En remontant l'Aufidus, on arrive au cœur du plateau samnite, en laissant au sud le mont Vultur, au nord le mont Matese, qui dominent le plateau do 1300 et de 2000 mètres. Or, l'Apulie, outre sa fertilité en blé, a toujours été propice à nourrir, au moins l'hiver, les moutons. Les pâtres du Samnium, après avoir passé l'été dans leurs rudes montagnes, ont toujours aimé descendre, l'hiver, dans la plaine, mais cette transhumance, qui était un droit à leurs yeux, apparaissait aux gens de la plaine ou comme une gène, ou comme une source de profits. De là, des conflits qui, souvent, se sont vidés par les armes, et n'ont pris la formeéconomique et juridique qu'aux temps où une forte main s'est étendue à la fois sur la montagne et sur la plaine.

Enfin, les sources de l'Aufidus. sur le plateau de Bénévent, touchent à celles du Calore qui descend de l'autre côté, vers le Yulturne et la Campanie. C'est un passage aussi important que celui de Potenza. Et l'on s'explique l'attraction qu'a toujours exercé sur les maîtres du sud de l'Italie le paradis campanien; Naples a été la capitale du royaume des Deux-Siciles.

Mais, pour parcourir la seconde région, celle que la concavité de l'Apennin enveloppe du côté du nord et de l'est, il faut partir du nord pour aboutir au grand carrefour campanien.

L'Apennin ligure, qui fait suite aux Alpes, serre la mer de près. Le chemin de fer qui longe aujourd'hui cette côte ne sort guère d'un tunnel que pour entrer dans un autre. La côte abrite des recoins délicieux.

Tout y est tourné vers la mer. Des anciens Ligures, si peu marins ailleurs, elle a fait ici des pirates, avant de donner l'essor à Gênes la superbe.

L'Apennin toscan domine de 1500 ou 2000 mètres la vallée de TArno. Vallée marécageuse en elle-même, où il a fallu lutter toujours contre la pestilence. La récompence a été Florence : peut-on ajouter, sans blasphème, Pise et Livourne?

Au sud de l'Arno, le plateau toscan (20.000 kilomètres q.) se tient souvent au-dessus de 1000 mètres, en un point au-dessus de 1500. Jadis, il abrita les hautes cités étrusques qui avaient le cuivre à leurs pieds, et faisaient venir l'or des Alpes. Plus tard, il n'eut plus que Sienne.

La côte étrusque était plus favorisée. Elle avait, au nord de l'Arno, les marbres de Carrare. Au sud, on trouvait les gisements de fer de l'île d'Elbe, d'où l'on croit, par temps clair, toucher du doigt la Corse. Plus au sud encore, le monte Argentaro indique d'autres richesses. A l'extrême sud se dressait Agylla ou Caeré, la première ville qui rendit fameux en Orient le nom étrusque.

A lest du plateau, la dépression du Clanis, avec le lac Trasiinène, conduit au Tibre, et, malgré ses marais, a vu de bonne heure prospérer des villes qui se sont maintenues : Clusium est déchue, mais Arezzo et Pérouse résistent.

Le Tibre descend de l'Apennin avec rapidité, mais, très vite navigable, il roulait vers la mer, avec des eaux limoneuses, les produits d'outre-Apennin.

Sur sa rive gauche, il y a place, avant l'Apennin, pour des recoins ombreux et fertiles. Ils abritèrent les multiples petites cités de l'Ombrie, dont les habitants débordèrent plus d'une fois, à Pouest au delà du Tibre, au nord, par delà l'Apennin, jusqu'à Ariminum.

Au sud de l'Ombrie, l'Apennin s'étale dans le massif des Abruzzes, et s'élève avec le Gran Sasso à près de 3000 mètres, juste au bord de l'Adriatique; là, il abrite dans ses replis des nids d'aigles dont l'un fut un instant érigé 'en rival de Rome: Corimium. Vers l'ouest, par delà la haute vallée du Vélinus, sousaffluent du Tibre, les monts sabins envoyaient leurs eaux sans pareilles à la ville éternelle.

Au pied de ces montagnes s'étendait la plaine latine, avec, en son milieu, la butte isolée qui porta Albe. Plaine qui jadis fut fertile, et dont la désolation ultérieure s'explique par le voisinage épuisant de Rome.

En effet, au point où quelques collines accidentaient la côte latine du Tibre, s'est élevée la ville qui depuis plus de 2000 ans a fait l'importance mondiale de l'Italie. Elle gardait le passage du fleuve, le passage du plateau toscan à la plaine latine, elle-même reliée à la Campanie. Elle recevait le sel pour l'envoyer, par le Tibre et son affluent l'Anio, aux montagnards (via Salaria). Tels furent les humbles débuts de sa fortune incomparable.

Elle datait d'une époque oii les villes évitaient le contact immédiat delà mer. Elle eut ensuite son port, Ostie, plus tard ensablé. Depuis, elle en chercha un autre au nord, à Civita Vecchia; car, au sud, jusqu'au promontoire Circéien, là où s'élevèrent les ports dont le souvenir se rattache aux origines de Rome, les marais pontins ont pris le dessus.

Au sud des Abruzzes, le lac Fucin était le centre du pays des Marses, que de hauts sommets séparaient de leurs cousins samniles. Le sillon creusé par le Sacco et le Liris (Garigliano) séparait leurs montagnes de celles des Volsques, et conduisait à une autre vallée prolongeante, celle du Vulturne moyen. C'est ainsi

que Rome fut reliée à Capoue, la ville opulente et guerrière à la fois, dont l'alliance avec la capitale latine a décidé du sort de l'Italie et du monde. Puis, Rome a été reliée par là à Pouzzoles, son port impérial. Et aujourd'hui elle est, par la même voie, à 5 heures de Naples.

iSous avons vu que les monts du Samnium encadrent à Test la Campanie, tout en s'ouvrant pour d'importants passages. Ces passages sont faciles à fermer, et propices aux embûches, quand la montagne et la plaine sont en guerre. Au sud, la Campanie s'arrête à l'éperon montagneux de la péninsule de Sorrente.

Dans ce cercle s'épanouit la plus belle plaine d'Italie. Le Vésuve lui donne sa fertilité et quelquefois l'en fait repentir. Aux pieds du volcan se déroulent les ports qui se sont succédés dans l'hégémonie du golfe: Cumes, Pouzzoles, Naples, Sorrente, Salerne et Amalfi.Et les îles d'Ischia et de Caprée complètent la parure de ce coin de terre unique.

La mer qui baigne cette suite de côtes est presque un bassin fermé. Nous avons vu que l'île d'Elbe était proche de la Corse. Celle-ci s'allonge du nord au sud avec de hautes montagnes, des forets superbes. Séparée d'elle par le sombre détroit des Couches de Bonifacio, la Sardaigne la prolonge vers le sud sur une étendue plus grande, montagneuse aussi, mais avec des plaines plus développées, et des mines. De la pointe sud de la Sardaigne, on est à 250 km. de la Sicile. La mer Tyrrhénienne est donc encerclée, et la grande route maritime qui va de Marseille à Carthage ou à Tunis passe juste à l'ouest, écornant à peine l'angle sudouest de la Sardaigne.

Nous arrivons à la troisième région italienne. Elle est ce que l'a faite le Pô.

Le Pô naît au mont Yiso. Il file de là presque directement vers l'est, sur un parcours de 430 kilomètres. Il a vite perdu sa pente, et son débit, déjà irrégulier par lui-môme, le devient encore plus quand il reçoit ses affluents. Ceux de droite viennent de l'Apennin, dénudé comme toutes les montagnes qui ont connu de bonne heure la civilisation. Us roulent torrentiellement en charriant des sables à gauche et à droite, Les affluents de gauche, qui viennent des Alpes, sont parfois régularisés par les lacs qu'ils traversent, restes des glaciers dont on voit encore les moraines : le Tessin par le lac Majeur, l'Adda par le lac de Côme, le Mincio par le lac de Garde. Mais en général ils sont rendus capricieux, eux aussi, par les masses énormes de débris qu'ils ont arrachés aux Alpes. Comme ils sont plus puissants que les affluents de droite, ils ont fait reculer le Pô vers le sud, en lui imposant plus d'un changement. Le Pô finit par un long delta, que l'Adige, son voisin du nord, agrandit encore.

La plaine du Pô a donc été difficile à cultiver, parce que difficile d'abord à habiter. Les plus anciens colons s'étaient résignés à vivre dans l'eau (palafittes, terramares). Quand on en est venu à construire des villes, il a fallu éviter les bords des rivières.

Dans la plaine au sud du Pô (Cispadane pour les Romains), les coteaux du Montferrat sont assez riants, favorables à la vigne. Mais l'Emilie est peu favorisée. Ce qui a fait pousser les villes, ce sont les débouchés des cols de l'Apennin : Bologne a dû son importance précoce à ce qu'elle fut le poste avancé des Ombriens, puis des Etrusques, vers le nord. Ensuite la plaine s'étrangle peu à peu, tout en présentant, au nord comme au sud de la pointe d'Ancône, des terroirs enrore cultivables, sénonais et picentin, L'Apennin, nous l'avons vu, touche la mer.

Au nord du fleuve, le Piémont, en dehors des lavages aurifères qui furent la première richesse des Alpes, ne pouvait connaître l'aisance qu'avec le riz. La Lombardie, traversée par le Tessin, l'Ologna (fleuve de Milan), l'Adda, l'Oglio, le Mincio, réclamait une irrigation soignée. Les Visconli (xiv® et xv^ siècles) la lui ont donnée, et ont ainsi créé sa richesse, que la houille blanche a doublé de nos jours. La plaine que traversent l'Adige, le Piave, le Tagliamento, etc., aurait été peu fortunée, si elle n'avait été la seule terre d'Italie, avec FApulie, propice à l'élevage du cheval.

Le Pô et ses voisins du nord et du sud finissent par des deltas, sans que de timides marées les empêchent d'ensabler et d'empester la côte. Et pourtant ils n'ont jamais découragé les ports. Ce furent Adria, Spina, Padoue, avant les Grecs. Ce fut Ancône à l'époque grecque, puis Aquilée et Ravenne à l'époque romaine, puis Venise, puis Trieste. — C'est que l'Adriatique était tentante. Sans doute, elle est étroite, et la côte d'en face, côte dalmate, fut toujours une terre rêvée de pirates. Mais au bout s'ouvrait la mer Ionienne, la Grèce, et les perspectives du Levant.

L'Italie padane dépend des passages des Alpes. Ceux-ci ont de bonne heure été fréquentés, non seulement par des envahisseurs, mais par des commerçants qui apportaient le sel et l'ambre, — surtout les passages de l'est. Toutefois, il fallait que les pays situés de l'autre côté fussent ouverts à la civilisation pour que l'Italie du Nord devînt ce qu'elle est devenue peu à peu, la partie la plus riche du pays. Il faut, pour expliquer cela, étudier la grande chaîne elle-même.

Alpes

L'Europe méditerranéenne est une région montagneuse, mais n'est pas toute la zone montagneuse de l'Europe: les montagnes s'étendent vers le nord, compliquant la transition entre la Méditerranée et les contrées septentrionales. De ces montagnes, les plus importantes, par leur position centrale, par leur altitude, la plus considérable de l'Europe (mont Blanc 4810 mètres), par divers autres caractères, sont les Alpes.

Les Alpes se laissent assez nettement déBnir. Elles continuent le soulèvement récent que nous avons suivi en Espagne, dans l'Atlas, dans l'Apennin, se rattachant sans discontinuer à celui-ci : il y a seulement, à l'ouest de Gènes, une région de dépression (vers 500 mètres), celle par où Bonaparte, en 1796, tourna les Alpes. De là, elles constituent deux arcs de cercle successifs, le premier furtement incurvé, face au nord-ouest, par suite de la butée contre les vieux massifs d'Auvergne et du Rhin. Le second est beaucoup plus faiblement incurvé, face au nord — nord-ouest, et se présente comme une chaîne à peu près droite (Alpes Autrichiennes), où les zones géologiques sont moins bouleversées. Un grand seuil, dont nous verrons l'importance, sépare les Alpes des Carpates, qui continuent le plissement jusqu'au Balkan et au Caucase. Il y a 1200 kilomètres de Lyon à Vienne, mais la largeur moyenne de la chaîne ne dépasse pas 150 kilomètres. L'altitude moyenne est de 1700, c'est-à-dire que toutes ces masses, ramenées à la hauteur uniforme

d'un plateau, s'élèveraient encore à 1700 mètres au dessus de la mer (Vidal-Lablache).

Les Alpes sont coupées par le 46^ de latitude Nord, et des vallées pénétrantes les ouvrent, au sud, aux cultures méditerranéennes, au nord, aux cultures de l'Europe Centrale, jusqu'à des altitudes inconnues ailleurs. On y trouve des villages habités à plus de 2000 mètres, ce qui a pour contrepartie des déboisements imprudents. De bonne heure, l'homme en a connu les ressources particulières, métaux à l'extrémité est, sel au nord, lavages aurifères dans le fond du Piémont, en attendant que l'époque contemporaine ait révélé les bienfaits des chutes d'eau (la « houille blanche »), et ceux, plus artificiels, du tourisme.

Si nous passons aux détails, le premier qui frappe est le décrochement du centre de la chaîne, entre les deux arcs de cercle dont nous avons parlé. Il y a là, entre le 7® et le 8*^ degré de longitude est de Paris, c'est-à-dire un peu à Test de Milan, à la hauteur d'Ulm et de la Spezzia, un abaissement très remarquable. Sur moins de 109 kilomètres, 7 cols, dont aucun ne monte à 2400 mètres, conduisent du Danube au Pô. Par là, le Tessin a été annexé à la Suisse vers 1500.

Cette zone de passage, comme la zone basque, a été aussi une zone de refuge. Ceci a commencé de bonne heure, s'il est vrai que les Rhètes, qui lui ont donné son nom. soient un résidu des Etrusques. Les Romains, en tous cas, y ont laissé un vestige tenace dans le patois ladin ou romanche. Et la Réforme a jeté là une île noyée en terre catholique, que la politique française a sauvée au temps de Richelieu, et qui subsiste sur le haut Inn (Engadine), dans le canton suisse des Grisons.

Nous examinerons séparément les Alpes occidentales et les Alpes orientales.

Les premières décrivent un arc de cercle très net dont les extrémités, les montagnes au nord de Gênes et le Saint Gothard, sont sous la même longitude. La corde n'a donc que 150 kilomètres, l'arc est deux ou trois fois plus long. Il est violemment incliné sur l'Italie, la zone cristalline centrale y tombe et la zone calcaire interne fait défaut. Les plus hauts sommets dominent directement la plaine, d'où le couvent de la Superga, près de Turin, les voit à la ronde. Le Mont Rose a plus de 4300 mètres, le mont Blanc en a 4810, le mont Viso, aux sources du Pô, en a près de 4000. De là on descend en quelques heures sur la plaine, et les routes qui y conduisent se concentrent immédiatement vers Turin, Verceil et Pavie. De l'autre côté au contraire, la chaîne descend en pupitre avec de hauts massifs encore, la plupart cristallins, mais précédant une zone calcaire, qui donne à l'ensemble sa variété d'aspects.

La première section, qui va du Saint Gothard au Mont Blanc, est séparée par le Rhône de l'Oberland Bernois, où les pics dépassent 4000 mètres, où les cols sont rares. Plus à l'est, les Alpes s'abaissent à 3000. 2000 mètres, abritant dans leurs replis les lacs centraux et les vallées où naquirent les cantons originaires, ceux qui ont fondé la liberté du pays contre les ducs d'Autriche. En avant de ces montagnes s'étale le plateau suisse, dont les eaux se rassemblent dans l'Aar ; elle les conduit au Rhin, et a été l'élément centralisateur. Là, dans l'antiquité, a vécu le peuple des Helvètes. Là, a fleuri la principale ville romaine, Avenches. Là enfin est Berne, capitale moderne de la confédération.

La Suisse finit à la zone jurassienne. On verra que les forts plis de cette zone, à l'ouest, forment une barrière efficace au pied de laquelle les Suisses ont

arrêté Tennemi de l'ouest, le Bourguignon. Plus à l'est, le vieux massif de la Forêt Noire s'insère dans la zone jurassienne. A l'est, c'est le Rhin et le lac de Constance qui semblent avoir arrêté l'esprit d'indépendance au pied des montagnes orientales : ici, la maison d'Autriche a trouvé au contraire ses plus fidèles sujets.

La section des Alpes qui court du nord au sud, du mont Blanc à la mer, projette en avant des montagnes confuses, Alpes de Savoie, Alpes du Dauphiné, où S(mt les pics les plus sévères (la Meije a été respectée des alpinistes jusqu'en 1877), Alpes de Provence. Ici, la vie se concentre dans les vallées transversales, celle du Rhône d'abord, avec le lac de Genève (o77 km. q.), celle de l'Isère qui s'épanouit dans le Grésivaudan, celle de la Durance : vallées sujettes aux avalanches et aux obstructions subites. Dans celles du nord, on est encore dans l'Europe centrale, et là se sont formés les états féodaux de Savoie et du Dauphiné. Au col du Lautaret on commence à sentir le climat méditerranéen, et les vallées du sud sont orientées vers la Provence.

Les passages des Alpes ont utilisé toutes ces vallées. Les routes que nous avons vu se concentrer en Italie, suivies en sens inverse, divergent vers la Suisse et la France. Le Simplon, tracé par Napoléon, et qui n'a reçu que d'hier une voie ferrée, conduit au plateau suisse; le Grand Saint-Bernard et le Petit Saint-Bernard, sur le lac de Genève; l'Iseran a été la voie préférée des Romains, de Milan à Genève; le Fréjus est depuis 1871 le grand passage d'Italie à Paris, et le Genèvre le double. Plus au sud, on trouve encore le col de l'Argentière, dont Napoléon voulait faire la grand'route d'Espagne en Italie. Quant au col de Tende, il appartient déjà plutôt à la région par où

l'on contourne les Alpes. Non seulement toutes ces routes divergent (Lyon même est à l'écart de la principale d'entre elles), mais encore le pays où elles débouchent est accidenté, sans voie latérale qui rassemble les débouchés. Le passage de Luz — la Croix Haute, par où l'on va de Grenoble à Aix, ne fait guère que doubler la vallée du Rhône dans son parcours nord-sud. Et la haute vallée du fleuve, coupée par le Jura qui colle aux Alpes, ne conduit guère qu'au cul-de-sac du Saint Gothard. Ce massif, peu élevé pourtant, interrompt complètement le sillon qu'on voit sur la carte, et qui continuerait le Rhône par le Rhin antérieur, l'inn, etc. C'est un centre de dispersion, d'où les eaux rayonnent dans toutes les directions. Et l'on sait quels travaux d'Hercule a dû exécuter la technique moderne pour créer là une voie d'accès de l'Europe Centrale vers l'Italie.

A l'est du méridien qui coupe Constance, Côme et Milan, et de la dépression rhétique, commencent les Alpes Orientales. Ici l'on a, à peu près régulière, la zone axiale cristalline, flanquée au nord et au sud des deux zones calcaires. Dans la zone centrale se trouvent encore à l'ouest, dans le Bernina, dans l'Oezthal, des pics de 4000 mètres ou à peu près, puis au Gross Venediger (sous la latitude de Venise) on tombe à 3673 mètres, pour finir à 2000 mètres, au dessus de Vienne. La zone calcaire du sud, où s'égarent encore quelques massifs cristallins, est plus basse, celle du nord encore plus.

Ici se trouve le passage transversal le plus remarquable de toute la chaîne, plus remarquable encore que les cols rhétiques, car il est à 1362 mètres : le Brenner. Il mène droit d'innsbruck, sur l'Inn, à la haute vallée de l'Adige, à Trente et à Vérone. Là passait la Via Claudia. Là fut bien des fois, au moyen-âge, la

route des empereurs allemands en marche sur l'Italie, puis la route d'Augsbourg à Venise. Quand la domination autrichienne s'est assise sur l'Italie du Nord, elle a préféré les passages longitudinaux du Sud, et a aménagé vers 1820 le Stelvio (Stilfser Joch), qui entrait du haut Adige dans la Valteline (haute Adda), et conduisait droit à Milan. Au reste, à partir du Brenner vers l'est, les passages transversaux le cèdent en importance aux grandes voies longitudinales du sud et du nord.

Au sud, la voie de l'Adige est coupée, vers Brixen et Botzen, par la voie longitudinale que nous avons vue commencer au Stelvio, et qui se continue par le seuil de Toblach et la haute vallée de la Drave jusqu'au bassin de Klagenfurt ou de Carinthie. D'autant que, sur cette voie, se branche au sud celle qui, par le seuil de Tarvis, descend au Frioul — au nord, celle qui rejoint la haute vallée de la Mur, et de là, par le col du Semmering, la Leitha et Vienne. Voies utilisées par Bonaparte en 1797, et, en sens inverse, par les Allemands en 1917. Au sud de cette grande route se trouvent encore des montagnes, celles qui encadrent le lac de Garde, les pittoresques dolomites qui surplombent le Trentin, les Alpes Juliennes enfin, qui, par leur nature, appartiennent déjà au Karst. Mais elles en sont séparées par un passage dont nous verrons plus tard l'importance (p. 99).

Au nord, on a le pendant de cette voie longitudinale. La voie du nord se dessine déjà dans la dépression de la Limmat, du lac de Zurich et du Walen-See, par où jadis passa le Rhin, et où il semble parfois vouloir revenir. Elle se continue par l'Arlberg, percé depuis 1884 par un tunnel. Puis elle emprunte la haute vallée de rinn, celle de la Salza, celle de l'Enns, d'où elle continue sur Vienne ou Buda-Pesth. L'importance moderne

de cette voie résulte d'abord du fait qu'elle évite le territoire allemand, ensuite de ce qu'elle abrège de 167 km. la route du Havre à Constantinople, de 371 celle du Havre à Salonique (Vidal-Lablache). Les montagnes qu'elle isole au nord descendent vite sur le Danube, et les affluents du fleuve branchent sur la voie longitudinale des routes dont la principale passe à Linz : là, elle franchit le Danube en face d'une trouée du quadrilatère de Bohême. Le sel du Salzkammergut a animé dès la plus haute antiquité ces voies, et joué longtemps un rôle qui n'a été éclipsé qu'à la fin du moyen-àge, par les métaux de Bohème.

Les Alpes finissent nettement à quelques kilomètres de Vienne. Sans doute, le Danube franchit là. entre leurs derniers contreforts et ceux des Carpates, quelque chose qui ressemble à des défilés. Mais, quoique certains plissements des Alpes autrichiennes annoncent déjà les Carpates, attestant l'origine commune des deux chaînes, la coupure actuelle est absolue : nous verrons quelle importance cet accident géologique a eue au point de vue humain.

Regardées de près, ces montagnes altières apparaissent comme exceptionnellement accessibles. Avant l'histoire, des flots d'Indo-européens les avait franchies. Les Celtes se sont répandus sur le Danube comme sur le Pô, et Polybe, à propos du passage d'Hannibal, s'étonnait déjà de la population des Alpes. Les Romains ont multiplié encore les passages. Plus tard, l'établissement d'un peuple comme les Lombards dans la vallée du Pô a été facilitée par le climat continental de cette vallée, que l'Apennin isole des influences méditerranéennes. Les empereurs allemands du moyen-âge ont régné d'un côté comme de l'autre. Des états comme la Suisse, comme la Savoie, ont été à cheval sur la chaîne : pDur ne pas oublier le détail.

on a trouvé des Vaudois sur le versaut français comme sur le versant italien. Enfin la domination de la Maison d'Autriche a réuni pendant plusieurs siècles les pays du nord et du sud, et des centaines de milliers d'hommes, Français, Autrichiens et Russes, ont circulé, vers 1800, à travers ces neiges et ces glaciers. Les Alpes ont été les premières montagnes qui aient appelé l'alpinisme (xviiie siècle), elles ont été étudiées comme pas une autre chaîne, et ont attiré en Suisse des curieux de tous les pays civilisés.

Espagne

La troisième péninsule méditerranéenne est la péninsule ibérique. C'est la plus grande de beaucoup (600.000 km. q.).

Son caractère dominant est la massivité : c'est une petite Afrique. Un grand plateau en occupe le centre et couvre 60 pour 100 de sa surface : la steppe, et presque le désert, y paraissent. Mais tout autour sont disposés des pays extrêmement variés. Non seulement le côté méditerranéen, le côté atlantique, le côté pyrénéen se distinguent fortement l'un de l'autre, mais encore, dans chacune de ces régions, il existe des contrastes beaucoup plus forts que ne le comportent les 8 degrés de latitude qui séparent le Sud du Nord.

Le plateau central lui-même est en réalité divisé en deux parties : Vieille-Caslille et Nouvelle-Castille. Le premier occupe l'angle nord-ouest et forme la moitié de l'ensemble. Il est sensiblement plus haut que l'autre (800 mètres), de climat plus frais, mais privé de

pluies par les montagnes de l'ouest et du nord. Toutes ses eaux sont drainées par le Douro, qui est relativement riche en eau, mais navigable seulement vers la fin de son parcours. La population, même aujourd'hui, ne dépasse guère 20 habitants au km. q. Isolée au sud par la sierra de Guadarrama, la Vieille-Castille a été souvent un réduit pour les résistances. Sur le haut Douro est JVumance, dernier boulevard des Cellibériens contre Rome. Là aussi s'est reformée la nationalité espagnole contre les Arabes. Salamanque est la plus vieille université du pays.

La Nouvelle-Castillo occupe la moitié sud-est du plateau. Elle est plus basse (600 mètres), plus méridionale, et la steppe s'y accuse davantage. Le Tage, le Guadiana, malgré leur longueur, sont de pauvres fleuves, qui de plus en plus ne franchissent qu'avec difficultés les terrasses de TEstréinadure. C'est uniquement à sa position centrale que cette région doit d'avoir pris par deux fuis la direction du pays. Une première fois, les Wisigoths eurent leur capitale à Tolède. Ensuite, la Castille a imposé son hégémonie et sa langue au temps des rois catholiques, et c'est ainsi que Madrid est devenue la plus grande ville d'Espagne (500.000 habitants). Mais, à l'angle sud-est du plateau, la Manche, immortalisée par Don Quichotte, est presque un désert (moins de 10 habitants au km. q.).

Les rebords du plateau ne sont pas réguliers, mais presque partout élevés de plus do 1500 mètres. Les chemins de fer les franchissent au prix d'ouvrages d'art considérables. Et, jusqu'au xviii« siècle, les principales routes d'Espagne ont été frayées par les pistes des moutons qui, en été. fuyaient les plateaux pour les vallées plus ombreuses et plus fraîches.

La barrière montagneuse entre le plateau et la pé-

riphérie est extrêmement nette à l'est. En la franchissant, on passe brusquement dans la région des huertas, déjà célèbre au temps de Sertorius, mais que les Arabes ont développée par l'irrigation. Dans la plaine de Murcie, au sud de Valence, la végétation devient subtropicale, avec apparition de plantes proprement tropicales, aloès, palmiers, etc. En face, sont les îles Baléares, avec un climat plus privilégié encore, avec des ports excellents où l'on retrouve les vestiges de très vieux centres de civilisation. Toute cette région est orientée vers l'Afrique Mineure, qui n'en est qu'à 150, 200, 300 kilomètres. Au temps des Cartliaginois. Sagonte et Carthagône ont été les ports dominants, celle dernière, grâce à la proximité des mines. De nos jours, les Mahonnais affluent dans notre Algérie.

La région des huertas est la transition entre deux autres, l'une au nord, l'autre au sud.

Celle du nord doit son nom et son unité à l'Èbro. Son bassin est limité au sud par des montagnes de 1500 ou 2000 mètres, dans lesquelles se creuse seulement le sillon qui conduit de Madrid à Saragosse. Au nord, les avant-monts des Pyrénées envoient au fleuve des affluents assez abondants qui lui permettent, les canaux aidant, d'être navigable assez longtemps et d'arriver à la mer assez bien fourni. La sierra de Catalogne isole nettement du bassin intérieur de l'Aragon, qui rappelle encore la Castille, la plaine côtière de Catalogne, presque une huerta. Là fut la capitale de l'Espagne romaine, Tarragone. Là s'est élevée depuis Barcelone, la seconde ville de l'Espagne moderne, toujours fameuse par un particularisme que renforce aujourd'hui la grande industrie. Toute la région est tournée vers l'Italie, et a orienté de ce côté les ambitions de l'ancien royaume d'Aragon.

Au sud, la région des huertas s'étrangle là ou commence la Sierra Nevada, la plus haute chaîne d'Espagne, avec des pics aussi hauts que ceux des Pyrénées, et les névés les plus méridionaux d'Europe. Elle ne laisse entre elle et la mer que juste la place des ports, Almeria, Malaga, Gibraltar. Mais au nord s'étale la plaine du Bétis. la Bétique; au temps des Arabes le Bétis est devenu le Guadalquivir (Oued-el-Kébir, grand fleuve) et la Bétique l'Andalousie. Elle dut sa première célébrité aux mines des montagnes, surtout aux mines d'argent, qu'exploitaient déjà les Tartessiens. Les Arabes ont surtout développé la richesse de sa végétation subtropicale, dans les végas de Grenade, de Gordoue, de Séville. La plaine est orientée vers l'Atlantique, oij Cadix s'est placée à l'abri des alluvions du Guadalquivir.

Un détroit de 13 kilomètres sépare ici l'Espagne et l'Afrique; il a toujours été surveillé par les dominateurs de la mer. Cadix est une des plus vieilles colonies phéniciennes (de 500 ans peut-être antérieure à Marseille). Gibraltar est depuis deux siècles aux mains des Anglais. Mais plus souvent encore le détroit a été franchi. Les Ibères, qui constituent le premier fond de la population espagnole, sont proches parents des Berbères. Les Arabes ont dominé l'Espagne pendant des siècles.

Au nord, cette région s'arrête nettement à la Sierra Morena, aux défilés rares. C'est au débouché de ces déûlés, à Las Navas de Tolosa, qu'a été livrée la bataille de 1212, qui arracha définitivement l'Espagne aux Africains.

Du côté de l'Océan, le plateau castillan est moins nettement délimité. Les sierras s'abaissent peu à peu vers la mer, les fleuves se frayent péniblement un passage. La démarcation est pourtant suffisante pour

avoir toujours conservé son individualité à la région lusitanienne ou portugaise, et fait de l'unité ibérique un incident très momentané (1580-1640).

Au sud, la steppe vient presque mourir sur la mer. Pourtant c'est là que le prince Henri s'est installé (à Sagres), c'est de là que Colomb est parti (de Palos). Mais l'embouchure du Tage offre un climat plus abrité et une rade plus belle : Lisbonne est devenue une des premières villes d'Europe au temps de l'empire portugais (xvi® siècle), et a gardé des traces de sa splendeur. A l'embouchure du Douro, Oporto a dû son essor à ses relations avec l'Angleterre, pendant les deux siècles où celle-ci a dominé le Portugal. Enfin le Minho et le Sil isolent la Galice, région montagneuse aussi, mais à climat nettement septentrional cette fois, très analogue à la Bretagne, avec le noyer et la pomme. Elle était déjà célèbre au temps où les premiers marins recherchaient l'étain de Cornouailles. A l'époque moderne, ses ports, le Ferrol. la Corogne, Vigo, sans cesser de se tourner vers le Nord, se sont orientés aussi vers l'Amérique.

Dans la Galice se trouve le sanctuaire de Saint-Jacques de Compostelle, un des plus fameux de l'Espagne des Croisades, fréquenté plus que tout autre par les pèlerins français. Ceci nous amène à l'Espagne du nord.

L'Espagne du nord est constituée en somme par une longue chaîne de 8 ou 900 kilomètres, ou plutôt par deux chaînes que sépare une dépression.

La première est la chaîne Cantabrique, où les plus hauts sommets ne dépassent guère 2o00 mètres, mais sont séparés par des plateaux désolés (parameras) et creusés de fissures profondes. Là se sont réfugiés les derniers Ibères qui aient résisté aux Romains, les Gaulabres chantés par Horace, puis les derniers Goths

qui aient échappé aux Arabes, et qui sont repartis de là pour la conquête de la péninsule. Les communications avec la côte sont rares : celle-ci, favorisée par un climat analogue à celui de la Galice, a des ressources minérales qui ont été récemment mises en valeur. Ses ports, Gijun, Sanlander, Bilbao, Saint-Sébastien, ont été un moment, au xiv'^ siècle, en relations avec Bordeaux et La Rochelle, mais leur activité d'aujourd'hui n'est pas ce qu'elle pourrait être.

Suit un net abaissement do hauteur, où les cols sont à 500, à 600, à 800 mètres, ce qui constitue une région de passages importants. Du plateau de Castille on débouche par le défilé de Pancorbo dans la haute vallée de l'Èbre ; et de là, par les cols d'Arlaban, de Belate, de Roncevaux, on gagne la plaine aquitaine. Là existait dès l'époque carthaginoise une route importante. Par là ont passé les Celtes et les Ibères, puis les Germains allant vers le sud, les Arabes allant vers Poitiers. Charlemagne et Roland, les croisés français du xi^ et du xii^ siècles. Là se pressent les champs de bataille, Najera, Yittoria. Là passe la voie Paris-Madrid. Mais cette région montagneuse a été aussi le refuge d'hommes qui ont conservé les traits et la langue des plus vieilles populations de ces parages (Ibères ou Ligures), les Basques. Ils ont vu se succéder à leurs pieds tous ces passages, les favorisant ou les contrariant. Ils ont constitué au moyen-âge un royaume indépendant, la NavarrC;, que se sont partagé, non sans heurts, les grandes monarchies du sud et du nord. Les Basques espagnols, les plus nombreux (1 à 2 millions), se sont fait toujours remarquer par leur attachement à leurs privilèges locaux (fueros). Leur hostilité aux progrès de la centralisation démocratique a fait d'eux, dans deux terribles guerres

(vers i840 et vers 1873), les champions déterminés de l'absolutisme ultramontain.

Au-delà commencent les Pyrénées, qui désormais jettent un mur de 400 kilomètres de long entre l'Espagne et la France. Leurs plus grands sommets (3400 mètres) sont au centre, et dans cette région on ne trouve presque aucun passage. Nous verrons le versant nord tomber brusquement sur le bassin aquitain, au climat océanique. Le versant espagnol, au contraire, s'abaisse par ressauts successifs sur la plaine d'Aragon, et ses flancs, peu arrosés et peu boisés, annoncent déjà l'Afrique. A l'extrémité des Pyrénées, les Corbières se détachent au nord et les monts de la Catalogne au sud, mais décalés les uns par rapport aux autres; aussi la Sègre et la Têt ont-ils tracé là un passage important, le col de la Perche, qui conduit de Perpignan à Lerida, la ville de César et de Condé. Quant au chemin de fer de Paris à Barcelone, il passe au ras de la côte.

Aussi a-t-on jadis évité ce passage par terre, mais le cers et le mistral ont toujours rendu, d'autre part, assez scabreuse la navigation entre Tarragone ou Barcelone et Marseille.

Et ceci achève de donner la note dominante de cette région, qui est la difficulté de communications entre l'Espagne et la France, première terre d'Europe. Aussi, malgré tous les faits qui pourraient provoquer le rapprochement, mélange des Celtes et des Ibères, domination romaine commune, croisade, règne commun des Bourbons, les deux pays ont toujours eu des histoires séparées, des rapports rares, toujours caractérisés, même dans les périodes de paix, par une certaine réserve.

Si maintenant nous résumons, nous voyons que d'abord l'Espagne est à moitié une terre africaine ;

que les Ibères d'abord, les Arabes plus tard, se sont trouvés plus facilenfient cliez eux sur ces plateaux arides que les Celtes ou les Golhs. Nous constatons ensuite une influence très précoce de la Méditerranée, les Phéniciens apportant les premiers éléments de civilisation, les Romains la langue et la religion, et, au moyen-âge, l'Aragon visant la Sicile. L'influence de l'Océan s'est exercée dès une haute antiquité par le commerce de l'étain. mais a cessé ensuite jusqu'au moment des grandes découvertes (xvi'^ siècle), qui l'ont, au contraire, rendu fondamental. Le jour où s'est faite l'unité espagnole, l'Espagne s'est trouvée sollicitée en même temps par toutes ces influences contraires. Elle a assumé une tâche disproportionnée à la densité de population que permettait son sol, aux deux tiers défavorisé (10 ou 12 millions d'habitants). Elle s'est épuisée avant l'âge. D'où cette décadence qui jure avec tant de qualités innées, avec la fierté native, avec cet orgueil national qui s'est affirmé encore si âprement dans la lutte contre Napoléon.

Danube

Avec toutes les atténuations que nous avons été amenés à apporter, les montagnes des Balkans, des Alpes, des Pyrénées restent dos obstacles très sérieux entre les péninsules de la Méditerranée et l'Europe non méditerranéenne. Elle laissent une grande valeur aux régions de passage de Pest et de l'ouest : celle qui sépare les Alpes de l'arc carpato-balkanique, et celle qui les sépare des Pyrénées. Jusqu'aux

révolutions provoquées par les chemins de fer. la vallée du Danube et la France];'ont été les grands pays de transition entre le monde méditerranéen et le monde germanique.

La zone de passage de l'est est de structure compliquée. Un fleuve lui donne pourtant une certaine unité : c'est le Danube.

Le Danube est le plus long fleuve d'Europe après la Volga (2900 kil.). Dans son long cours, il réunit, une fois franchi le défilé de Vienne, une succession d'anciens bassins qui jadis ont communiqué avec la mer Noire (alors fermée) et la Caspienne : sa faune en porte encore témoignage. Né dans la Forêt Noire, tout près du Rhin, si près que les Grecs, au début, n'ont pas bien distingué les deux fleuves, il coule ensuite pendant 400 kilomètres au pied du plateau bavarois, reste caillouteux des antiques glaciers alpestres. Après avoir franchi les défilés qui contournent l'extrémité orientale des Alpes, il file pendant 250 kilomètres vers le sud, puis reprend une direction ouest-est. 11 reçoit, dans cette partie de son cours, la Drave et la Save à droite, la Tisza à gauche. C'est la plaine hongroise, qui constitue les deux tiers du grand bassin de 800.000 kilomètres q. Il en sort par les Portes de Fer, qui séparent tout juste les Carpates et le Balkan : défilé long de 29 kilomètres, mais très resserré et encombré des rochers illustrés par Trajan. La moindre obstruction, le moindre écart de régime suffit à rendre difficile la sortie du fleuve, et provoque en amont les terribles inondations que connaissent les villes hongroises. Au delà, le Danube coule pendant 600 kilomètres entre Bulgarie et Roumanie, la rive droite dominant la gauche, comme dans les fleuves russes, et il finit dans la mer Noire par un delta pestilentiel, au nord de la Dobroudja.

La ceinture sud du bassin est constituée par les Alpes Dinariques et par les chaînes dont le Balkan est la plus récente, et que nous avons décrites. Il faut revenir maintenant sur les voies qui les traversent.

Celles qui franchissent le Balkan ne conduisent qu'à une région qui annonce déjà la Russie. Il n'en va pas de même de celle qui, au sud de la chaîne, va de Byzance, par le haut plateau de Sofia, à IN'isch et à Belgrade. Elle a joué un rôle important dans la diffusion du christianisme au iv*' siècle, et est aujourd'hui la grande route de Constantinople. Plus importante encore peut-être est la percée d'Uskub (1100 mètres). Par là, la route qui vient de Salonique et qui remonte le Vardar redescend les pentes du plateau mésien ou serbe et va rejoindre l'autre route. C'est la trouée que, dans l'antiquité, la Macédoine a longtemps défendue, celle que les Turcs ont abordée au xiv^ siècle, et où s'est joué trois fois, à Kossovo en 1389 et en liiS, et à Koumanovo en 1911, le sort de la Serbie. Si nous contournons la Grèce, nous voyons s'ouvrir à Raguse une autre route, qui va rejoindre les deux autres, et fut au moyen-âge la route de Venise à Constantinople. La réunion des trois routes a fait l'importance de la Serbie au temps de son éphémère grandeur (xiv*^ siècle). Les Alpes Dinariques sont peu hospitalières, mais, vers l'extrémité de la chaîne, le seuil de Liubiana, qui ne s'élève pas à plus de 300 mètres, dépasse en importance tous les précédents. Avant l'histoire, les Illyriens se sont répandus par là sur l'Italie occidentale. Puis les Grecs ont connu le peuple marchand des Sigynnes, dont relevait le centre de Hallstatt, dans les Alpes autrichiennes. Les Celtes ensuite ont tenu cette porte, et marqué, à l'extrémité de la route qui descendait la Save, l'emplacement de Singidunum (Belgrade). Les mines d'or du Norique

ont attiré les armes des Romains, que la révolte batoniennc n'a pu empêcher de pousser jusqu'au Danube. Au moyen- âge, Venise a commercé par cette porte avec la Hongrie, lui indiquant ainsi ce chemin d'Italie sur lequel elle chercha fortune au xiv^ siècle. Puis est venue la domination autrichienne, qui a fait de Trieste, au débouché de la route sur l'Adriatique, le grand port dont le nom a retenti si souvent à nos oreilles.

Toutes ces routes venant de la Méditerranée se rassemblent dans la plaine hongroise. Par son climat continental, cette plaine, la pus^ta, annonce la steppe. Elle se prête pourtant, même en dehors des parties soumises aux débordements des cours d'eau, à la culture des céréales, mais surtout à l'élevage. Et elle a toujours facilement retenu les nomades venus de l'est. Les lazyges et les Roxolans y ont tenu tête aux Romains, puis les Huns d'Attila y ont campé longtemps, puis les Avars, enfin les Magyars ou Hongrois, qui y sont restés. Leurs villages rappellent encore le ring des tentes ancestrales. Ils ont pris pourtant le goût des grandes viUes : il y a là plusieurs centres de 50.000 âmes et plus, et Buda-Pesth est une ville d'un demi-million dhabitants.

Au nord et à l'est, la plaine hongroise est limitée par l'arc des Carpates, issues du même soulèvement que les Alpes et les Balkans, mais où les sommets les plus hauts ne dépassent guère 2.600 mètres. La chaîne est compliquée, à son extrémité ouest, par les monts métallifères et le Tatra, et, dans la grande concavité de l'est, par le plateau forestier de Transylvanie. Ce plateau n'a pas toujours été un bastion isolé, et, s'il a joué un rôle de résistance au xvn^ siècle, il le doit à ce que la réforme avait fusé jusque là, A l'ouest comme à l'est les rivières qui s'écoulent vers le Danube, le Maros, le Szamos, l'Aluta, ne laissent pas

d'ouvrir des passages. Par là, les Romains ont investi^ au temps où les Daces y régnaient, ce plateau aux bords duquel leur langue s'est montrée si vivace, au moins dans le réduit abrité par les Carpates.

Nous avons signalé l'importance du seuil qui s'étend entre les contreforts des Alpes et les Carpathes, et par où passe le Danube. Cette importance s'accroît du fait qu'il est pndungé par la vallée de la Morava entre les Carpates et le quadrilatère de Bohême. C'est la porte de Moravie. Par là, les routes de la Méditerranée se continuèrent vers le nord, vers le sel de Germanie, vers l'ambre de la Baltique. Les portes du commerce sont souvent aussi celles de la guerre; la région a vu passer la grande invasion mongole de 1241, et c'est là qu'est Austerlitz.

A Pouest de ce passage se trouvent les montagnes qui délimitent le quadrilatère de Bohème, ce curieux reste des antiques soulèvements hercyniens. Elles ne dépassent nulle part loOO mètres. Et elles sont percées sur plusieurs points. Malgré tout, la région qu'elles enferment est un asile tout tracé pour une petite nationalité distincte; c'est la région tchèque. Entre les collines de Moravie, au sud-est, et le Boehmer-WaUl, au sud-ouest, s'ouvre la porte de Linz. Si l'Erz-Gebirge> au nord-ouest, est plus massif, les Monts des Géants, au nord-est, ouvrent les passages tant de fuis parcourus par les armées prussiennes en lutte contre l'Autriche, surtout en 1866. Et l'Elbe, qui draine les eaux de la région, s'écoule, par les défilés pittoresques de la Suisse saxonne, vers l'Allemagne, mais sans y rattacher la Bohême; car les routes évitent le défilé.

La vallée supérieure du Danube appartient au monde occidental. La pointe qui s'avance entre les Alpes et les Carpates a été la marche orientale de ce

monde, l'Autriche. Vienne, qui en garde la porte, est aujourd'hui une ville de plus d'un million d'âmes.

En voilà assez pour justifier le nom donné au Danube : la grande diagonale de l'Europe. Cette diagonale a été constamment parcourue dans les deux sens. Les Indo-européens sont venus par là vers l'occident, en attendant le reflux des Celtes vers l'est. Les Romains, pour qui le Danube était plutôt une frontière, l'ont connu aussi comme route, et ont dû, pour protéger cette route, dépasser le fleuve, à l'ouest comme à l'est du môle de résistance bohémien. Puis les Germains se sont écoulés par là vers l'Italie, et ont repris ensuite le chemin en sens inverse, contre les Slaves et les Finnois, jusqu'au moment où la conversion au christianisme protégea ceux-ci contre leur retour offensif. Les croisés, eux aussi, descendirent à plusieurs reprises le Danube. A partir du xiv« siècle, les Turcs au contraire le remontèrent. Pendant 200 ans, iJs disputèrent la Hongrie même aux Habsbourg. •Quand le prince Eugène la leur eut décidément reprise, il établit là, entre Drave et Save, ces confins militaires où l'Autriche a puisé ses meilleurs champions contre la France révolutionnaire. Les Turcs, de leur côté, avaient lancé jusqu'aux bords de la Save, dans les montagnes de la Bosnie, une avant-garde musulmane qu'ils n'ont abandonnée qu'en 1878. Même alors, ils ont gardé, entre le Monténégro et la Serbie libérés, le sandjak de Novi-Bazar, qui n'a été perdu pour l'Islam que dans la dernière guerre balkanique.

Remarquons en terminant que ce rôle de « grande diagonale » ne revient qu'à la partie centrale du bassin danubien. Quant aux deux extrémités, la Bavière et la Roumanie-Bulgarie, nous les retrouverons ailleurs.

France

La deuxième des grandes régions de transition est la région française.

Elle est fortement^ engagée dans le^' monde méditerranéen par 450 ou 500 kilomètres de littoral (sans les sinuosités). Mais ce littoral est encadré par de hautes montagnes (Alpes, Pyrénées, Massif Central), entre lesquelles ne s'ouvrent que deux passages : leur rareté fait leur importance. Ils conduiraient droit, l'un vers l'Europe centrale, l'autre vers l'Océan, si leurs débouchés ne subissaient la forte attraction du bassin parisien et de ses multiples issues. C'est dans l'ordre ainsi indiqué]que nous étudierons la région.

Le littoral méditerranéen est composé de deux arcs de cercle, de courbe opposée : au milieu, l'embouchure du Rhône, qui appelle une grande ville, à condition qu'elle évite le contact direct des alluvions puissantes du fleuve, 600 ans avant Jésus-Christ, Marseille a été fondée là. A l'est, la côte est serrée entre de vraies montagnes et de notables^ profondeurs, avec des anfractuosités propices aux rades militaires comme aux villes de plaisance, à l'abri des forts coups de vent qui soufllent plus à l'ouest rp'oranger y fleurit. A l'ouest, le pays s'abaisse plus lentement dans une mer moins profonde, mais les alluvions des fleuves, aidées par un courant qui vient dest, y étendent peu à peu le continent, transformant en villes d'intérieur les ports comme la romaine Narbonne, comme Aigues- Mortes, la ville de Saint-Louis, au profit de Cette, — qui disparaîtra bien un jour comme port. Malgré ce

dualisme, le Midi méditerranéen est une unité par rapport à tout le reste de la France, le seul domaine méditerranéen de notre pays, avec l'olivier.

A l'est, nous connaissons déjà les Alpes. La partie qui nous intéresse ici est le vaste arc de cercle qui se courbe vers l'ouest, du Saint-Gothard à Gênes. Les vallées descendent du faîte même de la chaîne et conduisent les routes vers des points extrêmement divergents : sur le haut Rhône, on a Martigny, au sortir du grand Saint-Bernard, d'où l'on peut gagner Sion ou Genève ; la vallée de l'Isère, du petit Saint- Bernard ou du mont Cenis, conduit vers Lyon ou Vienne, sur le Rhône; celle de la Durance, du mont Genèvre ou du col de Tende, conduit vers Avignon, sur le Rhône encore. Les grandes voies ferrées passent aujourd'hui au Saint-Gothard, au Simplon, au mont Cenis.

A l'ouest, le Midi méditerranéen est borné par les Pyrénées, jeunes comme les Alpes mais moins hautes qu'elles (les pics principaux ne vont pas à 3500 mètres). Au lieu d'un arc de cercle, nous avons ici un mur, qui va d'une mer à l'autre. Au centre est la partie haute et inaccessible; aux extrémités, les passages : ceux de l'est conduisent aux ports de la Catalogne, ceux de l'ouest, les principaux aujourd'hui, de Paris à Madrid. Toujours à l'inverse des Alpes, les Pyrénées descendent lentement sur l'Espagne, et tombent vers la France, vers la Garonne. Entre elles et le fleuve s'étendent les nappes de débris, souvenirs des antiques glaciers, et, sur les côtes, les Landes.

Entre Alpes et Pyrénées, le Massif Central couvre un cinquième de la superlicie de la France; c'est le reste arasé de très vieilles montagnes, jadis pleines de volcans. Il présente au Midi méditerranéen le front sévère des Cévennes, qui jadis faillirent arrêter César,

et que la ligne Ju Bourbonnais no franchit aujourd'hui qu'au prix de travaux considérables. Au nord, les Cévennes se prolongent par les monts du Vivarais, du Beaujolais, qui vont en s'abaissanl, avec d'importants passages : passage de Lyon à Saint- Etienne, et de Châlon, par Autuu, à iN'evers. Au nord, les hauteurs finissent avec le rude Morvan. — Derrière les Cévennes. des montagnes revèches encore conduisent au Plomb du Cantal (1800 à 1900 mètres), au Puy de Sancy (1886 m,, la plus haute montagne de la France centrale), aux volcans éteints des puys. Vers l'ouest, on est encore à près de 1000 mètres dans le plateau de Millevaches, d'oii les eaux ruissellent en foule vers la Loire ou la Garonne, puis il n'y a plus que des hauteurs dans la Marche et le Limousin. Tout cela forme un arc de cercle autour de la Garonne : dans la concavité, les Causses, surfaces dénudées, anfracluosités pittoresques. — Enfin, entre les monts du Yivarais et les puys, les monts du Forez séparent les deux grasses plaines, celle de la Loire et celle de l'Allier. Les deux fleuves se réunissent à Nevers, et la Loire en emporte les eaux vers le nord jusqu'à Orléans, puis vers l'ouest, inégale jusqu'au bout et à peine navigable. De même que les influences méridionales, par l'est et par l'ouest, se sont de tout temps fait sentir en Auvergne, de même le cœur du Massif Central s'ouvre largement vers le nord par le Nivernais, par le Berri : les rois de Paris en ont vite connu le chemin.

Entre les Alpes et le Massif Central, la voie de communication remonte pendant 300 kilomètres la vallée torrentueuse du Rhône : serrée de près sur sa rive droite par le Massif Central, elle voit, à gauche, les Alpes s'écarter peu à peu. Au grand carrefour de Lyon, la voie laisse le Rhône à droite, et remonte la

calme Saôae. La plaine s'élargit, surtout à l'est où le Doubs décrit un cours sinueux avant de rejoindre la Saône. C'est un grand lieu de passage. Vers l'est, il est vrai, se dresse encore la barrière du Jura, avec ses crêtes parallèles, aux passages difficiles. Au sud, l'obstacle va presque rejoindre les Alpes, et le Rhône même ne passe qu'en se cachant (perte du Rhône). Mais, au nord, la porte de Belfort permet d'atteindre plus facilement le plateau helvète et ses lacs, qui filtrent les aftluents de l'Aar et du Rhin. Vers le nord, un simple dos de pays, le plateau de Langres, fait passer en Lorraine et vers les pays rhénans. C'était la grande route romaine du Rhin, celle que suivirent les légions de Valens. Aujourd'hui, c'est vers l'ouest qu'est le passage le plus fréquenté, le passage vers le bassin de Paris. Sur la rive droite de la Saône s'étalent d'abord les coteaux vinifères de la Bourgogne, puis, vers les lieux où fut Alésia, le tunnel de Blaisy-Bas conduit les trains vers la Seine et vers Paris.

Entre Pyrénées et Massif Central, s'ouvre une autre porte, le seuil de Naurouze, qui joint Toulouse à Cette par canal et par chemin de fer, et qui lui a permis d'être capitale du Languedoc, quoique sise sur la Garonne. Le fleuve, par un jardin continu, va rejoindre la Dordogne et le grand port de Bordeaux. Au nord, les hauteurs extrêmes du Massif Central laissent entre elles et l'Océan un large espace où roule la Charente. Puis viennent les vallonnements du Poitou, où si souvent se vidèrent les querelles entre possesseurs du Midi et du Nord de la France. Et l'on passe par une transition insensible à Tours et au Val de Loire. Jadis, ceux qui contournaient par cette voie le Massif Central visaient les ports de l'embouchure de la Garonne, de la Loire, de la Seine, — l'Océan. A l'heure

actuelle, ils visent surtout Paris : la ligne qui éclipse les autres est celle de Bordeaux-Paris.

L'attraction du bassin parisien s'est exercée sur les hommes bien avant qu'ils n'en reconnussent le fondement géologique. On sait aujourd'hui qu'il y a là un vaste amphithéâtre où la succession régulière des couches de terrain, terrains secondaires et tertiaires, indique bien les retraits successifs de la mer. La pente est très douce. Nulle part, dans cette région, l'altitude n'atteint 400 mètres, elle ne dépasse 200 ■qu'en quelques points isolés. Jadis, la Loire continuait au nord après Orléans et formait avec la basse Seine un grand fleuve. Aujourd'hui c'est la Seine qui forme l'axe du bassin, d'un cours tranquille et aisément navigable. Ses affluents convergent remarquablement, Yonne, Aube, et surtout Marne et Oise. Ces deux derniers encadrent un point d'autant plus remarquable qu'au sud la plaine fertile de la Beauce s'offre à nourrir la ville qui naîtra là. C'est Paris. Il n'y a pas plus ■de mille ans que, par la fortune de ses rois, elle a commencé à devenir la tète de toute la région fran- •çaise. Mais aujourd'hui c'est une des villes polymillionnaires du monde. Et nous sommes amenés à envisager par rapport à elle les régions qui s'étendent autour de son bassin, — sauf celle du sud, déjà ■décrite.

A l'ouest, la Beauce finit, à 150 kilomètres de Paris, devant les C(dlines du Perche, début d'une région relativement accidentée et boisée, le Maine, le premier pays d'ouest. Tout l'Ouest est un pays agricole, terrien, particulariste à fond sous l'uniformité de son •climat maritime. Ici chaque région a son cachet bien spécial. Vers le sud. l'Anjou, situé dans ce Val de Loire qui fut le jardin de la France, et que parent tant de châteaux historiques. Au-delà de la Loire, la

Vendée, avec ses haies et ses boqueteaux, boulevard de la résistance de Tancien régime à la Révolution. Plus loin encore, mais déjà plutôt dans le Midi, La Rochelle, qui fut une république protestante dans la France monarchique. Plus à part encore est la péninsule bretonne, refuge des druides contre les Romains, des Celtes contre les Francs, encore aujourd'hui si distincte. Ses côtes au contraire l'ont toujours lancée dans la grande vie mondiale : au sud, le Morbihan garde le souvenir des Vénètes de César; à l'ouest, Brest reste encore notre premier port militaire; au nord, Saint-Malo envoie toujours ses pécheurs dans l'Océan septentrional. Si nous nous éloignons du Maine vers le nord, c'est la Normandie, création purement historique, car entre le Cotentin maritime, la plaine de Caen et les herbages de la vallée d'Auge, les grandes villes de la basse Seine et le pays do Caux, les différences surpasseraient les ressemblances, sans les conséquences de la création de 911.

Toute cette région est par excellence la France océanique, avec Bordeaux, Nantes, le Havre. Mais elle a été étouffée entre l'Espagne et l'Angleterre. L'Ouest a donc été obligé à une vie plus tranquille, et est devenu avant tout la terre des paysans.

Du côté du nord, la grande route de Paris est la vallée boisée de l'Oise. Les sources de l'Oise avoisinent celles de la Sambre, qui, en sens inverse, va rejoindre la Meuse à sa sortie de l'Ardcnne. Il y a là un long sillon extrêmement remarquable, la voie de Paris à Aix-la-Chapelle et à Berlin. Il sépare nettement deux domaines. A l'ouest, c'est la Picardie, avec la tranquille baie de Somme, puis le Boulonnais et les ports qui conduisent à l'Angleterre. Mais surtout c'est la Flandre, avec l'Escaut. Terre basse, aux rivières indécises, qui serait marécage immense sans Tindus-

trie humaine. Mais on y a n)ultiplié les canaux, les écluses, les digues, et le pays est devenu, d'abord un des plus commerçants du globe, puis un des plus industriels, grâce à la houille du bassin de la Sanibre. — A l'est de l'Oise, les coteaux du ïardenois accusent la vallée de l'Aisne, et, de l'autre côté de cet affluent de l'Oise, un pays vallonné, aux riches pâturages, amène à l'Ardenne. Là commencent les rochers, les plateaux, les forêts: c'est l'angle nord-ouest du massif schisteux rhénan. Et tout cela forme la Belgique, carrefour plantureux et tragique des régions française, britannique et germanique.

Vers l'est, on quitte Paris par la vallée de la Marne, plusieurs fois historique. Franchis les escarpements qui terminent le domaine tertiaire, on est dans la Champagne, crayeuse, blanchâtre, monotone, dont les plaines favorisent les évolutions militaires réelles (champs catalauniques) ou supposées (camp de Châlons). C'est vers le nord-ouest, dans l'antique capitale de Reims, ou vers le sud-est, dans la haute Seine, vers Troyes, que s'est concentrée la vie commerciale du pays sis entre la Belgique et les pays du Rhône. Les hauteurs boisées de l'Argonne et des côtes de Meuse, avec le cours même de la Meuse jusqu'au point où elle s'engage dans l'Ardenne, annoncent le domaine secondaire ancien, la Lorraine. Le climat est rude, le plateau aussi. Mais la Moselle et ses affluents, Meurthe, Sarre, y creusent des sillons agréables, et, aux abords du massif schisteux, au voisinage de la houille, le fer prépare l'industrie. En franchissant ou en tournant les Vosges, on arrive aux pays proprement rhénans.

Dès à présent, nous en avons dit assez pour caractériser la région française. C'est, depuis une époque extrêmement reculée, un des deux points de contact

du monde méditerranéen avec les terres du Nord. Mais, tandis que la vallée du Danube ne mène que de la Méditerranée à l'Europe centrale, et l'Espagne seulement de la Méditerranée à l'Océan, la France appartient aux trois régions à la fois. Son histoire est intimement liée à celle de l'x\ngleterre, à celle des pays germains. Par là s'en expliquent les traits dominants, réceptivité extrême dans les temps de faiblesse, ravonnement intense dans les temps de force, jamais isolement.

Pays rhénan et Allemagne

Au nord des Alpes, toutes les roules que nous venons de parcourir aboutissent à la grande région à laquelle sont attachés les noms de Germanie, d'Allemagne, de pays teuton (Deutscliland).

C'est un processus historique qui a répandu un seul nom sur la région. En etiet, l'ouest et le sud appartiennent nettement à l'Europe montagneuse. Si les hautes altitudes y sont rares (aucun sommet ne dépasse 1500 mètres), c'est que la structure date d'époques anciennes, et que les montagnes ont subi de très fortes dégradations. Mais les plaines y sont plus rares encore : généralement bien abritées, elles sont d'ailleurs fertiles. — Par contre, le nord et surtout l'est sont de simples prolongements de la plaine russe, sauf que, dans la partie occidentale, la plaine allemande relève du même climat maritime que les plaines de France ou d'Angleterre. Une démarcation assez nette est tracée par l'Elbe : à l'occident les hauteurs dominent, à l'orient, la plaine.

Nous aborderons la région par l'ouest, où toutes les avenues que nous avons vu se dessiner en France coupent le Rhin.

Le Rhin n'a comme longueur que la moitié du Danube (1.330 kilomètres), mais c'est aussi un fleuve héroïque. Né du Saint-Golhard, il descend d'abord comme le Rhône, avec toutes les allures du fleuve de glaciers, et s'assagit en traversant le lac de Constance. Franchissant la chute de SchaiThouse, il coule ensuite à l'ouest jusqu'à Bâle, où il est encore à 230 m. d'altitude. De là il descend, vers le nord, de 119 mètres jusqu'au confluent de l'Ill,, en divaguant largement, de sorte que les plaines riveraines n'ont été protégées contre ses inondations qu'au prix de longs elforts. 11 ne descend plus ensuite que de 42 mètres jusqu'au coude de Mayence, où il oblique vers l'ouest, pour percer le massif schisteux en un cours sinueux et pittoresque de 100 kilomètres. Au sortir de cette traversée, il entre en plaine et va confondre ses bouches avec celles de la Meuse.

Le trait saillant de son bassin est le parallélisme des deux versants. Par ce trait le Rhin est un axe plutôt qu'un fossé, et les puissances politiques qui ont prédominé sur une rive ou sur l'autre ont toujours cherché à s'assurer les centrées de l'autre bord.

Au sortir des Alpes, et dans son parcours est-ouest de Constance à Bâle, le Rhin forme d'abord le trait d'union entre la porte de Belfort et la haute vallée du Danube, lequel prend sa source tout près de lui, et lui est même relié par une communication souterraine. Mais c'est une voie très accidentée, et nous avons vu que le chemin de fer de l'Arlberg en a cherché une plus méridionale, au milieu des Alpes.

Puis le Rhin passe entre les Vosges et la Forêt Noire, arches restantes d'un pont dont la voûte s'est écrou-

112 PROLÉGOMÈXES

lée depuis moins longtemps qu'il ne semblerait d'abord (depuis l'oligocène) : la vallée connaît des sources thermales, des mouvements sismiques. Les df^ux chaînes ont leurs points culminants au sud, toutes deux sont couvertes de forêts et peu praticables, toutes deux tombent à pic sur les plaines du Rhin, Alsace ou Bade (plus de 100 habitants au kilomètre q.). et plongent doucement à l'extérieur sous les terrains secondaires. A leur extrémité se trouvent deux dépressions symétriques, celle de Saverne et celle de Pforzheim, qu'emprunte successivement la voieParis-Strasbourg-Karlsruhe-Stuttgart-Ulm-Yienne.

La plaine que le Rhin arrose ensuite, entre le Tïardt et rodenwald, est presque aussi riante que la plaine d'Alsace, et le Rhin y passe à Mannheim etàMayence, la première au débouché du Neckar et à la tète de la navigation fluviale, la seconde au coude du Rhin, place militaire de premier ordre, « le verrou de l'xVllemagne» (Mommsen). LeMain, qui y termine son cours sinueux, n'est cependant pas une voie de pénétration par lui-même.

Vient ensuite la région du massif schisteux. Elle s'étend de part et d'autre du fleuve, jusqu'à 250 kilomètres à l'ouest, et à 200 kilomètres à l'est, et sur une centaine de kilomètres en latitude. Infertile dans les Hautes Fagnes et dans l'Ardenne, elle s'humanise quelque peu sur les rives du Rhin. Des rivières coupent non sans peine le massif, Meuse, Moselle, Rhin, Lahn et Sieg. Sur tout le pourtour s'échelonnent les dépôts de houille, le bassin de la Sambre au nordouest,, celui de la Sarre au sud, celui de la Ruhr au nord-est.

A Cologne commence la plaine du Nord, et le fleuve y est coupé par la voie naturelle que nous avons vu suivre l'Oise, la Sambre et la Meuse, et que le chemin

(le fer continue jusqu'à Hanovre et Berlin. Puis vient la région tout à fait basse des bouches du Rhin et delà Meuse.

Nous avons dit comment cette région a été conquise sur la mer, au sud, en Flandre. Au nord est un pays plus extraordinaire encore, la Hollande. La mer l'a disputé à l'homme en pleine période historicjue : les inondations qui ont rattaché le Zuyderzee à la mer, et détaché les îles fris(mnes, sont du xiii*' siècle. Depuis, le pays a été affermi, mais peut du jour au lendemain être mis sous l'eau. La position aux bouclies du Rhin n'en assure pas moins de sérieux avantages aux ports qu'il a vu grandir, Rotterdam et Amsterdam.

Dans l'ensemble, le pays rhénan est très accidenté ; il en est de même de la région qui le flanque à l'est. Elle commence au pied des Alpes par le plateau bavarois, pays ingrat malgré ses houblonnières, mais où le croisement de la route du Breuner et des routes de l'ouest à l'est a fait pousser de grandes villes, Augsbourg au moyen-âge, Munich aujourd'hui. Au nord, le pays souabe est un plateau jurassique que perce le canal du Rhin au Danube. Pays ingrat encore, mais pays de passage aussi, du Rhin au Danube, de Mayence à Ratisbonne. Là fut tracé le Limes romain. Là ont passé bien souvent les armées françaises dans la guerre de Trente ans, avec Turenne, avec Napoléon. Le Main, au Nord, se distingue mal au milieu des hauteurs franconiennes, et se laisse franchir en maint endroit : et, quand une puissance notable est née en Bavière, elle s'est étendue naturellement jusque là. Plus au nord viennent deux zones de passage remarquables : la Hesse et la Thuringe.

La dépression hessoise commence à Francfort et s'allonge entre le massif schisteux et les hauteurs du

114 PKOLÉGOMÈNES

Thûringer "Wald, prolongées jusque très loin vers lo Dord, au défilé des Portes de Wesphalie. Par ce défilé le Weser s'échappe et gagne Brème.

Une autre route part également de Francfort et, coupant le Thiiringer-Wald à Eisenacli, gagne la Thuringe. Celle-ci est limitée au Nord par le Harz (1141 mètres), avant-poste des montagnes sur la plaine du nord, célèbre dans les légendes germaniques. A l'est, elle s'ouvre sur la vallée de l'Elster, par où une autre route, venant du sud (celle qu'a suivie Napoléon en 1806), va rejoindre la première à Leipzig. Nous passons en Saxe. La partie sud, accidentée, n'est devenue que d'hier, grâce à la houille, un des foyers industriels de l'Europe (300 habitants au kilomètre q.). Mais la partie historique de la Saxe est plus au nord, sur l'Elbe, avec Dresde, la capitale élégante du XYiii*^ siècle. A Magdebourg, l'Elbe entre en plaine.

Le coin nord-ouest du quadrilatère de Bohème heurte très brutalement, au Fichtel-Gebirge, l'Allemagne montagneuse et boisée. Nous avons vu que les passages, ici, sont au nord-est et au sud-est.

L'Elbe est un fleuve de plus de 1000 kilomètres de long, qui, en somme, sépare à peu près l'Allemagne accidentée de l'Allemagne complètement plate. Les Romains ont songé un instant à le prendre pour frontière, et ce sont des raisons très contingentes qui ont décidé Auguste et Tibère à se replier sur le Rhin et le Danube, décision qui, on le sait, fut grosse de conséquences graves.

La plaine allemande n'est pas tout à fait aussi unie qu'il semble d'abord. L'œil exercé des géographes y a discerné deux lignes de hauteurs, l'une orientée nord-ouest — sud-est, de l'embouchure du Weser au plateau de Pologne, l'autre longeant la Baltique (collines de Mazurie). Dans l'intervalle est la grande dé-

pression où jadis la Vistule et l'Oder venaient rejoindre la basse Elbe. Les canaux modernes utilisent encore les anciens lits. Mais actuellement l'Oder et la Vistule vont se jeter dans la Baltique. La Prusse a eu autant de mal à faire de l'Oder une ligne de défense que la Russie en a eu avec la Vistule. Et les deux fleuves, qui naissent près de la porte de Moravie, n'ont que faiblement servi les antiques commerçants qui venaient chercher l'ambre.

Dans la direction nord-sud, les distinctions sont plus nettes. Outre le bassin houiller de Silésie, la terre qui borde l'Allemagne montagneuse est une terre encore fertile. Mais, au nord d'une ligne qui passe à peu près par Magdebourg et Francfort-sur-Oder, la population décroît avec une soudaineté surprenante. On entre dans la plaine maritime, la plaine des landes et des tourbières. Seul, le Slesvig présente quelques campagnes qu'ont rappelées aux soldats allemands, en i870, nos campagnes de l'Ouest.

Avec ces campagnes contrastent les grands ports que créa jadis la Hanse. Brème et Hambourg sont sur la mer du Nord. Comme les marins anglo-saxons avaient jadis rencontré l'Angleterre, les navires des deux ports, à la fin du moyen-âge, ont fréquenté Londres : aujourd'hui, cette domination de la grande île sur le passage qui ouvre les mers d'occident pèse toujours sur Hambourg.

Lûbeck, Stralsund et Dantzig étaient les ports de la Hanse sur la Baltique. Mais, avant que l'Allemagne moderne ouvrît le canal de Kiel, les puissances Scandinaves tenaient fermés les débouchés de cette mer. Leur essor à l'époque moderne a pesé de son côté sur la fortune des ports allemands de la Baltique.

C'est par un effort prolongé de la volonté humaine que les plaines à l'est de l'Elbe ont vu naître la puis-

sance qui a fait l'unité de l'Allemagne, la Prusse. Pendant que les Germains inondaient l'Empire romain, les masses slaves s'étaient avancées derrière eux jusqu'à l'Elbe et au-delà. A partir du viii^ siècle, les Germains se retournèrent contre elles, mais furent arrêtés par leur conversion au christianisme. La colonisation germanique se trouva concentrée au point où restaient des peuplades païennes, Prussiens, Lives, Esthes, Lithuaniens. De cette colonisation naquirent les marches qui formèrent la Prusse. Mais, de même que les deux capitales prussiennes, Konigsberg, l'ancienne, et Berlin, la nouvelle, ont vu commencer leur fortune par des éléments disparates où ne manquaient ni les Juifs ni les réfugiés français, de même la fortune du plat pays autour d'elles repose en grande partie sur des éléments polonais.

En somme, la région que nous venons de décrire est partout non délimitée, sauf aux Alpes. On a vu que le Rhin et le Danube se prêtaient mal au rôle de limites, que les Romains n'avaient pu s'y tenir partout : plus tard l'invasion germanique s'est enchevêtrée inextricablement au sud-ouest avec des éléments celtes et latins. A plus forte raison, à l'est, aucune limite naturelle ne séparait les Germains des Slaves et Finnois, et la compénétration des races n'a pas engendré la sympathie. Si l'on joint à tout cela la présence au nord d'éléments très étroitement apparentés aux Germains, les Scandinaves, chez lesquels les sympathies ethniques ont si souvent dominé les antagonismes politiques, on s'expliquera qu'au fond, et sous des formes multiples, le pangermanisme soit un des traits les plus permanents de l'histoire d'Europe depuis deux mille ans.

Angleterre

A Textrémité nord-ouest de l'Europe, faisant face largement à la France et aux pays germaniques, s'étendent les Iles Britanniques, Elles reposent sur un plateau sous-marin : une élévation de 100 mètres à peine suffirait pour les rattacher à la France, à l'Allemagne et au Danemark. Mais la séparation est antérieure à toute époque historique, et, historiquement, l'on a toujours connu la Grande-Bretagne séparée du continent par une trentaine de kilomètres de mer.

Non seulement les lies Britanniques comprennent deux grandes îles, sans parler des petites, mais la principale elle-même, la Grande-Bretagne, est loin d'être une. 11 y a cent cinquante ans, on l'aurait divisée en doux parties, suivant une ligne tirée de JVewcaslle à Dorchester : partie sud-est ou plate, partie nord-ouest ou montagneuse. Aujourd'hui, il faut en ajouter une troisième, au centre.

A tout seigneur tout honneur : nous commençons par l'Angleterre du sud-est, celle qui fait face à l'Europe, avec un climat semblable, un peu moins pluvieux, en raison de l'écran constitué par les montagnes de l'ouest. C'est l'Angleterre historique, Old England. Les états organisés du sud s'y sont installés plus d'une fois : Romains d'abord, Normands ensuite. Et surtout, elle s'est trouvée sur le passage forcé de tous les peuples marins de l'est, Celtes aux temps préhistoriques, puis Jutes et Anglo-Saxons, puis Danois. Là s'est constituée la nationalité anglaise ; là est la

capitale, Londres; là, les vieux sièges archiépiscopaux de Canlerbury et d'York ; là, les vieilles universités d'Oxford et de Cambridge, etc.

Cette Angleterre historique est constituée à peu près comme notre bassin parisien, avec une succession semblable de couches géologiques s'inclinant vers la mer. Quatre lignes de hauteurs modestes, rayonnant depuis le Dorset, indiquent les étages résistants. Deux vont finir aux abords du Wash. Deux autres courent parallèlement à la Manche, encadrant le "Weald, qui reste la meilleure terre agricole de l'Angleterre. Au centre du bassin coule la l'amise (344 kilomètres), tranquille comme la Seine. Au point extrême où s'y fait sentir la marée, s'est élevé Londres.

Londres a dû sa naissance à ce qu'elle commandait un gué de la Tamise. Mais elle n'a vraiment grandi qu'à la fin du moyen-âge, quand elle fut affiliée à la Hanse. Depuis, elle a pris dans la vie de l'Angleterre une place unique, plus grande que celle de Paris dans la vie de la Franco. Elle est aujourd'hui, avec New- York, l'agglomération humaine la plus considérable du monde (7 millions d'âmes), et un port dont le mouvement commercial dépasse de beaucoup celui de plusieurs petits états souverains.

Ce port est tourné vers la mer du Nord, et, depuis que le grand mouvement est sur l'Atlantique, il dépend du Pas-de-Calais. Il a donc fallu en faire un port militaire, — qui n'a jamais été menacé que par Ruyter, — et surtout l'encadrer de ports de guerre. Au moyen-âge les principaux étaient sur le détroit même. Aujourd'hui la ceinture guerrière est plus large, et les arsenaux sont à Ipswich et Yarmouth au nord, et surtout sur la Manche, à Portsmouth, en face de la délicieuse île de Wight, et à Plymouth.

Derrière cette Angleterre historique est celle qui

est née depuis quelques générations. Le voyageur qui va de Londres à Edimbourg a encore, sur maint point du parcours, la sensation de ce qu'elle était il n'y a pas deux cents ans. Sans doute le pays de Chester est resté bon pays d'élevage, et les montagnes du Cumberland, par leurs lacs, attirent depuis un siècle les touristes. Mais ailleurs, dans le Nortliumberland par exemple, et en approchant des pays frontière où se sont heurtés pendant des siècles Anglais et Ecossais, on rencontre de vraies solitudes.

Seulement, au centre de cette région, s'étale une petite chaîne, la chaîne Pennine, sur tout le pourtour de laquelle sont conservés les trésors de houille les plus riches du monde. Au sud, c'est le bassin du Staffordshire, avec Birmingham, et il n'est pas trop éloigné d'un autre, plus isolé, le bassin des bouches de la Severn, avec Mertyr-Tidwill, Cardiff, Bristol. A l'est, il y a deux bassins, celui du Yorkshire, avec Sheffield et Hull, et celui du Northumberland, avec Newcastle. A l'ouest, c'est le bassin du Lancashire, Manchester et Liverpool. Au nord, mais séparé de la chaîne Pennine par les monts Cheviot, il faut ajouter le bassin d'Ecosse avec Glasgow. La puissance de la houille est décuplée ici par la proximité immédiate du fer, et a permis l'éclosion presque subite de nombreuses villes de plus de 100.000 âmes, pompant toute la population des campagnes peu attrayantes du voisinage. En outre, ce bloc de fer et de houille est pénétré partout par la mer. ' i > -

Non seulement, en effet, aucun point de la Grande- Bretagne n'est à plus de 120 kilomètres de la mer, mais encore les rivières qui descendent de ses montagnes, au régime régulier, au cours égal, finissent par de larges estuaires qui admettent la marée jusqu'à des distances rarement atteintes ailleurs. « Toute la zono

maritime s'accroît ainsi de l'étendue qui est ouverte à la visite périodique du flot » (Vidal-Lablache). D'où la grandeur de Hull, do Bristol, de Liverpool et de Glasg-ow.

Et derrière cette Angleterre ultra-moderne se trouve le pays le plus archaïque, la zone des vieilles montagnes érodées par les agents atmosphériques et par les eaux depuis les plus anciennes époques géologiques, et où s'est réfugiée aussi, devant les envahisseurs du sud et de l'est, la plus vieille population celtique. En Ecosse et en Irlande, malgré les progrès de l'anglais, des hommes, par centaines de mille, parlent encore des dialectes celtes.

La première des presqu'îles montagneuses, au sud, est la Cornouaille, toute pareille à la Galice et à la Bretagne, où le pommier fournit la boisson comme dans ces pays, et qui a été en rapports avec eux dès les plus vieux temps. Elle fournissait un produit alors rare, l'étain. Plus tard, elle a receltisé l'Armorique (vi« siècle après Jésus- Christ). — Le pays de Galles a des montagnes plus hautes (plus de 1000 mètres) et qui ont été déboisées presque brusquement, au moment de la conquête anglaise, sous Edouard I^"". Elles n'en ont pas moins continué à abriter une population nettement originale. — Enfin, en franchissant le Cumberland, on arrive aux montagnes d'Ecosse. Elles forment deux groupes : Cheviot au sud, Grampians au nord. Entre les deux se trouve la plaine qui a toujours été le centre politique du pays, et qui renferme aujourd'hui les deux tiers de sa population. Là est la capitale, Edimbourg, qu'on a appelée l'Athènes du Nord. Les montagnes du nord, coupées par le Canal Calédonien, renferment le point culminant de l'île, le Ben Nevis (1341 mètres). Ici on ne cultive plus que l'avoine, et les conditions de vie sont semblables à

celles des pays Scandinaves : dans les fjords, dans les îles Hébrides, Orcades, Shetland, la pêche est la ressource essentielle.

Quelques îlots qui ont eu leur rôle, l'île de Man à l'époque druidique, l'île d'Iona aux premiers temps chrétiens, conduisent à l'Irlande, la seconde des grandes îles britanniques, mais sensiblement plus petite que l'autre (84000 kilomètres q. contre plus de 200000). Les montagnes, dispersées au nord et au sud, y laissent passer librement les vents d'ouest et leurs pluies. Aussi Tîle est-elle la « Verte Erin » : nulle part la verdure n'atteint une pareille continuité dans l'espace et dans le temps. Pourtant le pays n'a jamais été forestier : la tourbe tient trop de place dans la composition de son sol. Mais il pourrait produire autre chose que la pomme de terre : le lin, importé au nord-est au xvii« siècle, a réussi. 11 y a quelques mines. Enfin, depuis que les grandes routes maritimes vont vers l'Amérique, le pays est bien situé: de Valentia part un câble transatlantique. 11 pourrait y avoir sur la côte ouest, à l'embouchure du Shannon, des ports plus importants que Dublin et Belfast.

De fait, l'Irlande a été prospère, sans aucun doute, au temps où elle a joué un rôle important dans la conversion de la Grande-Bretagne et de la Germanie. Depuis, la fatalité géographi(}ue qui en faisait la satellite de sa voisine de l'est a pesé sur elle. La crise religieuse qui l'a laissée catholique, quand la Grande- Bretagne devenait protestante, a fait des fils des conquérants de l'Ulster une population à part, campée dans un milieu hostile, et a exagéré les antipathies. L'Irlande est devenue « l'île martyre ».

Les lies Britanniques apparaissent d'abord comme un humble appendice de l'Europe, de môme que l'Europe elle-même apparaît comme un appendice de l'A-

sie. De fait, au cours des âges, la Grande-Bretagne a bien souvent joué le rôle d'annexé, au temps de la puissance des Suessions, sous les Romains, sous les Danois, sous les Normands et les Plantagenets. Mais les rois du xi® et du xii^ siècles lui ont donné une organisation d'état qui alors ne se retrouvait nulle part, et la petite étendue du pays, fortement ramassé autour du bassin londonien, a soutenu cette organisation d'un sentiment national spontané. C'est ainsi que, dès le XIV® siècle, les Anglais ont étonné l'Europe par leurs victoires en France. Mais c'est la révolution moderne, ce sont les grandes découvertes et l'équilibre européen qui ont fait la fortune inouïe de l'Angleterre. Dispensée, par son caractère insulaire, de réserver pour une grande armée de terre les ressources et l'énergie qu'elle avait disponibles pour la marine, elle a pu profiter, plus que nul autre pays, de l'hégémonie européenne. Et l'équilibre européen lui a toujours fourni des alliés contre la puissance continentale dominante, Espagne, France ou Allemagne. Elle est devenue le centre du plus vaste empire maritime qu'ait vu le monde : elle est, au point de vue économique, et à d'autres points de vue, le cœur du monde européanisé. Ceci lui permet de vivre dans l'état d'équilibre instable où elle est. Car sa population, égale à celle <le la France, est en désharmonie monstrueuse avec ses ressources propres, et ne vit que grâce à l'abondance des matières importables et intercbangeables ; elle n'est préservée du désespoir et des révolutions que par l'impérialisme, mais rien n'annonce, jusqu'à présent, que cette situation ne puisse durer.

Scandinavie

Comme les Iles Britanniques, la péninsule Scandinave serait rattachée au continent de toutes parts si la mer s'abaissait seulement de 100 mètres. Elle en est séparée, actuellement, par un ensemble compliqué de détroits au milieu desquels s'avance la péninsule danoise, qui, humainement, a toujours fait partie du monde Scandinave.

Le trait principal de la structure est constitué par la chaîne des Kioelen ou massif Scandinave, qui s'étend du nord au sud sur 1500 kilomètres. Ce sont de très antiques montagnes, qui ont été travaillées et aplanies par l'érosion, au point que les sommets de 2000 ou 2500 mètres se détachent peu sur l'altitude moyenne. Dans l'ensemble, elles se présentent comme de grands plateaux, aux pentes raides, dont les splendides forêts de sapins ont été décimées pour la navigation. De plus, la péninsule a été, lors des dernières extensions glaciaires, recouverte par l'épaisse calotte de glace qui a poussé les moraines jusqu'au cœur de TAllemagne et de la Russie. En se retirant, cette calotte a laissé subsister partout des entailles qui forment, du côté de la mer, des fjords profonds parfois de 160 kilomètres (Sogne fjord), — du côté de la terre, des vallées à cascades, et, partout, les levées de gravier qu'on nomme àsar.

Le nord de la péninsule est au delà du cercle polaire, et l'on peut admirer, au Cap Nord, le soleil de minuit. Dans ces régions, les Lapons, appartenant au groupe mal défini des races hyperboréennes, ont continué jusqu'à nos jours la vie de l'âge du renne.

Mais les parties plus méridionales de la péninsule doivent au Gulf-Stream le climat privilégié que nous avons dit (p. 8): une vie relativement civilisée y a été possible dès une époque difficile à dater, mais certainement antérieure à l'époque romaine.

Ceci est vrai surtout de la partie occidentale, la Norvège. La côte norvégienne est tourmentée, et lescourants océaniques y produisent des remous comme le Maelstroem. Les passages de poissons y sont depuis longtemps d'une fréquence et d'une permanence exceptionnelles, et les riverains ont trouvé là une source derichesses qui les a dispensés d'aller, comme les Danois,, se fixer à demeure jusqu'en Islande et à Terre-Neuve. Une fois le courant commercial établi, il s'est formélà des ports notables, Bergen et Trondjem.

Les passages sont rares de la côte à l'intérieur. Un des plus fréquentés est celui du Jiimtland, souvent disputé dans les luttes entre Norvégiens et Suédois, et. qui a fini par rester à la Suède. Un autre emprunte la vallée du Glommen et rattache à la Norvège la partiesituée au fond du Skagerrak-Katégat. C'est ce qui explique l'essor de la capitale, Kristiania (260.000 habitants).

Sur le versant est des montagnes, le climat est déjà sensiblement moins favorable que sur l'autre, plus froid et plus sec. Tout le nord de la Suède se prête à peine à la culture, et est très peu peuplé, même relativement (6 habitants au kilomètre q. au lieu de 20 pour l'ensemble des pays Scandinaves). Au sud seulement tout s'humanise. Sauf les mines de la Dalécarlie, c'est là qu'est toute la Suède historique, et. aujourd'hui encore, la partie riche du pays. Upsal est la vieille ville ecclésiastique et universitaire, Stockholm est la capitale (250.000 habitants). Une série de lacs, reliés, au xix« siècle, par un remarquable canal, la rattache-

à Gôteborg-, lo grand port sur les détroits. Enfin le plateau situé au sud de cette dépression, le Snialand, a déjà le climat et les cultures de l'Europe centrale.

Le couloir qui sépare la Norvège et la Suède de la pointe formée par le Jutland se rétrécit jusqu'à 50 kilomètres à la pointe de Skagen. Puis il circule entre les îles danoises : les deux Belt sont à peine des chenaux navigables ; le Sund seul est constamment accessible aux vaisseaux. Là se trouve Copenhague, position stratégique importante, qui a reçu en cette qualité la visite de Ruyter et celle de Nelson. Capitale du Danemark, elle touche presque la Suède : aussi bien, et quoique l'union Scandinave n'ait été réalisée que de 1387 à 1520 (union de Calmar), l'histoire des trois pays est intimement mélangée.

Les îles danoises se distinguent assez mal de la partie continentale. Les assauts furieux delà mer du Nord sur la côte occidentale du Jutland en peuvent d'ailleurs créer d'autres : c'est ainsi qu'en plein xix*^ siècle la pointe extrême du Jutland est devenue une île. La partie orientale de la presqu'île est un bon pays d'élevage, qui se confond peu à peu avec les riantes campagnes du Slesvig. Ici pas de démarcation nette, et l'histoire du Danemark s'est trouvée plus d'une fois, pour le malheur du pays, mêlée à l'histoire allemande.

Deux mers ont sollicité l'émigration Scandinave, qui est un phénomène constant, mais sujet, vu la rudesse du pays et l'accroissement naturel de la population, à des paroxysmes périodiques. Suivant le degré de résistance des pays où il se portait, il a pris, au cours des âges, le caractère de courses de pirates, d'expéditions guerrières ou d'immigration pacifique. Les Danois et les Norvégiens ont été tentés par la mer du Nord, les Danois et les Suédois par la Baltique.

Nous connaissons la mer du Nord, et tout ce qu'elle oppose au navigateur venu du nord-est. Il y a 300 kilomètres de Bergen aux Shetland, 300 des Shetland aux Fàr-oer, 500 des Fâr-oer à l'Islande, 300 de l'Islande au Groenland, et plus du Groenland au Labrador. Il est remarquable que ces obstacles, jugés redoutables par les Méditerranéens, n'aient pas fait reculer les Scandinaves du ix*^ siècle. On sait leurs établissements dans le monde carolingien et en Angleterre. Mais ils ont poussé jusqu'en Amérique, sans que ces descentes aient d'ailleurs abouti, sauf (et encore!) au Groenland, à une connexion durable des deux continents. A l'époque moderne, le Danemark a pris part à la pêche de la baleine, à la colonisation, défendu les droits des neutres. De tout cela lui est restée surtout l'Islande. Ile de volcans et de glaciers, il va de soi que ce ne peut être un pays de grand développement. Pourtant, le fait qu'elle a contribué à la floraison de la poésie Scandinave ancienne, le fait que l'instruction élémentaire au moins y atteint aujourd'hui un degré curieux d'extension, tout cela prouve que l'île est rattachée solidement à la nationalité Scandinave.

La Baltique est une mer presque fermée. Peu profonde, sauf en quelques points, elle est la mer la moins salée du globe. Ceci, joint à la latitude, fait qu'elle se couvre facilement de glaces, et se prête au rôle de pont : je parle littéralement, car les armées de Charles XI de Suède l'ont franchie sans navires. Elle a toujours mêlé la population des deux rives. Les Golhs ont habité en Suède et en Prusse, et ont laissé dans le sud de la Suède des souvenirs précis, avant do partir pour leur odyssée extraordinaire. Au ix^ siècle, des Scandinaves, les Varègues, ont fondé le premier Etat russe. Plus tard, les entreprises des royaumes Scandinaves ont été croisées par celles

de la Ligue hanséatique, qui a régné sur la Baltique au XV® siècle, et a laissé à Visby, dans l'île de GotlanJ, des vestiges appréciables de sa grandeur. Enfin, la monarchie des Vasa a possédé la Poméranie et la Finlande, les a gardées malgré les victoires des Brandebourgeois à Fchrbellin (1675) et des Moscovites à Poltava (1709),. et ne les a perdues qu'il y un siècle. De cela, il n'est rien resté en Poméranie, mais il n'en va pas de môme en Finlande.

La Finlande est toute semblable à la Suède du nord, non seulement par le climat, mais par la nature du sol. L'époque glaciaire a laissé son empreinte sur ce plateau granitique par une multitude de lacs (les marchands romains ont connu cette a terre de tourbières », Fenni), et par ces levées de terre qui, ici, s'appellent harj'u. Le bouleau domine dans les forêts. La contrée est devenue, probablement à la fin do l'antiquité, terre finnoise, terre de gens apparentés aux peuples de l'Oural et aux Magyars. Elle l'est restée. Mais la domination suédoise a laissé, dans les villes du sud-ouest, à Abo, à Ilelsingfors surtout, sa marque bien nette. Et les institutions libérales tolérées par les tzars en ont permis la persistance.

Placée à l'extrême nord de l'Europe montagneuse et océanique, mais sans séparation ni contrastes violents, la Scandinavie appartient, aussi haut qu'on remonte, au monde germanique, dont elle fut l'élément le plus pur et comme la réserve. Sans parler des Cimbres et des Goths, on sait que les isormands, au IX® siècle, ont relancé les grandes invasions et renforcé dans nombre de pays, Angleterre, France (et même Deux-Siciles), Russie (et jusqu'à Byzance), la marque germanique. On sait, au temps de la Réforme et des guerres religieuses, quel rôle décisif les armées suédoises ont joué en Allemagne. Malgré les traces

laissées par l'influence française des xvii^ et xviii^ siècles, surtout en Danemark, les sympathies ethniques, au moins en Suède, restent fortes.

Isthme Sarmatique

Avec les pentes orientales des Carpates et des Kioelen finit l'Europe montagneuse et océanique, et commence l'immense plaine que nous avons vu s'avancer en pointe dans l'Allemagne du nord. Mais cette plaine est encore resserrée entre la Baltique et la mer Noire : resserrée relativement, puisque « l'isthme » est large de 1200 kilomètres. C'est à l'est seulement de cet isthme sarmatique que le monde scythique se déploie librement.

Le trait saillant de la région est naturellement l'absence d'accidents. Des deux timides lignes de hauteurs que nous avons suivies à travers l'Allemagne du nord, celle du sud finit au pied des Carpates occidentales par quelques plateaux dont l'un s'élève encore à 600 mètres, et qui renferment des mines ; celle du nord expire sur les bords du Niémen. Plus loin, les hauteurs de Valdaï, qu'on accentue sur les cartes comme centre de dispersion des eaux, s'accusent à peine dans la réalité. Et les plateaux russes qui s'inclinent vers la mer Noire sont tout juste assez marqués pour rendre dominante la berge ouest des grands fleuves russes. Les fleuves qui naissent là semblent hésiter, au début, sur leur direction, et ce qu'on appelle la haute Volga dili'ère nettement, par sa faune, du fleuve qui lui fait suite après le confluent

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de la Cheksna. De tous temps, des portages commodes ont conduit d'une voie d'eau à l'autre, en attendant que le réseau de canaux russes, faisant suite au réseau prussien, les remplaçât. Les chemins de fer ne rencontrent aucun obstacle : on va de Riga à Kliarkhov sans traverser un tunnel. Le climat devient plus continental en avançant vers l'est, et les zones de végétation se succèdent doucement du nord au sud. Mais tout s'eflace sous le manteau do l'hiver, et les soldais de Charles XII comme ceux de Napoléon ont vu là seulement

Après la plaine blanche, une autre plaine blanche.

Il fallait d'abord ponctuer cette uniformité, avant d'introduire les divisions régionales qu'exige la clarté de l'exposition.

En commençant par l'occident, la première de ces divisions est constituée par le bassin de la Vistulo et de ses affluents, région encore occidentale, comme l'atteste la densité de population, très supérieure à celle de la Russie (GO habitants au kilomètre q.). Le cœur de la région appartenait hier encore, depuis 130 ans, aux tzars, avec Varsovie (un demi million d'âmes), Lodz, la grande ville industrielle, et les forteresses dressées contre l'Allemagne. Mais le pays avait vu naître au moyen-âge la nationalité polonaise et une grande monarchie, qui a été unie au Saint-Empire, a donné à l'Europe Kopernik, est restée calholi(|ue au XVI*' siècle, et a sauvé Vienne des Turcs. C'est le caprice des coparlageants du xviii'' siècle qui en a séparé ses annexes du nord et du sud. Au nord, Dantzig est le débouché naturel sur la Baltique, mais, enserrée entre la Prusse et le Brandebourg, elle s'est germanisée avant même de devenir prussienne. Au sud. la Pologne comprenait les pentes des Carpates, Galicie,

Volhynie, Podolie. Lublin était le centre économique de ces pays : c'est l'attribution à l'Autriche de la Galicie qui lui a substitué Przemysl comme grande ville militaire, et la ville germano-juive de Lembergcomme centre commercial. En descendant le Pruth et le Dniester, on atteint la steppe de Bessarabie, oii débordent les Valaques de Roumanie.

A Test de la Pologne s'étend la région lithuanienne, qui s'en distingue seulement par la plus grande épaisseur des forêts : l'une d'elles, aujourd'hui, couvre encore 2200 kilomètres q., et renferme les derniers bisons d'Europe. Ces forêts ont abrité une nationalité voisine des Slaves, qui semble plus qu'aucune autre se rattacher au type indo-européen primitif; nulle langue plus que le lithuanien ne ressemble au sanscrit. Ces Lithuaniens sont restés païens jusqu'au xiv' siècle, entourés de peuples chrétiens, et sont sortis alors de leurs forêts pour s'étendre un moment de la Baltique à la mer Noire. Quoique convertis au rite grec, ils ont vécu ensuite de la même vie que la Pologne. Les fleuves de Lithuanie, le Niémen qui arrose Grodno et Kovno et laisse Vilna sur sa droite, puis la Dvina, la rivière de Yitebsk, vont à la mer Baltique au milieu de populations plus ou moins apparentées aux Lithuaniens, Lettons, Koures, Lives, Eslhes. Mais les bords de la mer ont été, depuis le xiii*' siècle, accaparés par les Allemands, en attendant la russification. Dans la baie de Riga se trouve le grand port de la région, Riga (300.000 âmes). Libau, en Courlande, est libre de glaces plus longtemps, mais reste cependant en arrière de Revel sur le golfe de Finlande, où vient le coton d'occident. — Vers le sud, les eaux lithuaniennes de la Bérésina, célèbre dans notre histoire militaire, du Pripet, dont les marais redoutables commencent à s'assécher, et de la Duna^ se réunissent

ISTHME SARMATIQUE 131

dans le Borysthène ou Dnieper, fleuve à peu près aussi long- que le Rhin et le Rhône réunis (2000 kilomètres). On quitte le domaine des forêts et du chanvre et on entre chez d'autres gens, Blancs-Russiens d'abord, puis Petits-Russiens ou Ukrainiens. Kief est encore une grande ville, fière des souvenirs du premier passé russe. Pourtant, l'Ukraine, très éprouvée, était retournée à la steppe au temps où la fortune de Charles XII vint s'effondrer à Poltava (1709). II a fallu la colonisation moscovite pour tirer parti du tchernoziom.

A l'est de la Lithuanie finit l'isthme sarmatique, et nos soldats, en arrivant à Smolensk sur le haut Dnieper, remarquèrent que les bazars se tournaient partout vers l'Asie. Les forêts, encore denses, ont été plus éclaircies. Les eaux, par la Volga et son affluent l'Oka, se dirig-ent vers la Caspienne. Cependant, la rég-ion est encore fortement rattachée, par le Volkhov et l'ilmen, à celle des grands lacs russes. Sur les plus méridionaux ont prospéré Pskof et Novogorod la grande, les puissantes républiques hanséatiques du xiv® siècle. Sur la Neva, exutoire du grand lac Ladoga (18000 kilomètres q.) s'est élevée Saint-Pétersbourg, qui ne date que de 1703 et compte un million d'âmes (et plus avec Kronstadt), malgré un climat malsain. Le lac Onega se rattache encore à la régiun par le district minier qui le borde. — Plus au sud, protégée des vents du nord par les forêts que hantèrent les Zirianes, s'est élevée Moscou, la ville sainte de la Russie, aujourd'hui capitale d'une région industrielle dont le premier centre, au xvii'^ siècle, fut Toula, sur l'Oka. L'Oka est vraiment une ligne de démarcation, où finissent à peu près les forêts de bouleaux et de mélèzes, et où, jusqu'au xvi® siècle, une sorte de muraille a marqué le début de la steppe. On sait comment la

colonisation des Moscovites ou Grands Russiens a fait reculer celle-ci vers le sud.

Cette plaine immense, si deshéritée en beaucoup de points (surtout en Volynie) a pourtant connu une YÏe historique à une époque étonnamment précoce. Au 3^ millénaire avant Jésus-Christ, des tumuli (kourganes), contenant de l'or, s'élevaient sur les bords du Dnieper, attestant que le commerce traversait l'isthme sarmatique à la recherche de l'ambre baltique. Puis les mouvements indo-européens du 2^ millénaire ont coupé les voies, mouvements dont nous ne connaissons que le dernier (vii*^ siècle avant Jésus-Christ). La région s'est dérobée aux regards des contemporains d'Hérodote, et les Romains n'ont perçu que les derniers contre-coups des mouvements qui ont amené les Bastarnes sur le Danube, et peut-être les Âses de la Baltique justjue dans TAsie Centrale. Au in^ siècle après Jésus-Christ, les Guths sont venus d'un bout de la Baltique à la mer Noire. Puis la route se referme par les invasions des Iluns, des Avars, des Bulgares, des Khazars, dérobant aux civilisés les débuts de l'organisation slave. Le type ethnique a été, dans ces plaines sans limites, tellement mélangé d'éléments nordiques, et surtout d'éléments brachycéphales finnois ou tartares, qu'il est malaisé à définir. Mais la langue est là pour attester l'unité slave. Et, une fois averti, on retrouve un fond de crovances. de coutumes, d'institutions communes, une commune tendance à concevoir l'autorité sous une forme extrêmement locale. Pourtant, une grande monarchie, issue de la fusion des Polonais et des Litliuaniens, a dominé du xv*^ siècle au xviii^ tout l'isthme sarmatique. Quant aux voisins de l'est, ce sont des maîtres du dehors, Varcgues d'abord, Tartares ensuite, qui leur ont donné cette forte consistance politique dont les tzars

RUSSIE ET SIBÉRIE 13a

de Moscou et de Pétersbourg devaient être les héritiers, et dont la Polog-ne fut la victime.

Région Scythique (Russie et Sibérie)

La région scytliique ou sibéro-russe se distingue d'abord de celles que nous avons parcourues jusqu'ici (le Sahara excepté) par son inunensité. Du sud au nord elle s'étend sur 25 ou 30 degrés de latitude, le tiers de la dislance qui sépare l'Equateur du Pôle. De l'est à l'ouest, elle s'allonge sur des milliers de kilomètres, et même aujourd'hui, en chemin de fer, il faut une semaine pour aller de Moscou à Irkoulsk. En la restreignant à la Sibérie propre (sans le domaine de l'Amour) et à la Russie orientale, elle comprendrait encore dix ou douze fois la France.

Ce vaste domaine est remarquable par son uniformité. Les accidents géographiques, que nous sommes forcés de multiplier sur nos cartes, et qui comportent tant de noms divers, en général frappent à peine l'observateur, et n'arrêtent pas le voyageur. L'hiver surtout, quand un manteau de neige recouvre le tout, l'impression d'unité s'accroît. Actuellement, l'unité de gouvernement aidant, c'est presque la même ville, reproduite à des milliers d'exemplaires, qui se dresse sur les bords de la Moskova ou sur ceux du lac Baïkal. , , » ■■■■. ':iiyv .

Le climat contribue encore à renforcer cette impression. 11 a moins varié que d'autres depuis les der-

niers changements géologiques. Quand les glaciers se sont retirés de l'Europe, les derniers mammouths sont venus mourir en Sibérie, les animaux à fourrures se sont accumulés là et l'homme qui habitait la France à l'âge du renne se retrouve à peu près tel quel parmi les « Hyperboréens » du bord de l'Océan Glacial. Naturellement ce climat devient plus froid du sud au nord, mais très lentement. Il est avant tout continental : en certains points, l'écart entre les maxima et minima des mois de janvier et de juillet va jusqu'à 60 degrés. Les hivers sont longs et froids: sur les bords de la Lena, on a noté des températures sans analogues, 58° au dessous de zéro et plus bas encore. Les étés sont chauds, au moins en Russie, et Moscou connaît un mois de juillet comparable à celui des bords de la Méditerranée. L'air est généralement calme, ce qui atténue la rigueur de l'hiver sibérien. Les vents soufflent du nord en hiver, et, dans la partie occidentale, du sud-ouest en été. Au moment du renversement, se produisent des ouragans, des bouranes, qui parcourent librement d'immenses espaces. Les pluies sont rares : Astrakhan ne reçoit que 12 centimètres (au lieu de 0 m. 50 que nous connaissons partout en France). La forme ordinaire de la précipitation atmosphérique est la neige, qui tombe normalement, « remplissant l'air de plumes ».

Pourtant, la variation de latitude est empreinte sur le sol dans la succession des zones de végétation. Au sud, on passe lentement du désert à la steppe saline, puis à la steppe herbeuse, qui s'avance jusquà 500 kilomètres et plus, au nord de la dépression Caspienne.

A la limite de cette zone, un dépôt do loss mêlé d'humus a formé une terre noire (tchernoziom), qui s'étend largement dans la Russie méridionale, et serait aussi propice aux céréales sur les bords de l'Ir-

tych, sans les marais qui se succèdent et qu'on commence seulement à assécher. Au nord de la steppe se déploie la forêt du nord, forêt de bouleaux et de mélèzes, que l'homme a décimée en Russie, mais que le voyag-our trouve encore en Sibérie dans leur virginité redoutable. En arrivant au cercle polaire, on entre dans le domaine de la terre perpétuellement gelée, des mousses, des lichens, de la toundra. Mais le passage d'une zone à l'autre se fait lentement, presque insensiblement, et les hommes venus des steppes ont été moins déconcertés, en s'avançant vers le nord, par l'apparition progressive des arbres que par la longueur insolite des nuits d'hiver et des jours d'été.

D'autant que ces zones successives, développées dans le sens de la longitude, se déploient sur des milliers de kilomètres sans qu'aucun accident en interrompe le cours. Il n'y en a qu'un, la chaîne de l'Oural. Encore ne commence-t-elle qu'à 500 kilomètres de la Caspienne, au nord de la steppe. De là, elle se prolonge du sud au nord jusqu'à l'Océan Glacial, avec des sommets de plus de 1500 mètres. Et elle est coupée de seuils bas, comme celui d'Ekaterinbourg où passe le Transsibérien. Sauf cet obstacle, qui était renforcé peut-être, aux temps protohistoriques, par quelques marais, on pourrait voyager presque des bords du Pacifique à ceux de la Baltique en ayant sous les yeux le même paysage.

La limite Est du domaine est constituée par les chaînes altaïques. Séparé du T'ien-Chan par la porte de Dzoungarie, l'Alta'î a encore des sommets de 3000- 4000 mètres, et les monts Saïan ne lui cèdent guère. Ensuite, les chaînes se brisent et s'abaissent. Les monts lablonovyi et Stanovoï sont juste assez hauts pour isoler le versant pacifique.

Au pied de ces montagnes, vers le 100® degré de longitude, est blotti le lac Baïkal, le plus grand lac d'Asie (35.000 klm. q.). Il oppose des profondeurs considérables, presque océaniques, aux montagnes qui l'entourent partout (sauf au nord), et les phénomènes sismiques de ses rives ont de tout temps puissamment excité l'imagination superstitieuse des Hyperboréens.

Ni les pluies ni les glaciers n'abondent dans les chaînes altaïques, mais les eaux qui en descendent, s'écoulant sur un sol gelé parfois jusqu'à une profondeur inconnue ailleurs, sont forcées de s'écouler en surface, et s'amassent en fleuves énormes. La Lena a plus de 4000 kilumctres de long. L'iénisséi, en comptant depuis les sources de la Sélenga, a 5800 kilomètres. L'Obi a 4500 kilomètres pour lui seul, et la voie d'eau Irtych-Obi est beaucoup plus longue. Mais ces géants sont gelés une moitié de l'année, donc annulés comme voies navigables. Ils débouchent dans une mer où leurs eaux relativement tièdes entretiennent un étroit chenal le long des côtes, mais un chenal temporaire. Bref, ils n'ont jamais pu solliciter vers le nord les hommes qui se sont fixés dans leurs vallées supérieures.

Il en est de même, de l'autre côté de l'Oural, pour la Petchora et la Dvina : à l'embouchure de cette dernière végète pourtant un des ports les plus septentrionaux du globe, Arkhangel. Seulement, en Russie, la pente générale est inverse.

Eu eiTet, si l'on part des hauteurs de Yaldaï, voisines de la Baltique, on sait que la plaine russe comporte tout de même deux plateaux, d'altitude générale supérieure à 170 mètres, et où se rencontrent, vers le sud, des hauteurs de 350 mètres. Répandus sur un espace aussi vaste, ces accidents de terrain

sont à peine sensibles, mais la pente suffit à faire descendre le gros des eaux vers le sud, en lui creusant des lits nettement dominés par la rive droite.

L'Emba, l'Oural sont encore des fleuves de steppes. Mais la Volga est, sauf vers l'embouchure, de tous points comparable aux g-rands fleuves sibériens. Elle parcourt 3500 kilomètres depuis les hauteurs voisines de la Baltique jusqu'à la Caspienne. Avec ses affluents, elle C(jnstitue un réseau navigable de 1800 kilomètres, que le déboisement récent a un peu compromis. Son bassin couvre 1 million et demi de klm. q., trois fois la France. C'est un des fleuves les plus poissonneux du globe. Or, ce fleuve est tourné vers l'Asie ; il finit dans la steppe, dans une mer fermée. Son cours inférieur a porté les capitales tartares, Bolgary d'abord, puis Kazan et Astrakhan. Aujourd'hui encore la foire de Xijni-Novgorod réunit des représentants de tout le monde asiatique.

Avec le Don, le voisin de la Volga, nous trouvons un autre fleuve puissant, qui ne le cède en Europe qu'au Danube. Mais ce fleuve arrive dans la mer d'Azov. C'est le dernier fleuve, vers l'est, qui ait été nettement identifié, sous le nom de Tanaïs, par les géographes anciens. Nous sommes déjà dans l'horizon géographique médilerranéen.

La région scythique était prédestinée à la vie nomade. Par les facilités de déplacement qu'elle offrait à l'homme comme aux vents, par ses ressources délevage, de cliasse et de pêche, elle détournait de la vie sédentaire et agricole. Le cheval a été domestiqué là probablement pour la première fois, et y a commencé sa prodigieuse fortune. ''

Parmi les nomades, s'est formée, au moins dès le 3^ millénaire av. J.-C, cette unité ethnique si importante qu'on appelle « les Indo-européens ». Le nom

du bouleau, d'autres indices linguistiques, reportent ici. On sait quelle extension a pris ce groupement humain. Des masses compactes sont restées dans la région d'origine, sous le nom général de Scythes ou de Sakes. A travers des mouvements incessants, se sont conservés là des traits ethniques qui s'effaçaient ailleurs par le mélange avec les méridionaux : les cheveux blonds ou roux, les yeux bleus ou pers, par lesquels Tlndo-européen pur se distingue encore des masses finnoises ou tartares.

On est naturellement porté à chercher aussi, dès une haute antiquité, la présence des éléments que la langue a révélés comme formant une autre unité, les Ougro-Finnois et les Turco-Tartares (on a peut-être exagéré la cohésion de ces deux groupes). On ne voit pas de preuve nette de la présence des Finnois jusqu'au début de l'ère chrétienne. Ils apparaissent avec les Huns, puis avec les Avars, enfln avec les Hongrois. Quant aux Turco-Tartares, ils ont submergé la Sibérie et la Russie au xiii'' siècle, et y ont renforcé les couches ethniques venues de l'est.

La réaction moscovite, à partir du xv® siècle, a été la revanche de l'élément indo-européen, qui a pris le dessus à l'ouest de l'Oural et a fusé en mince cordon jusqu'à Irkoutsk, important avec lui la vie sédentaire.

Si mobile qu'ait été toujours la vie de la région, elle a connu pourtant des accalmies, au cours desquelles les marchands d'Orient ont fait connaissance avec le pays. Le grand attrait était exercé par les pelleteries, et plus encore par les mines. L'Oural, comme l'Altaï, qu'on a longtemps mal distingués, portaient la trace de révolutions tectoniques, sous forme de gîtes métallifères. L'or et le fer y furent exploités de bonne heure, en attendant le platine. Au temps d'Hérodote (v® siècle av. J.-C). les mé-

taux du nord faisaient naître mille légendes dans les ports méditerranéens. Puis les mouvements constants de peuples gênèrent ce commerce, mais les Turcs voisins de l'Altaï célébrèrent toujours les forgerons comme les auteurs de leur race (vi^ siècle ap. J.-C). Plus tard, au xvi^ siècle, ce sont les mines qui ont attiré les Moscovites par delà l'Oural, et qui sont restés une des causes les plus efficaces de la colonisation russe. Ce n'est que d'hier qu'elles ont cessé d'être le facteur le plus important du commerce de ces régions.

Malgré tout, la région scythique apparaît, au point de vue humain, comme une zone isolante : la lutte contre le froid y tient trop de place pour ne pas la mettre en état d'infériorité permanente vis-à-vis des régions au climat plus clément. Comme champ de courses de nomades, elle a toujours fait peser une crainte sur le monde méditerranéen. La domination russe, au cours des quatre derniers siècles, a masqué quelque peu ces traits permanents. Mais l'occasion les fait aisément réapparaître. En plein xviii*^ siècle, les Kirghiz, voisins du Don, mécontents de la domination de Catherine II, se sont transportés sans façon jusqu'aux confins de la Chine. Le fond de ce monde mouvant, recouvert depuis Pierre le Grand par un vernis d'européanisme, est le nomadisme. Dans ce milieu, le christianisme humanitaire, la grande industrie, la culture scientifique, importés, semblent avoir agi surtout comme explosifs.

La région qui interpose ses distances colossales entre PEurope et la Chine peut réserver encore aux peuples sédentaires des surprises analogues à celles du passé.

Asie centrale

La ceinture de déserts et de steppes est la limite de la région méditerranéenne ; mais, à Test, elle a été renforcée par une autre barrière, constituée par les hautes montagnes de l'Asie Centrale.

On sait que le continent asiatique, abstraction faite de sa péninsule européenne, est presque aussi massif que l'Afrique, sauf qu'au lieu d'être occupé au centre par un vaste plateau, il comprend un ensemble de hauts bassins fermés, séparés par des chaînes formidables. Ces chaînes renferment les pics les plus élevés du globe, mais s'élèvent sur un socle qui est déjà d'une hauteur et surtout d'une continuité sans parallèle. Si toutes les terres s'affaissaient lentement, les autres auraient disparu depuis longtemps, sauf quelques îlots, que l'Asie Centrale dominerait encore les flots de plusieurs centaines de mètres (E. Reclus). Et le puissant condensateur, qui renvoie les vents en hiver pour les rappeler en été, alors que ses rebords majestueux arrêtent les pluies, détermine en grande partie le climat,

sinon de l'Asie Antérieure, du moins de l'Inde et de la Chine.

Nous commençons la description par le nœud central du Pamir, d'où l'on peut dire, sans hyperbole, que les chaînes rayonnent à l'ouest, au nord, au sud et à l'est. Le Pamir est -apparu do bonne heure comme un vaste plateau, tant aux pèlerins bouddhistes des premiers siècles de l'ère chrétienne (Hiuan-tsang-, 648) qu'à Marco Polo (xiii^ siècle), qui a traversé « le plain du Paniier ». On sait aujourd'hui que l'orographie est un peu plus compliquée. Le Pannr a un fort rebord septentrional et oriental (Tag-harma, 7.800 mètres), et s'incline, non sans accidents, vers le sud-ouest.

Il est curieux que les légendes de l'enfance des peuples, qui, parce que les montagnes sont les sièges des dieux, en font descendre les hommes, aient trouvé accès jusque dans des ouvrages scientifiques ou soidisant tels : en réalité le Pamir n'a jamais été visité que l'été par quehjues bergers.

Par son extrémité sud-ouest, le Pamir se rattache fortement à l'Hindoukouch. Nous avons parlé de celui-ci, de ses pics, de ses cols, montré comment il s'abaissait et s'étalait vers le sud-ouest. Les Grecs l'appelaient le Caucase indien, et y voyaient l'extrémité du <( diaphragme » qui traversait PAsie depuis la Lycie. En réalité, il y a une coupure bien marquée dans ce diaphragme, vers Hérat, et le désert assiège l'Hindoukouch au nord, à l'ouest, au sud. Malgré tout, il appartient au monde occidental, et, entre lui et l'Inde, s'étendent encore les monts Soliman.

Au nord, le Pamir ne se soude pas absolument avec le T'ien-chan et les chaînes qui le prolongent entre l'Oxus et llaxarte. Il y a là des passages, passages difficiles, mais qui ont été souvent fréquentés, entre la haute vallée de l'Oxus (le Badakchan) et la Kachgarie

OU Turkestan chinois. Ce dernier pays est une dépression remarquable entre Kouen-louen et T'ien-chan, dépression qui se tient généralement entre 200 et 500 mètres, mais où un point est au-dessous du niveau de la mer. Le Tarym y recueille un certain nombre de fleuves, et, après un cours de 1500 kilomètres, va mourir à l'est dans le Lob-nor. Ainsi la région, qui, barrée de toutes parts aux pluies, serait désertique, offre de larges espaces arrosables, où de grandes villes sont nées de bonne heure. Là passait le T'ien-channan-lou (route au sud du T'ien-chan, par opposition au T'ien-Chan-peh-lou, ou route au nord du T'ien-Chan, Dzoungarie) : c'était la suite de la route qui, du haut Houang-ho, passait au pied du Kouen-louen. Cette route est la plus courte de Chine en Bactriane, et par suite dans l'Inde, la route de la soie et des pèlerins bouddhistes. Un grand mélange de races s'y est fait, et l'on a retrouvé là, sans trop de surprise, les vestiges d'un parler indo-européen, « le tokharien ». Plus tard, les Turcs ont pris le dessus. La Chine qui, à plusieurs reprises, et enfin sous les Mandchous, a étendu son pouvoir jusque là, a eu à lutter, au xix^ siècle, contre plusieurs révoltes de ces musulmans.

Au nord, s'allonge le T'ien-chan. Nous avons déjà parlé au moins des parties occidentales de la chaîne, qui dominent les hautes vallées de l'Amou et du Syr. L'ensemble est énorme, couvrant une superficie plus grande que la France, avec des pics de 8.000 mètres (Khantcngri), des glaciers de 25 kilomètres. Les cols ne se rencontrent qu'à l'extrémité orientale, et, même là, ne facilitent guère le passage du Turkestan chinois en Dzoungarie : les rebelles de 1878 s'en sont aperçus. Ces puissantes hauteurs, dominant deux profondes dépressions, annoncent une ligne de dislocation

récente ; en effet, on a constaté partout des traces d'activité volcanique.

La dépression au nord du T'ien-chan, qui pour les Chinois est aussi une mer desséchée (Han-hai), est plus importante encore que l'autre. Là s'étend sur une largeur de 200 kilomètres au moins la porte de Dzoungarie. Elle fait communiquer le désert mongol avec les rives de l'Ili et du lac Balkhach, qui est, seiiible-t-il, en voie d'assèchement. Le commerce de la soie, au temps du Bas-Empire romain, a passé par là. Mais surtout c'est le grand passage des nomades. Les Huns l'ont pris au m® siècle. Au vi^ siècle les Turcs le dominaient. Le commerce y passait tout de même sous les Arabes, et ce sont des querelles de caravanes qui, vers 1217, ont amené les Mongols dans la plaine aralienne. Enfin l'empire mandchou a étendu sa main jusque là, et, quand les Russes se sont présentés à leur tour, ils ont dû laisser le marché de Kouldja à leurs rivaux jaunes.

En face du T'ien-chan, et presque parallèle, s'étend l'Altaï, d'altitude plus modeste. Le pic culminant, le Bieloukha, n'atteint pas 5000 mètres. Par ses pentes septentrionales, par leurs forêts, par leurs mines, on a vu que l'Altaï se rattache au monde septentrional. Au nord-est, les monts Saïan se détachent, avec un pic de 3500 mètres encore (le Monkou-Sardyk), dans le système confus de hauteurs bordant au sud le lac Baïkal. Ici les passages se multiplent, nombre de rivières naissent au sud des monts pour aller couler en Sibérie. Sur la haute Sélenga se trouvent les marchés de Khiakhta et de Maïmatchin, où, à l'époque moderne, les Russes apportaient leurs fourrures et les Chinois leur thé. A l'est, entre la Lena et l'Amour, les montagnes prennent la direction du nord-est, en s'abaissant notablement dans les lablonovyi (1100 mètres).

Le pays au sud de ces montagnes est la Mongolie. C'est au pied des monts que se réfugie ce qu'elle comporte de vie sédentaire. Là sont les oasis de Kobdo, d'Ouliassoutaï, d'Ourga. Là s'est formé le noyau de la puissance de Gengiskhan.qui remporta sa première victoire près du lac Baïkal. Sa capitale, Karakoroum, vit affluer au xm^ siècle les ambassadeurs de l'Europe, mais elle a ensuite disparu si complètement qu'on a eu peine à en retrouver les vestiges. Ens'éloignant des monts, on a devant soi l'immense mer de sable du Gobi ou Cliamo, qui sépare les nomades et la Cliine plus efficacement que la Grande Muraille.

Si nous retournons au Pamir pour regarder cette fois au sud, il nous est d'abord difficile de distinguer le Kouen-louen, l'Himalaya et les monts indiens. Dans la région d'où partent les ditierentes chaînes, l'indus se fraye un passage par des défilés majestueux qui ont fait l'admiration des pèlerins bouddhistes comme des voyageurs européens. Les monts indiens sont la chaîne qui accompagne à droite le grand fleuve. Ils sont bientôt coupés d'une entaille par où le fleuve de Kaboul, qui s'appelle comme la ville, roule vers l'indus. C'est la grande porte de l'Inde, par où ont passé d'abord les Indo-européens, puis Alexandre, Bâber et bien d'autres. La chaîne continue ensuite vers le sud, puis livre passage à de nouveau:^ cols, et s'abaisse sur les déserts du Béloutchistan. L'indus la longe de près, de plus en plus près môme depuis le début de l'ère historique, et il est lui-même serré de près sur sa gauche par le désert de Thurr : dans son cours inférieur, c'est à peine s'il trace une étroite bande habitable entre les solitudes de l'ouest et de l'est.

Le désert de Thurr a gagné depuis quelques siècles, et il semble qu'une irrigation bien conçue pourrait lui reprendre du terrain à l'ouest et au nord ; une ville

qui porte le nom singulier de Minchinabab rappelle le nom de l'Anglais Minchin, qui a fait les premiers efforts dans cette voie. Tel quel, le Tliurr continue jusqu'au Gange la barrière de désert de la zone des hautes pressions.

C'est à l'est du Pamir que se détachent les deux chaînes principales, le Kouen-louen et l'Himalaya. La première s'étend, parallèlement au T'ien-chan, sur une longueur de 2000 kilomètres. C'est une très vieille chaîne, d'une altitude moyenne de 6000 mètres, presque sans cols. Si, au nord, elle tombe à pic sur le bassin du Tarym, au sud elle domine de haut le plateau du Tibet. Sur ce plateau, on peut franchir des centaines de lieues, du nord au sud, sans trouver d'altitude inférieure à 3-jOO mètres. La vie se raréfie sur ces hauteurs, et s'est réfugiée presque exclusivement au sud, sur les pentes de l'Himalaya.

Celui-ci décrit un arc de cercle de 3000 kilomètres, avec la convexité tournée vers le sud, vers la plaine du Gange. Là se trouve le point culminant du globe, le mont Everest (8800 mètres) : le Davalagiri, le KinchiDJanga lui cèdent du reste de peu. Quoique la chaîne soit jeune, elle n'est pas entaillée, ses cols sont très élevés; de plus, les abords, au sud, en sont défendus par une zone malsaine, le téraï, que nous retrouverons. On ne cite que peu d'armées qui aient tenté ce passage, entre autres celles d'un souverain musulman de l'Inde au xiv^ siècle. Chose curieuse, l'Himalaya n'est pas la ligne de partage des eaux. Au nord, il est longé par des contreforts parallèles: ceux de l'ouest sont très élevés (le Dapsang y monte à plus de 8000 mètres), ceux de l'est moins. Entre les contreforts et l'Himalaya propre se creuse un long sillon où coulent, en sens inverse, l'Indus et le Dzangpo. Les deux fleuves franchissent l'Himalaya à 2o00 kilomè-

très de distance l'un de l'autre, pour gagner l'Océan Indien. Mais ni l'un ni l'autre n'ouvre de vraie route: même la haute vallée du Dzangpo est si mal connue que c'est hier seulement que l'identité de ce fleuve avec le Brahmapoutre a été constatée.

A leur extrémité est, le Kouen-louen comme l'Himalaya se heurtent à un ensemble confus de chaînes qui rayonnent sur la Chine méridionale (Alpes du Sseutch'ouan). De là descendent de puissants fleuves, le Yang-tseu-kiang, le Mékong, le Salouen et l'Iraouaddy , mais les Européens n'en ont pas encore reconnu les sources. Il est probable que ces hautes vallées ouvrent des passages. D'ailleurs, on sait que les Mongols, que les Mandchous, que le bouddhisme, ont trouvé le chemin du Tibet. Mais, dans l'état actuel, il y a là encore un formidable obstacle aux communications et au commerce.

Toute cette région de chaînes énormes, avec des hauts plateaux déserts, des dépressions en voie d'assèchement, constitue — il est à peine besoin de le dire — un isolant sans pareil au point de vue humain. 11 y a là bas des massifs plus étendus que les Alpes, des régions grandes comme la moitié de la France, où la vie, même nomade, ne s'est jamais implantée. Les nomades qui ont de tout temps parcouru les régions tant soit peu herbeuses n'ont trouvé que deux passages bien indiqués, la porte de Dzoungarie et la vallée du Kaboul. Et l'on comprend tout de suite que les civiUsations qui sont nées à la périphérie, dans l'Asie Antérieure, dans l'Inde, dans la Chine, aient vécu pendant des millénaires sans contact régulier entre elles. C'est, de loin en loin, par l'immense détour de l'Iran, et surtout, finalement, par la mer, que l'obstacle a été tourné.

Quel était l'état de l'Asie Centrale il y a douze mille ans ? Une chose est sûre, c'est que ses chaînes puissantes se dressaient déjà, avec des glaciers plus grands encore qu'aujourd'hui, avec des passages au moins aussi difficiles (cf. La Géographie, 1914, p. 167-8). Elle avait donc déjà, et depuis longtemps, le caractère d'un pôle répulsif. Il est probable seulement que les régions basses, au pied des montagnes, étaient moins désolées que nous ne les connaissons. La dessiccation de l'Asie Centrale paraît avérée. Les indices, il est vrai, ne sont pas tous convergents. Alexandre (cf. app. I, p. 267) a déjà connu les déserts et les steppes du Turkestan russe dans l'état oiî nous les voyons. En revanche, on assure que le lac Ralkhach baisse actuellement de un mètre tous les 15 ans. Il y aurait donc, dans cette région, des récurrences plutôt qu'un phénomène continu. Mais il est probable que, plusieurs millénaires avant l'ère chrétienne, elle a connu une humidité plus grande, et. par suite, des conditions plus favorables à l'homme. La diffusion des céréales (^dont la patrie n'a pas encore été établie sans doute possible), d'un bout à l'autre du continent, est certaine pour de très hautes époques. Elle fait entrevoir des possibilités de transferts et do communications, de proche en proche, plus faciles qu'aujourd'hui. 11 est permis de sourire des excès d'imagination d'esprits amoureux d'unité, qui font venir de cette région centrale : l'espèce humaine, l'agriculture, la métallurgie, l'écriture, etc., etc., etc., et qui voient dans Bactres « la mère de toutes les cités ». iMais il ne faut pas non plus se représenter l'Asie Centrale comme vouée sans interruption, depuis la fin de l'époque glaciaire, au nomadisme presque universel.

Inde

Le système montagneux de l'Asie Centrale est le point de rencontre do trois mondes. Nous avons parcouru celui qui s'étend à louest et au nord. Il reste à parcourir les deux autres, que sépare l'Himalaya : celui du sud et celui de l'est.

Si, de l'Himalaya, nous tournons nos regards vers le sud, nous avons d'abord devant nous le continent indien.

Outre la formidable barrière de l'Himalaya, le pays est limité, au nord-ouest par les monts Soliman, au nord-est par les chaînes de l'Assam-Birmanie; il se termine par la grande péninsule triangulaire qui finit au cap Comorin (ce que les anciens appelaient l'Inde Cisgangétique, l'Inde Transgangétique étant l'Indo- Chino). Ce pays est énorme. Il commence à la latitude des côtes sud de la Méditerranée (34*^) pour finir à 8 degrés de l'Equateur. Il a 3000 kilomètres de large dans son tronc continental, 1800 encore entre Surate et la côte d'Orissa. Il couvre 3 millions et demi de

kilomètres q., sept fois la France, dix ou douze fois TAngleterre. Mais il n'est guère qu'une expression géographique. Le désert de Thurr, qui couvre 300.000 kilomètres q., nous force à le diviser en deux parties dont la seconde elle-même se subdivise en deux : le bassin de l'Indus au nord-ouest, et le bassin du Gange au nord-est, avec le Dekkan au sud.

Le bassin de l'Indus forme un monde à part, distinct d'abord par sa latitude plus septentrionale, et parce qu'il est, en gros, hors du domaine de la pleine mousson ; il connaît l'éléphant et le tigre, il ne connaît pas la savane, la jungle. Il doit son unité à l'Indus. Ce fleuve naît dans le Tibet, et traverse d'abord une haute vallée toute tibétaine, peuplée de bouddhistes. Puis il tourne dans les hautes montagnes d'où rayonnent le Soliman, le Kouen-louen, le Karakoroum et l'Himalaya, et franchit cette gorge de 300 kilomètres avec une rapidité foudroyante. En sortant, il entre en terre indienne, contournant le Kachmir, qui, de tout temps, a vécu de la même vie que le Pendjab : Alexandre a dû hâter la bataille contre Porus, pour ne pas laisser intervenir le roi Abisarès. A Attok, l'Indus reçoit, à droite, le Kaboul qui lui amène les eaux et les hommes de l'Iran, de l'Occident. Il devient navigable, et, jusqu'à Mittankoh, se grossit des quatre rivières de gauche, Jeloum, Tchinab. Ravi, Sutledj. A Mittankoh il lui reste encore 500 kilomètres à parcourir, mais il est maintenant assez puissant pour se frayer passage entre les hauteurs brûlantes du Béloutchistan et les sables du Thurr. Et il débouche par un delta de 78 kilomètres de front. Les quatre rivières de gauche forment avec lui le Pendjab (300.000 kilomètres q.) On y distingue deux régions, à la jonction desquelles s'élèvent les grandes villes deLahore et d'Amritsar. Celle de l'ouest est plus sèche et fournit surtout le blé ; celle de l'est.

qui sent déjà les effets pluvieux de la mousson, se prête à la culture du riz. Le Sutledj (Hyphasis) s'est déplacé légèrement vers l'ouest depuis le temps où il arrêta Alexandre. 11 naît près de l'indus et franchit l'Himalaya près de Simla, par un passage qui serait important s'il ne conduisait à la partie la plus déserte du Tibet. Dans son cours inférieur, par suite de son déplacement, il a cédé au désert un terrain qu'on commence seulement à récupérer. Le débouché de toute cette région (qui a aujourd'hui 25 millions d'habitants) est le port de Kuratchi aux bouches de l'indus, successeur de l'antique Pattala. C'est une ville de 100.000 âmes, en relations avec l'Occident. Elle est nettement séparée des ports du Dekkan par cette curieuse région où le désert de Thurr et la mer d'Oman se mêlent si intimement dans le Rann de Katch.

Le bassin de l'indus, le Sind, a toujours eu une histoire plus ou moins mêlée à celle de l'Occident. Les Ariens, croit-on, se sont arrêtés là longtemps (2^ millénaire avant Jésus-Christ) avant de continuer au sudest. Les Achéménides et Alexandre ont compté le Pendjab comme leur revenant. Là ont régné des princes gréco bactriens, puis des « Indoscythes », si importants comme propagateurs du bouddhisme ; puis des Huns Ephtalites sont venus, et enfin les musulmans qui, eux aussi, ont semblé longtemps vouloir se borner à cette possession. L'islam a jeté là des racines plus profondes que dans n'importe quelle autre partie de l'Inde. Les Mongols, puis les Afghans, eux, n'ont guère fait que passer, et ont provoqué la réaction des Sikhs, Hindous teintés d'islam, qui ont éliminé la caste. Enfin les Anglais étaient depuis près d'un siècle installés au Bengale quand ils ont annexé (1843) cette marche de l'Occident vers l'Inde; par un curieux paradoxe, ce sont les hommes de l'extrême Occident qui, les pre-

miors, en poussant chemins de fer et garnisons jusqu'à Pescliaver et à Quettali, ont retourné la « marche » vers l'ouest.

Le désert de Thurr ne s'avance pas tout-à-fait jusqu'à l'Himalaya: il laisse place à un dos de terrain cultivable, qui n'a pas 300 mètres de hauteur, mais qui suffit à séparer, du Sutled, laDjumna, et à la faire tourner à l'est. Sur cette rivière se trouve la ville de Panipat, où ont été livrées cinq batailles meurtrières et décisives : en 1398 par Timour, en 1526 par Baber, en 1536 par Akbar, en 1739 par Nadirschah, en 1761 par les Afghans. C'est assez dire que c'est le couloir obligé pour les envahisseurs de l'Occident, celui qui leur a toujours livré le bassin du Gange, l'IIindoustan propre.

La Djumna et le Gange prennent naissance sur le versant sud de l'Himalaya, le second dans une grotte que la vénération des Hindous a rendu fameuse. Ils coulent parallèlement, encerclant une Mésopotamie, le Doab, que de gigantesques travaux d'irrigation fertilisent. Sur la Djumna s'élèvent Delhi et Agra, les capitales des Grands Mogols, les sièges alternatifs de l'ordou (campement) où est née cette langue hybride, locale, mais bariolée de persan et d'arabe, que parlent aujourd'hui 200 millions d'habitants de l'Inde sur 300, Sur le Gange se trouvait le vieux royaume d'Oude, qui ne fut annexé par les Anglais qu'en 1856, et devint presque aussitôt le théâtre des horreurs de la guerre des Cipayes. Après Allahabad, confluent des deux fleuves, le Gange est un puissant fleuve, et, traversant une contrée où la mousson règne en été, il a pour vallée un des pays les plus luxuriants du globe, luxuriant en végétation, luxuriant en population. C'est là que les Ariens ont développé leurs dogmes fondamentaux et leur système social, où la caste tient lieu de patrie:

Bénarès est encore la ville sainte par excellence. Là est né le bouddhisme. Là, à Palibolhra (Patna), fut la capitale des grands empereurs mauryas du m® siècle avant Jésus-Christ, qui propagèrent le bouddhisme et négocièrent avec les successeurs d'Alexandre. Là encore, au IV® siècle après Jésus-Christ, fut le noyau de la puissance des Guptas. Les musulmans vinrent au XIV*' siècle, mais les Grands-Mogols eux-mêmes ne purent faire prévaloir l'islam, pas plus que n'avait prévalu le bouddhisme, sur la vieille religion. Et les Anglais, sans essayer la conquête morale, se sont bornés à développer les sources de la prospérité matérielle : il y a là une région qui peut rivaliser avec l'Europe occidentale et la Chine propre (170 habitants au kilomètre q.).

La basse vallée du Gange comprend un delta énorme, où le fleuve sacré se mêle au Brahmapoutre. Ce pays, le Bengale, a toujours gardé sa physionomie propre, d'autant que de vastes parties du delta sont encore aujourd'hui livrées à la jungle. C'est là que la puissance anglaise a d'abord pris racine. A Plassey est le théâtre de la victoire de Clive (1757). Calcutta, sur le bras occidental du fleuve, est maintenant une des grandes villes de commerce et d'industrie du monde (plus de 1 million d'âmes).

Nous avons dit quelle barrière est, au nord du Gange, l'Himalaya, depuis la région où passe l'Indus et le Sutledj, jusqu'à celle où passe le Dzangpo-Brahmapoutre. Il tombe très à pic sur la grande plaine alluviale, laissant sous lui la région boisée et marécageuse du téraï, aux fièvres foudroyantes. Quoique les affluents de gauche du Gange y donnent accès, les Anglais ont laissé indépendants les petits états du Népaul et du Bhoutan, se contentant d'y chercher des mercenaires que la guerre récente a rendus populaires chez nous

(les Gourkhas). Ce sont des jaunes par le type, sinon par la langue. Mais ils semblent s'être infiltrés plutôt par l'est que par le nord. Là, dans la basse vallée du Brahmapoutre ou Assam, le pays le plus pluvieux du globe (10 à 12 mètres à ïcherapundji), commence le domaine des Birmans, qui sont déjà des jaunes.

Au sud, des affluents de la Djumna et du Gange, un seul est vraiment important, la Sone, qui conflue à Patna. Elle arrose le sillon où coule en sens inverse la Nerbuddah : c'est la voie naturelle du Gange à la côte ouest. Au débouché sur l'ouest, le grand empereur Aurengzeb avait jeté Aurengabad. Les Anglais ont annexé directement cette région, et y ont tracé le chemin de fer de Calcutta à Bombay.

A Test du Thurr et au sud du Gange on fait quelquefois commencer le Dekkan. A partir de là, en effet, jusqu'à la mer, dominent les roches anciennes. Mais elles forment plusieurs régions bien distinctes.

Au sud-est, le Thurr s'arrête devant les monts Aravalli, OLi le mont Abou, sanctuaire de la secte des Jaïns. s'enlève jusqu'à 1720 mètres. Le pays au sudest est le plateau de Malva, qui a constamment abrité les vaincus contre les conquérants venus du Nord. Là se sont réfugiés, devant les progrès des musulmans, les Radjpoutes. Les Grands-Mogols, par la vallée du Tchambal, affluent de la Djumma, ont pénétré sur le plateau, mais, sitôt que leur puissance faiblit, la région vit s'installer, venant du sud, les Mahrattes, que les Anglais eurent tant de peine à soumettre. Sur ce plateau déjà pluvieux, mais encore non visité par les torrents d'eau de la mousson, l'Angleterre a constitué un des . domaines principaux du coton, qui s'exporte à l'ouest par Surate et Bombay,

Les monts Vindhya. avec des altitudes de 2000 mètres, sont le rebord de ce plateau sur le sillon de la

Sone et de la Narbaddah, dont nous avons parlé. Au sud-est s'étend un autre plateau, le Gondwana, lui aussi refuge tout préparé pour les récalcitrants. Les maîtres de la vallée du Gange ont constamment visité de leurs battues les « Gonds », parmi lesquels se sont conservés les vestiges des plus vieilles religions de l'Inde. Arrosée par les moussons, couverte de puissantes forêts aux essences rares, cette région est à demi respectée des Anglais, quoiqu'on y ait trouvé de la houille tant sur les bords du Gange qu'à l'autre extrémité, en Bérar. Elle est encore aujourd'hui pauvre en chemins de fer. Aussi la côte d'Orissa, qui la termine sur le golfe du Bengale, est-elle la terre classique des famines : celle de 1878 a laissé un souvenir d'horreur encore vivant.

Au sud, le Godavéri coupe la péninsule presque de bout en bout, naissant près de la mer d'Oman, et finissant dans le golfe du Bengale (750 kilomètres, que les sinuosités doublent). Par delà commence le vrai Dekkan. 11 comprend deux plateaux séparés par laKrichna : le Nizam au nord s'élève à 400 mètres, le Mysore au sud à 900. Les rebords sur les deux mers s'appellent Ghats (terrasses). Les Ghats occidentales l'emportent de beaucoup en continuité et en hauteur. Elles reçoivent en plein la mousson d'été et en rejettent sur la côte les pluies torrentielles. Il en passe assez pour alimenter des fleuves comme le Godavéri, la Krichna, le Kaveri, qui descendent vers la mer opposée. Les Ghats orientales, plus humbles, les laissent passer, s'ouvrant aussi plus facilement aux chemins de fer transindiens.

L'intérieur, plus à l'écart encore que les plateaux du Rajpoutana et du Gondwana, se prête encore mieux au rôle de refuge, et les populations mixtes de l'Inde, les Dravidiens, y ont maintenu leur originalité linguisti(jue, et par endroits ont même échappé au

brahmanisme. D'autre part, par ses forêts aux essences rares, par ses trésors (les trésors de Golconde!), il tentait les ambitieux. Les musulmans y ont fondé un état où se trouve une de leurs villes saintes, llaïderabad. Dans le Mysore au contraire, la vieille religion a vécu avec une nuance spéciale, la prédominance du culte de Vichnou sur celui de Siva. Là, sous l'impression des victoires de SuflVen, s'est constitué à la fin du xviH® siècle un foyer de résistance dont les Anglais ne sont venus à bout qu'en 1799.

La côte indienne, aussi bien celle de l'ouest (Malabar) que celle de l'est (Coromandel), est donc réduite par les Ghats à une bande étroite. Là ont toujours vécu des états particuliers qui ont masqué l'intérieur aux navigateurs étrangers. Des dialectes spéciaux, pourvus de littératures originales, le canarèse à l'ouest, le tamoul à l'est, s'y sont maintenus. Les Gréco-Romains ont connu le royaume de Pandion, à l'embouchure du Kavéri. Puis les visites des Malais et des Arabes ont fait fleurir de grands ports. Sur le golfe du Bengale ont prospéré Masulipatam, Négapatam, etc. Sur la mer d'Oman, les Arabes du moyen-âge affluaient à Surate et à Calicut, les Parsis (Iraniens restés fidèles au zoroastrisme) à Bombay, les Juifs à Cochin. Les chrétiens, cherchant à retrouver les traces de Saint Thomas, ont paru d'abord à Calicut avec Vasco de Gama (1499), mais ont bientôt cherché surtout l'est. Portugais, Hollantlais, Français se sont portés de ce côté. Les Anglais ont eu là leur première capitale. Madras, qui compte aujourd'hui plus du demi million d'habitants. Au xix" siècle, elle a été éclipsée par Bombay, la ville du N. 0., qui atteint aujourd'hui un million d'âmes.

A l'Inde se rattache étroitement la grande île de Ceylan : un abaissement de la mer de 5 mètres suffi-

rait à la joindre au continent, et pourtant le caractère de la faune est très spécial. Les pics de 2500 mètresse voient au loin dans la mer et ont attiré la vénération des fidèles de tous les cultes. Le bouddhisme, qui est venu là dès le iii^ siècle av. J.-C, a suivi le brahmanisme. Puis les musulmans et les chrétiens ont vénéré aussi le « pic d'Adam ». Les grands ports sont à l'ouest : Pointe de Galle, longtemps dominant, maintenant éclipsé par Colombo, qui compte 211.000 âmes.

A 300 kilomètres à l'ouest, les archipels, tous corallig-ènes, des Laquedives et des Maldives, abritent des restes de vieilles populations indiennes. Un coquillage qui y est indigène, le caurie, est devenu il y a longtemps la monnaie courante dans l'Afrique orientale : c'est dire l'antique importance de ces îles pour la navigation. Il en est de même des îlots, également coralligènes, de Diego Garcia. Ils sont bien plus éloignés au sud, mais, par le fait de la mousson, ils étaient, au temps de la navigation à voiles, encore comprisdans le circuit qui conduisait de Bombay à Madras. Nous allons revenir sur tout ceci.

Rappelons les plus essentielles des circonstances géographiques qui ont déterminé les destinées humaines de l'Inde. Nettement isolée au nord, mais s'avançant de 1500 kilomètres dans l'Océan Indien, l'indeappartenait naturellement au monde mélanésien qui vivait sur tout le pourtour de cet Océan. Mais une porte importante s'ouvrait au N.-O., solhcitant des invasions : les Ariens d'abord, qui ont donné à l'Inde les langues, la religion, le système social, et en somme son unité relative, — puis les Grecs, les « Indoscythes », qui ont porté le bouddhisme vers le nord, et combien de races ou de hordes! — puis les musulmans qui sont aujourd'hui 50 millions dans l'Inde (un tiers des

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