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DEUXIÈME PARTIE

L'homme a vu sur la terre se succéder des révolutions géologiques importantes. Sur ce point, aucun doute n'est possible aujourd'hui. « L'homme tertiaire » paraît acquis à la science. Et l'homme a assisté aux phénomènes glaciaires, — même l'homme civilisé.

En revanche, et sans parler des races disparues, qui sont probablement de beaucoup les plus nombreuses, la répartition générale des diverses races qui constituent aujourd'hui l'espèce humaine est en corrélation évidente avec la géographie actuelle. Il y a un lien visible entre l'existence des grandes régions que nous avons déterminées et celle des grandes races, quelqu'importantes que soient d'ailleurs les désharmonies de détail et les modifications survenues.

La première zone que nous ayons étudiée est la zone méditerranéenne. Elle n'a pas toujours été habitée exclusivement par des hommes de race blanche. Mais, aussi haut que remontent les souvenirs proprement historiques, c'est à cette race qu'elle appartient.

La race blanche ne se distingue pas seulement par la couleur de la peau, qui d'ailleurs tire souvent sur le rouge pâle ou sur le brun. Le blanc est de stature moyenne, en principe plus grand que le jaune, plus petit que le nègre ou le ruugo. Il a le nez développé et droit, le système pileux de la face abondant, cheveux et barbe lisses, parfois bouclés, jamais laineux. Seule, la race blanche présente des groupes nombreux ayant les cheveux blonds ou roux et les yeux bleus ou pers. Il est même possible que ce soit le vrai type de la race, et que les cheveux et les yeux noirs ne prennent le dessus que par le mélange avec des éléments plus méridionaux. Les Grecs, blonds au temps d'IIomère, ont bruni à l'époque historique. Sur tout le pourtour sud de la Méditerranée, le type blond n'est pas complètement absent, et le type brun a prévalu, peut-être, par mélange avec des éléments nègres ou négroïdes.

Les blancs ont certainement reflué vers le nord à la suite du retrait des glaces. Mais, depuis de longs siècles, les populations hyperboréennes blanches ont été noyées dans les masses finnoises. Les blonds qu'on trouve ça et là parmi les Lapons ou les Samoyèdes

peuvent fort bien provenir do l'afflux ultérieur d'éléments nordiques. Les Aïnos des Kouriles et du nord du Japon pourraient cependant être un vestige de ces hyperboréens blancs, perdu au milieu des hyperboréens jaunes ou rouges.

Quand on s'écarte des grandes divisions fondamentales, la distinction des races devient plus scabreuse; les ethnologues semblent pourtant s'être mis d'accord sur certains points, au moins en ce qui concerne les sous-races encore aujourd'hui fortement représentées. Par exemple, ils ont distingué dans la race blanche trois sous-races dont l'habitat, malgré tous les déplacements de détail, présente une certaine fixité depuis les temps préhistoriques. La première est la race méditerranéenne (il serait plus exact de dire sud-méditerranéenne), dolichocéphale, s'étendant depuis l'Hindoustan jusqu'à l'Atlantique. La seconde est la race alpine, brachycéphale, s'étendant dans la région de plissements montagneux récents que nous avons suivie du Pamir aux Pyrénées. La troisième est la race nordique, dolichocéphale, dont l'habitat primitif fut situé vers la Baltique et la Russie, avec (peut-être) transgression très ancienne vers l'est, dont les Aïnos seraient un vestige. Or, malgré le soin qu'apportent les anthropologues (avec raison) à distinguer la race et la langue, il existe tout de même une certaine correspondance entre ces groupes ethniques et les groupements linguistiques que nous retrouverons : langues sémito-berbères au sud ; au centre, langues qui ne sont ni sémitiques ni indoeuropéennes (tels l'élamite, les langues du Caucase, l'étrusque, le basque), enfin au nord les langues indo-européennes.

L'anomalie la plus remarquable serait le retour offensif, après Père chrétienne, des groupes alpins rayonnant des Carpathes, d'une part vers le sud,

d'autre part et principalement vers le nord-est, où ils auraient porté les langues slaves. Il est permis pourtant de se demander si, dans ce cas. les ethnologues n'ont pas été trompés par la brachycéphalie des Alpins. D'une part, la prédominance des Nordiques en Russie et en Sibérie occidentale, avant l'ère chrétienne, est bien constatée, et cette sous-race est encore fortement représentée en Russie. D'autre part, rien n'est plus certain, pendant la période que les historiens européens appellent moyen-âge, que l'afflux constant d'éléments ougro-fînnois ou turco-tartares de l'est vers l'ouest, jusqu'à la Baltique et au Danube. Or, ces éléments mongoloïdes, s'ils ont subi l'action de mélanges intenses avec les blancs, ont au moins conservé la brachycéphalie ancestrale. On ne peut s'empêcher de se demander si les ethnologues se sont suffisamment tenus en garde contre la confusion des types alpins avec les types finnois ou tartares. C'est un point sur lequel l'historien est obligé de demander et d'attendre un supplément d'information.

Quant à l'expansion des blancs en dehors de la zone méditerranéenne, en Amérique, dans l'Afrique du Sud, et en Australasie, c'est un fait tout récent. Il atteste que le blanc peut vivre partout où il retrouve des conditions climatiques analogues à celles de sa zone originelle, et que la localisation du type dans cette zone est un fait, non pas naturel, mais historique.

La seconde zone, celle du pourtour de l'Océan Indien, n'a d'autre unité géographique que celle que lui fait cet océan. Elle est cependant l'habitat d'une race bien définie, la race noire.

Le noir, lui aussi, ne se distingue pas seulement par la couleur de la peau. Il présente d'autres traits qu'il faut se risquer à indiquer : ce que la généralisation, comme toutes les généralisations, contient d'inexact, apparaîtra suffisamment quand nous dirons un mol, lout-à-l'heure, des sous-raccs principales. Le noir est généralement grand, fortement charpenté. Il a la chevelure laineuse, moustache et barbe presque absentes. Il a le nez épaté, de grosses lèvres. Certaines immunités et certaines maladies semblent lui être spéciales.

Il n'est pas impossible que la race noire ait atteint un moment des limites plus septentrionales que nous ne supposons. On a retrouvé des vestiges de négroïdes sur les côtes de Provence. Il est certain que des éléments noirs, « éthiopiens » comme disaient les Grecs, ont traîné à l'angle nord-ouest de l'Océan Indien, en Béloutchistan par exemple, à l'aube des temps historiques. La race noire a dû reculer là devant les blancs, comme elle a reculé certainement devant eux dans l'Inde, et devant les jaunes dans l'Indo-Chine et l'Insulinde.

En outre, dans tout le domaine de la race noire, on trouve, curieusement dispersées, des populations de noirs nains. Ce sont d'abord les Négritos des Philip-

pines, qui ont des semblables dans l'Océan Indien. Ce sont les populations naines du haut Nil, les Pyg-mées des Grecs. Ce sont les Bushmans de l'Afrique australe. A côté do ceux-ci, les Hottentots, qui leur ressemblent, se distinguent par une peau plus claire, franchement jaunâtre. Tenons-nous là des vestiges d'une humanité plus ancienne ? C'est un problème ethnographique encore mal éclairci.

Ces détails mis à part, le domaine propre des noirs apparaît divisé en trois parties: Afrique centrale et méridionale, Inde, Mélanésio océanienne.

Dans l'Afrique centrale et méridionale vit le noir type, le nègre. Si divers que soient les noirs du Soudan, les Bantous du Congo, les Cafres de l'Afrique australe, les traits communs qui les réunissent dominent de beaucoup les phénomènes d'aberrance.

Dans l'Inde au contraire, le type noir, en dehors de la couleur de la peau, est beaucoup moins net, probablement par le mélange plusieurs fois millénaire avec les blancs venus du nord. Les anciens remarquaient déjà que les hommes noirs de l'Inde n'avaient pas les cheveux pareils à ceux des nègres d'Afrique. Même les Cinghalais ne présentent qu'avec de fortes atténuations certains traits des plus caractéristiques, lèvres épaisses par exemple. Il faut aller dans de petites îles isolées, comme les Andoman ou les Nicobar, pour trouver des noirs purs.

En revanche, on en retrouve dans la Nouvelle- Guinée et les îles voisines : les Papous sont des nègres authentiques. Au nord, dans les Philippines par exemple, il n'y a plus que des vestiges de noirs. Mais les sauvages d'Australie se rattachent aux Papous. Enfin les Polynésiens, avec un teint beaucoup plus clair, se distinguent des noirs presque autant que de n'importe quel groupe ethnique autre : d'ailleurs, les

conditions climatiques sont spéciales. Mais, jusque dans l'île de Pâques, on a signalé des crânes de tous points semblables à ceux des Papous de la Mélanésie. Les noirs ont, depuis quelques siècles, été répandus, bien malgré eux, hors de leur habitat primitif, par la traite musulmane ou chrétienne. On sait combien ils ont pullulé en Amérique. Pour eux comme pour les blancs on a la preuve qu'ils peuvent vivre au moins dans tout climat inlertropical. La localisation de la race, là aussi, apparaît comme une conséquence, non du milieu physicjue, mais de l'hérédité.

La troisième zone est, de temps immémorial aussi, la terre jaune. En Chine, où nos connaissances remontent relativement haut, on n'a relevé aucune traco de la présence d'un autre élément.

Le jaune, lui non plus, ne se distingue pas uniquement par la couleur de la peau, 11 est, dans l'ensemble, et avec de notables exceptions, plus petit que les hommes des autres races. Il a le système pileux rare, noir et lisse. Les yeux sont bridés, le nez court, les pommettes saillantes.

Le point où on suit depuis l'époque la plus reculée l'existence de la race jaune est le bassin du Houang-ho, où des découvertes récentes nous permettent de remonter jusque vers le 3® millénaire avant notre ère. Mais ce n'est là qu'un point insignifiant de son vaste domaine.

Dans l'Ouest, les Grecs du v^ siècle av. J.-C ne voyaient de jaunes que dans l'Altaï. Les Chinois, aux

environs de l'ère chrétienne, ont connu deux sortes de populations : des jaunes mongols et turcs, généralement nomades, vers le N.-O., et plus au sud des blancs généralement sédentaires, Koutchéens, Tochariens, Iraniens de la vallée du Tarym. Depuis, l'intrusion répétée des gens du nord et de l'est dans ces régions y a fait disparaître, sinon le type blanc, du moins les langues indo-européennes anciennes que le turc a remplacées. Du reste, la période qui commença avec la ruine de l'empire chinois au iv*^ siècle, et continua par celle de l'empire romain au v^, marqua le triomphe de l'expansion des populations nomades de l'Asie Centrale : les deux mondes civilisés s'offraient également à leurs coups, et ils se hâtèrent d'en profiter. Les hordes toungouses et des tribus turques envahirent la Chine du nord et y fondèrent des principautés. Les Huns, les Avares, les Bulgares, et môme encore plus tard les Magyars, envahirent l'Europe et s'installèrent définitivement sur le Danube. Les Turcs,, s'infiltrant bande par bande avec lenteur, remplirent tout le monde musulman oriental depuis l'Inde jusqu'à l'Asie-Mineure où ils finirent par constituer un noyau compact de gens de leur langue.

Au nord, les jaunes ne comprennent pas seulement les Mandchoux et les Japonais, Ils ont pénétré dans l'Amérique boréale en pleine période historique : vers. l'an 1000, les Esquimaux avançaient encore de ce côté.

Au sud, l'Indochine appartient également à des populations de race jaune: les négritos qui y furent peut-être autrefois plus répandus n'y sont représentésaujourd'hui qu'à l'extrême sud par les petits groupes de Sakai et de Semang de la péninsule malaise. Thâi, Birmans, Mon-khmers, y sont également jaunes, bien qu'appartenant à des types somatiques différents. Les Indonésiens de l'Insulinde et des Philippines apparais-

sent avec des caractéristiques spéciales qui se retrouvent de Madagascar jusqu'en Polynésie.

A l'est, la pénétration d'éléments jaunes en Polynésie est plus problématique.

Les jaunes ne sont sortis du domaine, déjà énorme, qui rayonne ainsi autour de la Chine, qu'à l'époque la plus récente. Leur apparition en Amérique, en Océanie, en Afrique australe, semble attester une grande faculté d'adaptation, mais le phénomène est trop nouveau pour prêter encore à des déductions solides.

L'Amérique enfin forme un domaine à part, où la présence de l'homme semble être sensiblement plus récente qu'ailleurs. Mais ses plus antiques habitants constituaient-ils déjà la race rouge? 11 semble que les ethnologues admettent unanimement le peuplement de l'Amérique par le nord-ouest, par où nous voyons se produire encore vers 1000 des infiltralions mongoliques. Il y a entre jaunes et rouges des similitudes importantes, par exemple celle de la section capillaire. Mais la séparation pourrait bien être antérieure à l'époque géologique actuelle, car les populations américaines, telles qu'on les connaît, forment une unité ethnique bien distincte. Le pouls est plus lent que chez n'importe quelle race de l'ancien monde.

Le rouge n'a pas la peau aussi nettement colorée que le blanc, le noir ou le jaune : elle varie du rouge pâle, cuivré, à des teintes brunâtres ou jaunâtres. Il

est généralement très grand. Sa chevelure est raide. Il n'a ni moustache ni barbe. D'où les légendes sur les géants de la Patagonie et les Amazones du Brésil. Un autre trait général est le fort nez busqué. Quant à des traits comme l'aplatissement du crâne chez les Incas, ils tiennent à des coutumes locales.

Il y a parenté certaine entre toutes les populations qu'ont reconnues les Européens, Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord. Aztèques, Incas, etc. Il y a même parenté linguistique, quoiqu'avec différenciation en nombreuses familles de langues.

La race américaine ne s'est pas montrée capable. en général, de résister aux blancs. Elle n'a essaimé nulle part.

Ces quelques mots suffisent pour montrer que la distribution actuelle des terres et des mers a influé fortement sur la répartition des races humaines.

Même ainsi, celte répartition, dans ses traits généraux, est antérieure à tout souvenir historique. Il y a eu avant l'histoire, et pendant l'histoire, d'importantes modifications, dans les régions de contact où le brassage s'est fait par endroits inextricable, et même ailleurs. Il y a eu parfois formation de véritables sous-races. Les Ougro-Finnois et Turco-Tartares méritent ce nom, les Malais aussi. Mais, dans l'ensemble, nous pouvons considérer la présence et l'habitat des quatre grandes races comme une constante que l'histoire enregistre, sans avoir la prétention d'examiner dans quelle mesure elle présente les caractères d'un fait permanent.

Nous pénétrons plus avant dans le détail, dans un détail plus facile à saisir, avec l'étude des langues. En même temps, nous sommes dans un domaine plus mobile. Si les variations de types ethniques semblent être un phénomène très lent, réparti sur des périodes qui dépassent nos mesures historiques, nous voyons, en matière linguistique, des groupements se dissoudre, et surtout d'autres se constituer, dont l'unité est parfaitement analysée par les linguistes.

Le plus important de ces groupements est le groupement indo-européen, dont nous suivons la marche, du nord au sud, au moins à partir du deuxième millénaire. Les représentants occidentaux ont occupé la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne et la Scandinavie, sans parler des groupes dispersés jusqu'en Asie Centrale. Les représentants orientaux ont occupé, avec le monde scylhique, l'Asic-Mineure, l'Inde et l'Iran : dépossédés de la Scythie pendant des siècles, ils réagissent aujourd'hui sous l'espèce des Slaves. Enfin l'expansion européenne a porté ce groupe sur toutes les mers.

Le groupe sémito-berbère est celui qui nous apparaît le plus tôt, dès le cinquième millénaire avant Jésus- Christ : l'égyptien est le reste de la langue d'où sont sorties les langues sémites d'une part, berbères de l'autre. Les Sémites ont dominé l'Asie Antérieure dans l'antiquité, et l'arabe s'est répandu depuis partout oij a pénétré l'islam. Les langues berbères sont restées confinées dans l'Afrique nord-occidentale,

avec projections en Espagne et en Sicile : le féminin en t est l'indice le plus sûr de leur parenté avec les langues sémitiques.

Les deux groupes que nous venons de définir se distinguent de tous les autres par la différence qu'ils établissent entre les genres masculin et féminin.

En Afrique, nous trouvons le groupe bantou, dont l'expansion remonte à une époque inconnue, mais n'est pas encore close. Les langues qui se parlent depuis rOubanghi jusqu'au cap de Bonne-Espérance relèvent de ce groupe.

Les langues malaises ont un passé certainement lointain, antérieur à l'ère chrétienne, mais leur expansion ne se laisse pas suivre beaucoup mieux que celle des langues bantoues. Elle est énorme : les Hovas de Madagascar parlent un malais qui, au moyen-âge, était intelligible pour les Malais de Java, et tous les Polynésiens se rattachent à ce groupe.

Les éléments venus de l'Asie Centrale, que nous avons vu s'enfoncer si loin à l'ouest du Pamir, s'ils ont perdu en partie leur individualité ethnique, ont absolument gardé leur individualité linguistique. Les Finlandais et les Hongrois parlent des langues très voisines, et voisines aussi de celles des Finnois de Sibérie. Les Turcs parlent des idiomes très voisins de ceux des Tartares de l'Asie Centrale et des Mongols : ce domaine linguistique s'étend même jusqu'au Japon, mais laisse de côté la Chine. Ougro-Finnois et Turco-Tartares ont d'ailleurs une parenté linguistique lointaine, mais encore reconnaissable.

En Amérique, la famille de langues la plus certainement une est celle des langues tupi-guarani, parlées depuis les Antilles jusqu'au fond du Brésil.

Les diffusions de langues sont des phénomènes qui se poursuivent au plein jour de l'histoire, et sont

même, en certains cas, mesurables chronologiquement. L'expansion des langues indo-européennes du Gange à l'Atlantique remplit les deux millénaires qui ont précédé notre ère. L'expansion des Sémito-Berbcres remonte plus haut, et était faite en somme avant l'an 1000 avant Jésus-Christ. L'expansion des Finnois et Tartares remplit à peu près le premier millénaire après le Christ. Dans certains cas où le groupe vainqueur était particulièrement fort, l'expansion a été plus rapide : la conquête de l'Amérique par les langues européennes compte, non par millénaires, mais par siècles.

La diffusion des races et surtout c<dle des langues intéresse l'historien comme indice d'un phénomène capital dans l'histoire humaine: la migration. Les migrations ont été en décroissant, comme il est naturel, puisque la vie nomade a perdu peu à peu ce qu'a gagné la vie sédentaire et agricole. Mais elle a tenu toujours, malgré tout, une place énorme dans l'histoire. Or. si les variations de type ethnique, quand on ne se borne pas aux distinctions fondamentales, sont des documents difficiles à manier, les changements linguistiques sont beaucoup plus saisissables. Là où ils manquent, il ne faut pas tirer de conclusions de leur absence : l'exemple des Bulgares, peuple finnois qui a adopté une langue slave, est classique. Mais, là où il y a parenté linguistique entre peuples éloignés, on peut conclure avec fermeté à des migrations qui ont dispersé peu à peu tous les peuples à

partir d'une souche commune. Rien qu'à trouver des peuples de langue romane sur les Carpathes, nous conclurions à une expansion des Romains jusque-là, même si les détails de la guerre dacique ne nous étaient pas connus. Et, si jamais les documents précis sur la conquête de l'Amérique viennent à se perdre, la présence d'hommes parlant l'espagnol ou l'anglais attestera la migration.

Dans le phénomène général des migrations, il faut distinguer entre migrations terrestres et migrations maritimes.

Quoique l'homme sache vivre sur l'eau, la terre est son vrai élément, et les migrations terrestres ont tenu la première place dans son histoire. Le nomadisme a reculé peu à peu, mais il est toujours resté endémique dans certaines régions. Les steppes russosibériennes ont vu commencer la migration indoeuropéenne, puis ont été le théâtre des invasions finoises et tartares; aujourd'hui la colonisation slave semble y avoir introduit la vie sédentaire, mais rien ne dit que le nomadisme n'y reprendra pas le dessus. La zone désertique du sud de la Méditerrannée est également marquée pour les grands mouvements de peuples ; l'Arabie a été la source des flots successifs de l'invasion sémite ; le Sahara, plus inhospitalier encore, a vu pourtant des mouvements de peuples importants ; les nomades des déserts de Lout et de Thurr ont joué leur rôle dans l'histoire de l'Iran et de l'Inde. Les steppes et déserts de l'Asie Centrale ont été le point de départ de mouvements incessants vers la Chine, et la porte de Dzoungarie les a mis en contact direct avec les zones de nomades plus occidentales. Les grandes forêts équatoriales de l'Afrique et de l'Amérique du sud, avec leurs sentiers et leurs clairières, sont également un domaine de mobilité.

Les migrations maritimes sont restées plus étroitement localisées par l'imperfection de la navigation. Pourtant la Méditerranée a été sillonnée de bonne heure par les Phéniciens, puis par les Grecs, et n'a pas cessé d'être le théâtre d'une activité intense. Les mers du nord, après maintes courses des Germains, ont été le théâtre des exploits à longue portée des Scandinaves ou Normands, puis ont connu les flottes de la Hanse. L'Océan Indien, avec ses moussons, a été parcouru, avant notre ère, par les bâtiments des Malais, qui n'en ont plus perdu les routes. Et la zone polynésienne, on l'a vu, forme une région de migrations qui, par les îles de la Sonde, se rattache à la précédente. Dans la mer des Antilles, les Caraïbes se faisaient redouter au moment de l'arrivée des Européens. Avec la boussole et les grandes découvertes européennes, la mer a été vraiment vaincue pour la première fois, et c'est par des migrations maritimes que le monde a finalement acquis son unité.

Les peuples migrateurs, par leur mobilité même, ont toujours donné facilement l'illusion du nombre (Vidal- Lablache). Il est remarquable pourtant que les sédentaires civilisés, même dans les écarts de leur imagination terrorisée, ne donnent que des chilïres bien plus modestes qu'ils ne le supposent. Les Egyptiens ont attribué la conquête de l'Egypte, vers 1800 avant Jésus-Christ, à 240.000 Hyksos. Les Romains ont compté par centaines de mille les Cimbres et les Huns. Au moyen-âge, on nous donne des chiffres de 300.000 hommes (fort exagérés) pour les armées mongoles. Or, tout cela n'est pas énorme au regard des populations mises en danger, qui comptaient par millions ou par dizaines de millions. Et le fait est encore plus frappant, naturellement, pour les migrations par mer : des poignées d'Européens ont soumis l'Amérique et l'Inde.

Bref, l'importance de premier ordre qu'ont les grandes incursions de nomades dans l'histoire humaine est hors de tout rapport avec les éléments statistiques mis en jeu (cf. appendice H).

Or, les mig-rations, pour importantes qu'elles soient, n'intéressent l'historien qu'en tant qu'elles affectent les parties civilisées de l'humanité. Souvent, elles ont eu lieu entre barbares. Souvent, elles ont eu un caractère négatif, amené la destruction des civilisations. Dans d'autres cas, au contraire, elles en ont secoué la torpeur et renouvelé l'aspect. Mais l'apparition et la persistance de la vie civilisée est un phénomène à part, qui, s'il peut être affecté dans le sens négatif ou positif par les bouleversements ethniques et linguistiques, dans nombre de cas évolue en dehors de ces changements. C'est ce phénomène, sujet propre de l'histoire, qu'il faut tâcher de définir maintenant.

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