‹ ProlégomènesChapitre 5 sur 55 · MÉDITERRANÉE · texte numérisé non relu

MÉDITERRANÉE

la Méditerranée contre l'évaporation exceptionnellement forte qu'elle subit.

On voit à quel point cette mer pénètre à tous égards dans les continents. On comprend que les hommes qui vivaient autour d'elle. « comme des grenouilles autour d'un lac » (Platon), aient été embarrassés pour délimiter les trois continents qu'ils discernaient : si la Libye ou Afrique se sépare nettement de l'Asie, entre celle-ci et l'Europe la limite est bien délicate à établir. Au reste, le sentiment du lien qu'établit la Méditerranée est fondé sur une histoire déjà extrêmement longue. Il est plus important de marquer jusqu'où, dans l'intérieur des continents, se fait sentir cette unité.

Au midi, trois pays dont un seul pourrait être un lien avec l'intérieur de l'Afrique: partout, sauf là, se dresse une barrière de désert sans équivalent ailleurs. En Asie, la bande de désert qui correspond à la zone •des hautes pressions est plus divisée, mais l'Arabie, l'Iran, le Turkestan établissent aussi une barrière, et ■derrière les déserts se dressent les hautes montagnes de l'Asie. Puis, ces déserts vont rejoindre la steppe sibéro-russe, qu'une bande longue et opaque de forêts sépare de la région glacée. C'est encore là un isolant relatif. En revanche, l'Europe centrale et occidentale communique suffisamment avec le monde méditerranéen.

Au point de vue anthropogéographique, nous n'hésiterons dune pas à faire prédominer l'unité méditerranéenne sur la considération classique des trois continents. Derrière ces déserts et montagnes seulement se rencontrent d'autres mondes, qui n'ont été mêlés au premier que depuis hier.

Afrique Mineure

La première région qui s'offre au sud, en franchissant les colonnes d'Hercule, est la protubérance africaine qu'on appelle indifféremment Maghreb, Berbérie, Afrique Mineure (1 million de kilomètres q. environ).

En fait, c'est le pays de l'Atlas. Cette chaîne est à peine séparée des chaînes espagnole et sicilienne par le détroit de Gibraltar et le passage de 150 kilomètres qui sépare la Tunisie de la Sicile. Elle fait partie intégrante du vaste plissement serpentin qui comprend la sierra d'Andalousie, l'Atlas, les monts de Sicile, l'Apennin, les Alpes, les Karpates, les Balkans, les monts de Crimée, le Caucase et le Kopet-Dagh, et dans les concavités duquel se sont creusés les gouffres de la Méditerranée. Plus exactement c'est la chaîne du nord, qui commence avec le Riif marocain et s'allonge d'une façon continue jusqu'au cap Bon, qui fait partie du système. Au sud court une autre chaîne, l'Atlas saharien, sensiblement plus haut, surtout à l'ouest où se trouve le géant de la région (le Tamjourt, près de 5000 mètres): la chaîne vient obliquement rejoindre l'autre système en Tunisie.

La région serrée entre la chaîne du nord et la mer est le Tell, ou encore, dans la langue berbère, le Friguia, la bonne terre, dont le nom, par une étrange fortune, est devenu pour les Romains celui do Timmense continent africain. F^ntre les deux chaînes, les Hauts Plateaux; au sud du grand Atlas, le Désert.

Cette division longitudinale se retrouve d'un bout à l'autre de la région, mais avec des nuances locales de l'ouest à l'est, sur lesquelles sont basées les divisions assez constantes du pays : la Maurétanie, la Numidie et l'Afrique carthaginoise des anciens, répondent assez exactement au Maroc, à l'Algérie et à la Tunisie des temps modernes.

Le Maroc constitue la partie océanique. Il est accessible aux vents d'ouest, et les hauts plateaux du centre y descendent vers l'Atlantique en plaines bien arrosées, qui ont vu fleurir des centres de civilisation comme Marrakech, et pourraient en voir encore sous un régime politique favorable. Le Tell, par contre, y est étroitement resserré par les montagnes du Riff, et, malgré sa merveilleuse situation à la porte de la Méditerranée, les anfractuosités du rivage y ont abrité plus souvent des pirates que des commerçants.

Dans l'Algérie, la succession des zones est plus régulière. Le Tell y est formé de larges plaines, parfois arrosées par des rivières qui ont traversé la barrière de montagnes ; une seule, le Chélif, y atteint des dimensions importantes (700 kilomètres). Et ces plaines ont pour débouchés des ports bien situés comme Oran, Alger, Bône, ports dont l'importance relative a varié suivant que les relations étaient orientées vers l'Espagne, la France ou l'Italie, Les hauts plateaux ne reçoivent plus guère de pluie, et déjà les étangs salés y annoncent le désert. L'altitude y permet pourtant, outre l'élevage, certaines récoltes (l'alfa), et, sur le flanc nord du grand Atlas, les pluies, de nouveau arrêtées, ont fait pousser des forêts aujourd'hui diminuées, mais qui ont abrité l'éléphant jusqu'à une époque pleinement historique.

La Tunisie, enfin, est la partie purement méditerranéenne. Là, outre la bande du littoral nord, la

friguia comprend le bassin du Bagradas (la Medjerda) par lequel la région des plateaux vient finir sur le golfe de Tunis. En outre, le littoral Est se prête au moins à la culture de l'olivier, et des ruines romaines, surgisssant dans la steppe, attestent que jadis le travail pénétrait plus avant. Enfin, la contrée a pour elle sa position au seuil des bassins méditerranéens, qui a permis l'essor de Carthage, puis de Tunis, et d'autres ports encore.

Au pied méridional du grand Atlas commence aussitôt le désert, quoique des fleuves temporaires, torrentiels, descendus de la montagne, y fassent avancer les oasis jusqu'à plusieurs centaines de kilomètres vers le sud. Mais ce ne sont déjà que des îlots dans l'immensité du Sahara, qui décourage les communications humaines.

Aussi, la région de l'Atlas, au point de vue humain comme au point de vue géologique, est rattachée étroitement aux terres d'Europe. La population qu'on peut considérer comme auLochlhone, tant ses origines ici remontent loin dans le passé, les Berbères, est parente des races antiques de l'Espagne et delà Sicile. Et, au cours des âges, il y a toujours eu va-et-vient d'un bord à l'autre des colonnes d'Hercule, de môme que les maîtres du golfe de Carthage n'ont jamais résisté à l'attraction des grandes îles italiennes.

Cyrénaïque

Du golfe de Gabès, au sud de la Tunisie, jusqu'au delta du Xil, s'étendent 2000 kilomètres de côtes, où

GYRÉNAIQUE 15

presque partout le désert vient toucher la Méditerranée. Une seule protubérance se détache, le plateau de Barka, d'autant plus nettement isolé qu'au sud se succèdent des dépressions parfois inférieures au niveau de la mer (par exemple dans l'oasis d'Ammon). Le plateau est assez élevé (GOO à 700 mètres) pour arrêter les pluies, et par conséquent pour offrir une région cultivable de 100.000 km. q. environ. Outre les produits qui se retrouvent dans l'Afrique Mineure ou dans l'Eg-ypte (céréales, alfa, jujubier, etc\ elle en possède un assez spécial, le fameux silphium des Anciens, connu par ses qualités pharmaceutiques. Dans l'antiquité, cette région vit lleurir Cyrène. Aujourd'hui, Benghazi y a remplacé Barka.

La région est isolée, à l'ouest comme à l'est, par des centaines de kilomètres. A l'Ouest s'allongent les bas-fonds des Syrtes, redoutés des navigateurs primitifs. 11 a fallu des circonstances spéciales, sur lesquelles nous reviendrons, pour que cette côte ait abrité un port vraiment important comme Tripoli de Barbarie. A l'est, la côte est plus inhospitalière encore, et c'est par l'intérieur, d'oasis en oasis, que se sont opérées plutôt les communications avec l'Egypte. Les habitants de la région, auxquels s'attache plus particulièrement le nom de Libyens, sont signalés par les monuments égyptiens les plus anciens comme apparentés aux Berbères et aux fellahs d'Egypte plus qu'à n'importe quel autre groupement humain.

Cependant le plateau de Barka se projette dans la mer jusqu'à 300 kilomètres de la Crète, et cette distance, quoique notable encore, a permis, dans la saison dos vents étésiens (juin-juillet), des rapprochements qui remontent très haut.

Egypte

La troisième région de l'Afrique du Nord qui soit liabitable pour l'iiomme, après l'Afrique Mineure et la Cyrénaïque, est l'Egypte. Mais, tandis que les deux premières sont des plateaux projetés en avant du désert et capables de fixer les pluies méditerranéennes, l'Egypte n'est qu'un ruban de terre découpé dans le désert même, une oasis allongée de 1000 kilomètres du sud au nord, créée par le passage du grand fleuve tropical qui s'est frayé une voie jusqu'à la Méditerranée : le Ail.

Le Nil vient de très loin, puisque, né sous l'Equateur, il finit sous le SO'^ degré de latitude nord après un parcours de 6500 kilomètres ; on conçoit que ses sources soient longtemps restées inconnues aux Européens, et n'aient finalement été découvertes qu'en partant de la côte orientale d'Afrique, qui n'en est distante que de 700 kilomètres. Là, au pied des plus hautes montagnes d'Afrique, s'étend le grand lac Victoria, d'où s'échappe au nord le bras oriental du Nil. Franchissant plusieurs chutes, il entre bientôt dans le lac Albert, lequel a reçu au sud le bras occidental. Le fleuve unique sort du lac par le nord, et file dès lors vers la Méditerranée par le site de Gondokoro, où il est encore à 1745 kilomètres de Khartoum. Pendant longtemps encore, sous le climat intertropical, il aura à lutter contre l'évaporation qui le menace de la mort prématurée, sort de tant de fleuves asiatiques. Mais, avant FachoJa (750 kilomètres de Khartoum), il reçoit à gauche un premier renfort, le traînant Bahrel-Ghazal. Et enfin, à Khartoum (à 1000 kilomètres

d'Assouan), il est sauvé par l'arrivée, à droite, du rapide Nil bleu, suivi plus loin de son jumeau, l'Atbara : l'un et l'autre descendent du massif abyssin, où des pics s'élèvent à plus de 3000 mètres. Peu après, le Nil rencontre le rebord de la table saharienne, se dérobe d'abord vers l'ouest, et, reprenant sa direction générale sud-nord, franchit l'obstacle par une série de six cataractes, dont la dernière (la première du point de vue européen) est le saut d'Assouan. Dès lors son parcours est moins sinueux : les hauteurs, qui par moments prennent le caractère de montagnes, et qui font sa rive droite sensiblement plus haute que l'autre, lui imposent encore un coude vers l'ouest entre Esneh et Gizeh (100 kilomètres), puis le laissent filer vers la Méditerranée ; et il finit par un delta proportionné à sa longueur, mais analogue à tous ceux que forment les fleuves méditerranéens.

Le Nil ne jouerait pas le rôle qu'il joue pour l'Egypte, sans la crue régulière qui caractérise son régime d'été, et dont le mystère ne pouvait être complètement élucidé qu'après la découverte des sources. Le climat de l'Afrique équatoriale, au moins dans sa partie orientale, est caractérisé par deux saisons de pluie, l'une en automne, l'autre au printemps. A chacune répond une crue du fleuve. Mais, tandis que la crue d'automne se dilue dans les marais du Bahr-el-Ghazal et reste insoupçonnée des Méditerranéens, la seconde est déjà sensible à Khartoum. C'est que là elle coïncide avec la fonte des neiges de l'Abyssinie, qui la renforce par l'apport du Nil bleu et de l'Atbara. Dès lors, elle se propage en Nubie, mais gênée par les cataractes et surtout par l'absence de berges nettes ; de sorte que cette région a toujours été une Egypte à peine ébauchée. A partir d'Assouan,

OÙ elle arrive en juin, la crue prend au contraire un caractère de régularité et de netteté que l'industrie humaine a encore accusé au cours des âges. Elle arrive ainsi au Caire et dans les multiples bras qui sillonnent le Delta. Les eaux se maintiennent en juillet, août, septembre, octobre, à une hauteur qui varie entre 6 et 9 mètres suivant les années. Puis elles redescendent de novembre à mars pour laisser faire la récolte qui caractérise la 2" saison de l'année égyptienne : la 3® (de mars à juillet) se passe dans l'attente du JNil nouveau.

Ce que la crue apporte à la zone de quelques kilomètres de large qu'elle atteint (5 à 10 kilomètres au Sud, 20 à 23 au Nord), c'est la terre noire arrachée au plateau abyssin, et cette terre est une des meilleures productrices de céréales qui soient. Dans l'antiquité le rendement était de 13 à 20 hectolitres à l'hectare, et aujourd'hui il est augmenté de 50 "/o- Partout où cette terre se dépose, partout où elle peut être portée sans trop de peine, la vie naît avec elle. Autrement, l'Egypte, comme la Nubie, a un climat désertique sans pluies régulières, avec (souvent) le vent de sable, et, au printemps, le vent brûlant du sud-est, le khamsin : en juin seulement, la partie voisine de la Méditerranée reçoit les vents étésiens, « les souffles délicieux du Nord ». Les Égyptiens n'ont jamais eu qu'à faire quelques pas à l'ouest ou à l'est pour se souvenir que leur pays est « un don du Nil ».

Sous l'unité imposante que le phénomène donne aux 30.000 km. q. de terre cultivable qui s'allongent d'Assouan à la mer, il existe pourtant quelques différences régionales. D'Assouan à Gizeh, c'est la Haute-Egypte, caractérisée par l'étroitesse de la vallée. Puis vient la Moyenne-Egypte jusqu'à la four-

che du Delta; ici la vallée s'élargit, et le fleuve est accompagné à gauche par un bras dérivé, le canal de Yousouf (350 kilomètres de long), qui aboutit au lac du Fayoum, le fameux lac Mœris. Enfin vient le Delta. "

L'accident hydrographique qui explique la fertilité de l'Egypte et sa précoce civilisation ne doit pas faire oublier ce que sa situation générale a d'intéressant aussi.

Les connexions les plus naturelles sont avec le sud, en remontant le fleuve nourricier. Les 350 kilomètres qui vont d'Assouan à la 2® cataracte ont été égyptianisés vite et complètement, mais les cataractes ont empêché que les terres plus lointaines fussent jamais transformées en une véritable Egypte. En partant de la 2* cataracte, il fallait braver le désert fatal à Cambyse pour atteindre plus vite (350 kilomètres) les domaines éthiopiens de Napata et de Méroé. Au delà, c'était déjà un autre pays, la savane soudanaise, les monts d'Abyssinie, les marais où les pygmées cherchaient noise aux grues, le lac lointain d'où descendait le fleuve divin...

A l'ouest, à 10 kilomètres du Nil, commençait l'immense désert où l'on entrevoyait seulement quelques oasis : à 200 kilomètres d'Abydos, la grande oasis (El Khargeh) ; à 200 kilomètres de Siout, une autre ; à 1000 kilomètres de Memphis, l'oasis où grandit Zeus Ammon. Et le désert s'étendait jusqu'à la mer, coupant l'Egypte de la Cyrénaïque.

A l'Est, autre désert, mais montagneux celui là, avec des pics dépassant 2000 mètres, et des massifs où l'on allait chercher le granit, l'émeraude, l'or de l'Elbaye. Quelques coupures conduisaient, surtout de Coptos (à 100 kilomètres de Qoseyr), jusqu'aux ports de la mer Rouge, mais il fallait ensuite parcourir

toute la fournaise qu'est celte mer pour atteindre l'Arabie Heureuse...

Plus au nord, désert encore, et plusieurs jours de marche, avec les terreurs de l'orageux Sinaï, étaient nécessaires pour atteindre la Palestine.

Enfin, la côte du Delta était marécageuse, la mer sans îles, les Phéniciens suspects et les Grecs encore plus : il fallut la conquête macédonienne pour créer Alexandrie.

Seulement, il n'y avait que 100 kilomètres de la mer à Memphis, moins encore de Memphis au fond du golfe de Suez, et un canal comme les Egyptiens en avaient tant construit suffisait à faire communiquer la Méditerranée et l'Océan Indien.

Si les perspectives étaient limitées pour les Egyptiens du côté de l'Afrique, elles étaient immenses du côté de l'Asie et de la Méditerranée, sans parler de la question mondiale de l'isthme de Suez. Mais le pays avait été mis par la nature en état de se suffire à luimême. Et l'on conçoit que ses maîtres indigènes, en supputant les avantages supplémentaires dûs à sa position, se soient demandé s'il leur serait facile de s'en réserver le bénéfice, et s'il n'y aurait pas danger à faire de leur terre un foyer d'appel et un lieu de passage pour les peuples. Il a fallu des maîtres étrangers. Perses, Romains, ou Européens modernes, pour voir les choses autrement.

Sahara

Sauf l'Afrique mineure, la Cyrénaïque et l'Egypte, la massive région qui forme le tiers du continent afri-

Page 1