TROISIÈME PARTIE
Il semble bien que l'homme, à quelque race qu'il appartienne, et par cela seul qu'il est homme, possède l'aptitude à la civilisation. Mais, pour l'immense majorité des hommes qui ont vécu, et pour la majorité des hommes qui vivent encore, cette aptitude est restée à l'état virtuel. Même dans les sociétés dites civilisées, une masse d'hommes ne participent à la civilisation que de très loin, et presque uniquement par la communauté de la langue. Or, l'historien ne s'occupe, en principe, que de l'homme civilisé.
Nous dirons d'abord, et pour éviter tout malentendu, que l'état de civilisation ne saurait se définir ou se mesurer par de simples progrès matériels. Le passage
de la pierre taillée à la pierre polie, de celle ci aux métaux, cuivre, puis fer, marque des étapes précieuses pour l'archéologue préhistorien, qui n'a pas encore de documents écrits à sa disposition. De plus, tout progrès qui améliore la condition matérielle de l'homme ne peut que réagir favorablement, dans l'ensemble, sur la civilisation. Mais il n'en est nullement le critérium. Il est inutile de multiplier les exemples, qui s'offrent d'eux-mêmes. Faisons simplement remarquer que les inventions matérielles se propagent avec une grande rapidité, atteignant dans leur marche des milieux qui ne sont nullement en progrès, qui parfois peuvent être en régression, et cela est vrai depuis l'invention du feu, en passant par celle de la poudre ou de la boussole, jusqu'à celle des chemins de fer.
Il n'en est pas moins vrai que la richesse est la première condition de la civilisation. Il faut que l'honmie ne soit plus hanté par la lutte contre la faim et le froid, pour qu'il puisse la créer. Il ne suffit même pas de parler de richesse. De la richesse, il en existe partout où il y a travail, et du travail, il y en a, peu ou prou, partout où il y a des hommes. Ce qu'il faut, c'est la richesse épargnée, accumulée, stabilisée par l'hérédité. La richesse acquise, le capital, voilà la première base indispensable à toute vie civilisée. En second lieu, pour que ce capital ne soit pas à la merci du premier accident venu, naturel ou humain, il faut qu'il soit garanti contre les brutes et les filous par une organisation au moins élémentaire de la force, par une force disciplinée. La richesse acquise, et l'ordre, sont les éléments nécessaires de la civilisation. Nécessaires, mais non suffisants. Ils peuvent être là, et elle absente.
La civilisation consiste proprement dans le développement des facultés psychiques de l'homme, facultés innées, mais qui peuvent sommeiller indéfiniment.
Il est d'ailleurs très délicat de déterminer exactement à partir de quel degré de développement de ces facultés il y a civilisation. Il serait même puéril de l'essayer. Mais, en gros, les dili'érences qui se présentent en histoire sont assez notables et portent sur un assez grand nombre de criteria pour qu'il y ait à peu près accord. Enumérons ces criteria.
L'homme, mis en présence du monde matériel, a d'abord à constater et à comprendre. Il réfléchit sur les phénomènes, cherche à se les expliquer. Au début, il va de soi que ses explications sont enfantines. Mais, peu à peu, elles viennent à serrer de plus près la réalité, et la science naît.
Mais l'homme n'est pas seulement un être intellectuel, il est encore un être affectif, on peut même dire qu'il est surtout un être affectif, elle restera longtemps encore. Devant les phénomènes qu'il observe et explique, son attitude naturelle n'est pas l'objectivité, mais la sympathie et l'antipathie, d'où naissent certains éléments essentiels de la vie civilisée.
La sympathie peut aller jusqu'à l'admiration, et éveille alors les facultés esthétiques. Que l'admiration s'adresse à la nature ou à Thomme, à de beaux spectacles ou à de grandes actions, c'est toujours à traduire les émotions qu'elle suscite que sont consacrées les œuvres à.'art; et cela est aussi vrai des arts de la vue que des arts de l'oreille. Traduire est insuffisant: il s'agit généralement de fixer ces émotions, de les prolonger, de les reproduire, de les amplifier: il faut qu'il y ait un résultat obtenu dans ce sens pour qu'on puisse vraiment parler d'œuvre d'art.
L'antipathie, comme la sympathie, peut atteindre un degré d'intensité qui met en mouvement toute l'âme humaine. Elle est provoquée par la nature comme par l'homme, mais c'est en présence des actions
humaines que l'homme creuse surtout le problème du mal, puisqu'alors la réflexion est accompagnée d'une certaine croyance à l'efficacité de son effort. La morale ne fait complètement défaut chez aucun homme. Là où elle se traduit par de hautes œuvres de droit, de philosophie ou de littérature, elle forme un élément important de la vie civilisée.
Enfin, l'homme est très vite amené, par le sentiment de son impuissance, à éprouver la notion du surhumain : on a pu dire (Renan) qu'il est avant tout un animal religieux. Il peut arriver à la religion par bien des voies, adoration des forces de la nature, culte des morts, instinct moral, etc., mais toujours l'appel au surhumain se manifeste en lui. Les formes élémentaires sont innombrables, et offrent une ample matière à l'étude des historiens de la religion. En revanche, le tour est vite fait des cas où le sentiment religieux a abouti à un grand système régentant toute la vie sentimentale et active de l'individu. Il y a : le judaïsme avec ses dérivés, christianisme et islam, — et le bouddhisme, modifiant le brahmanisme et le confucianisme. Encore, sous le vernis imprimé aux masses que l'on englobe sous ces diverses dénominations, les superstitions anceslrales, les rites locaux, se fontils facilement jour. Mais ce n'est pas par hasard que les grandes religions comprennent dans leur domaine précisément les éléments les plus civilisés de l'humanité.
Science, art, morale, religion, voilà à peu près les facteurs essentiels de la civilisation. Encore une fois, il n'est pas possible de dire quel est le minimum de développement qu'ils doivent atteindre pour qu'il y ait vie civilisée. On fera mieux de se montrer exigeant, et de ne pas prodiguer l'épithète. En revanche, il va sans dire qu'il suffit que la présence de ces éléments
soit constatée dans une élite, pour que la société toute entière qui a produit cette élite relève de l'étude historique. C'est même le cas universel, car il est de règle ou à peu près qu'une civilisation perde en profondeur et en finesse ce qu'elle gagne en expansion superficielle.
On rencontre de très bonne heure des cas certains, mais sporadiques. de vie vraiment civilisée. Le plus connu est celui des hommes de la Madeleine (Périgord) etd'Altamira (Asturies). Il a vécu là de véritables artistes, et, si l'absence de documents écrits nous empêche de dire dans quelle mesure ces facultés artistiques étaient accompagnées d'autres, il est impossible que cet élément de supériorité psychique ait été complètement isolé. On évalue à 15.000 ans l'éloignement de ces sociétés, et c'est assez dire qu'il y a eu dans ces parages d'énormes régressions. On peut supposer aussi que, si nous étions mieux informés, nous trouverions ailleurs des cas semblables. Mais, du moment où il y a eu rupture complète de la tradition, l'historien peut passer. Il faut aller droit aux civilisations à partir desquelles il y a eu influence constante et évolution continue. î« • , >
Elles sont peu nombreuses, et nous aurons même à examiner s'il n'y a pas des raisons à cette rareté. Pour le moment, il faut commencer par constater les faits. Dans la zone méditerranéenne, nous rencontrons d'abord l'Egypte.
Egypte
Dès l'an 3500 avant J.-C, les Egyptiens formaient un Etat centralisé ; ils élevaient des pyramides. Vers 2000 avant J.-C, au jugement des plus fins connaisseurs de l'antiquité égyptienne, se place l'apogée de la langue, de la littérature et de l'art. De sorte que l'époque des grands conquérants (1500-1200 avant J.-C), apogée de l'expansion extérieure de l'Egypte, serait déjà, au point de vue interne, le commencement de son déclin. Or, de l'an 5000 avant J.-C, date minima où l'on puisse placer le premier début de l'essor égyptien, jusqu'à l'époque de Thoutmès III (1500-1450 avant J.-C), il y a 3500 ans exactement, autant de temps que de Thoutmès III jusqu'à nous. On pense bien qu'au cours de cette immense période des modifications profondes ont dû se produire. Il n'en reste pas moins qu'à la distance où nous sommes l'impression d'immobilité domine, et que ce sont surtout les traits permanents qui se détachent, de même que « l'air de famille », souvent invisible aux proches parents, saute aux yeux des étrangers. Ces traits permanents de l'Egyptien pharaonique, il faudrait tâcher, quelque délicate que soit l'entreprise, de les rassembler
La première tâche qui s'était imposée aux hommes, quels qu'ils fussent, établis dans la basse vallée du Nil, avait été de discipliner le fleuve : livré à lui-même, il faisait du pays un marécage malsain; bien aménagé, il devait devenir une source inépuisable de fécondité et de richesse. L'Egyptien a été d'abord agriculteur, et l'est resté. Sous l'Ancien Empire, sous le Moyen-Em-
pire, sous le Nouvel-Empire, l'immense majorité de la population vit aux champs, et vit du travail des champs. Les céréales, d'où qu'elles soient venues (Syrie? Mésopotamie?), ont été révélées de proche en proche aux riverains du Nil dès une époque que nos informations n'atteignent pas. Leur culture est restée la base de son travail, ne laissant qu'une place secondaire à l'élevage, à l'arboriculture, aux cultures maraîchères. — L'Egyptien est peu commerçant. Encore au temps du Moyen-Empire, nous voyons, dans les villes de l'Egypte, le troc fonctionner sous sa forme la plus simple. Il a toujours existé sur le Nil une batellerie assez active, le fleuve étant la grande voie de communication du pays, la seule, peut-on dire, en temps d'inondation. Mais l'Egyptien craint la mer. Byblos, qu'il connaît bien, est pour lui une ville lointaine. L'emphase avec laquelle ses rois parlent des flottes qu'ils ont envoyées sur les côtes de la mer Rouge montre que ces exploits étaient rares. Même au temps où le Pharaon dominait jusqu'à l'Euphrate, on n'a pas éprouvé le besoin d'assimiler le svstème métrologique de l'Egypte à celui de la Chaldée, si universellement répandu dans l'Asie antérieure.
L'Egyptien, naturellement, a pratiqué de bonne heure certaines industries, et il y est même arrivé à une grande maestria. L'or, grâce à la proximité des mines de l'ELbaye, a été travaillé avec soin. Au temps des grands conquérants, Ramsès II, par exemple, se montre jaloux de réserver pour ses domaines l'habileté technique de certains de ses sujets. Dans l'ensemble, pourtant, le travail industriel attire peu l'homme d"Egypte et, sous le Moyen-Empire, les misères de l'homme de métier sont un thème courant de dissertation pour le scribe. Sans doute, il ne faut pas prendre au tragi(jue ces manifestations littéraires, mais il est
visible que l'Eg-yptien, qui a la chance d'habiter un pays sain, est particulièrement sensible aux inconvénients que présentent, du point de vue de l'hygiène, les grosses agglomérations.
Le Nil, avec sa crue annuelle, après avoir indiqué aux premiers colons de l'Egypte le travail à exécuter pour arracher à son limon les germes inépuisables qu'il contenait, leur a imposé les formes de leur organisation sociale et politique. Il est possible que ces colons aient connu, à un moment donné, l'organisation par clans : on a même relevé les traces de cette organisation dans la survivance des totems, ou animaux-dieux protecteurs des clans. Sur le sol de l'Egypte, la base de l'organisation a été, non génétique, mais locale : c'a été le village, si nettement isolé par l'inondation sur la digue qui ie porte. Mais le village est une unité bien petite pour se suffire à ellemême : en fait, nous ne remontons qu'à une époque où la société complète était le nome, — Le nome a une surface moyenne de 1000 kmq. environ (il y en a 30 ou 40 dans la vallée). 11 a son chef-lieu, son chef héréditaire, son administration, et surtout son dieu, sa religion, si vivace qu'encore à l'époque grecque on vit des guerres de religion véritables de nome à nome.
Seulement, à partir du point où le Nil a franchi la dernière cataracte (la première du point de vue des Egyptiens, qui est aussi le nôtre), sa crue a un caractère si uniforme, si régulier, que le besoin d'une coordination des efforts locaux, le besoin d'une direction unique pour donner au phénomène son plein rendement, devait naître de bonne heure. Il a fallu pourtant quelques siècles de luttes pour aboutir au résultat. Nous percevons encore nettement une époque où il exista au moins deux royaumes, sud et nord, le Delta ayant toujours eu son régime un peu à part.
La double couronne des Pharaons, le pschent, a toujours rappelé cette période transitoire. EnCn, probablement après une ou deux unions éphémères, la monarchie unique a été faite définitivement par Menés, vers l'an 4000 avant Jésus-Christ. Depuis, l'Egypte a vu des changements de dynasties fréquents et mystérieux. Elle a connu d'assez longues périodes où le pouvoir royal s'est éclipsé en fait. Mais l'institution monarchique a toujours été conçue comme la seule existante en droit, la seule normale.
Le Roi unique, le Pharaon, a absorbé en sa personne tous les pouvoirs locaux, il est devenu le seul intermédiaire entre les Egyptiens et la divinité. Le sujet ordinaire, le fellah, n'apercevait guère ce lointain personnage qu'une ou deux fois dans sa vie, à l'occasion d'une grande solennité religieuse où le temple de son chef-lieu était intéressé. Mais même ceux que leur position appelait à approcher parfois le Pharaon, les grands, les prêtres, ne le faisaient qu'en tremblant.
C'est que nulle part plus spontanément qu'en Egypte, la royauté n'est apparue comme la Providence incarnée. Aussitôt le bienfait de la direction unique éprouvé, la population l'a identifiée sans peine avec l'ordre divin même. Ailleurs, les inconvénients de l'anarchie apparaissent peu à peu, indirectement, à l'occasion de grands malheurs. Ici, il se traduisaient aussitôt par des troubles naturels, physiologiques, peut-on dire : la vie même du pays était menacée. Le Pharaon connaissait, d'instinct, sur quelle base reposait son pouvoir immuable, immense. Dès le temps du roi Zofer (111® dyn., avant 3000), on le voit attentif à la marche de la crue. Si elle est anormale par des causes naturelles, il se préoccupe d'apaiser les dieux. Si elle est mal réglée par des causes humaines, il prononce des sanctions. Toujours, même
au temps des Ptolémées, il vient au secours. Et, pour les sujets, tout, les abus de l'administration, les duretés de la corvée qui exploite les repos forcés de la main-d'œuvre agricole, — tout disparaît devant l'immense bienfait du pain quotidien assuré.
La vénération confuse et terrifiée de l'Egyptien pour son Roi est même indépendante de ses sentiments pour les deux grands services qui, ailleurs, font l'autorité royale : l'application du droit, et le prestige militaire.
L'Egyptien a de bonne heure connu des tribunaux, et, au temps du Nouvel Empire au moins, ces tribunaux appliquent des règles écrites. Il y a des juges locaux, des juges du nome, et enfin ceux qui siègent à côté du Roi. Le Pharaon ne se désintéresse pas toujours de la justice, il prend soin de nous l'affirmer. Mais la contrepartie des éloges que se décerne le souverain est rare du côté des sujets. L'Egyptien n'a pas grande confiance dans la juridiction humaine, l'ayant éprouvée partiale et vénale. Il n'a guère confiance que dans l'au-delà pour satisfaire ses instincts de justice.
Et d'autre part ce n'est pas la force militaire qui le prosterne devant le Pharaon. Sans doute, celui-ci n'a fondé l'unité qu'au prix de luttes héroïques. Sans doute, dès les premières dynasties (3500), il aime se vanter de ses exploits, se comparer à un taureau, à un lion, qui fracasse le Barbare. Il a toujours eu autour de lui une armée régulière. Sinon au temps de l'Ancien Empire, du moins vers 2000, et très nettement sous les grands conquérants (1300-1200), nous entrevoyons les linéaments d'une milice nationale. Une catégorie de propriétaires est privilégiée au point de vue do la possession héréditaire du sol, moyennant l'accomplissement d'obligations militaires. En outre.
de tous temps, le Pharaon, se méfiant des qualités militaires de ses sujets, s'est entouré de mercenaires nubiens, libyens, plus tard syriens et même européens. Tout cela n'en impose guère à l'Egyptien, et les scribes se chargent de nous donner l'opinion moyenne sur la grandeur et la servitude militaires. Leurs diatribes, écrites au temps des grands conquérants, des Ramsès, vers 1200, montrent que la gloire des souverains n'a pas inspiré aux sujets un impérialisme affolé. Les Egyptiens n'ont pendant très longtemps connu que des ennemis peu dangereux, tribus berbères ou nègres du Haut-Nil, nomades du désert, jusqu'au moment où les liyksos leur ont révélé le monde asiatique : toujours ils se sont ressentis de cet état de choses primitif.
Aussitôt mis en possession des bases indispensables de la vie matérielle, et des éléments premiers de l'ordre social, les Egyptiens ont commencé à développer une activité intellectuelle qui les a mis en avance, autant qu'on peut le voir, sur tout le reste de l'espèce humaine. Il semble même que les premiers progrès aient été réalisés avant l'accjuisition complète de ce (jui nous apparaît comme la condition même d'une vie intellectuelle continue : l'écriture. Nous avons aujourd'hui des monuments où l'écriture hiéroglyphique nous semble encore bien engagée dans ses origines pictographiques. Cependant, avant l'époque des Pyramides (avant l'an 3500), le système hiéroglyphique était pleinement développé, avec des caractères représentant, non plus seulement des objets, mais des sons, des syllabes et quelques-uns même des articulations isolées. Ceci sur les grands monuments. Déjà, en outre, on se servait du papyrus, et l'on y traçait ces caractères plus cursifs que nous appelons liiératiques.
Or, la connaissance de 600 caractères, et surtout la capacité de les employer couramment, suffisait pour exig-er de longues études, et définir une classe d'hommes restreinte: celle des scribes. Dès l'Ancien Empire (vers 3000), le scribe apparaît auprès du Pharaon, auprès des grands, auprès des prêtres, intermédiaire obligé et influent entre eux et le commun peuple. C'est un personnage infatué de sa supériorité, ayant ses règles professionnelles, son « self respect » que les anciens se chargeaient de rappeler aux jeunes gens. Le scribe, d'ailleurs, ne se borne pas à rédiger les pièces d'usage courant. Il est déjà là pour consigner par écrit les acquisitions que les ancêtres se sont depuis longtemps transmises oralement, connaissances astronomiques et médicales, recettes de métier et d'art, morceaux sentimentaux ou moraux, hymnes religieux surtout. Le Pharaon (vers 3000) a son gouverneur de la maison des livres. Grâce au scribe, ces acquisitions sont préservées des risques de perte ou dedéformation trop rapide, et la continuité de la vifr intellectuelle est assurée. Parcourons en les diverses provinces.
L'Egyptien a de bonne heure été amené à réfléchir sur certains faits naturels, et surtout à les mesurer, par les nécessités de l'arpentage. Un papyrus (Eisenlohr) nous montre assez clairement où il en était en mathématiques entre 2000 et 1500 av. J.-C. En arithmétique, la multiplication et a fortiori la division lui causent encore de sérieux embarras. Il aborde déjà par un détour des équations simples du l^'' degré. En géométrie, il résout certains problèmes relatifs aux surfaces planes, et même aux polyèdres, par des procédés tout empiriques. Tout cela a le caractère de recettes de métiers (non de secrets).
En astronomie, l'existence très ancienne d'un ordre
social très rég-ulier, et de l'écriture, a permis d'enregistrer certaines notions précises. Avant l'an 4000, le calendrier égyptien repose sur une année de 365 jours. Si les Egyptiens n'ont pas amassé en plus grand nombre les notions de ce genre, c'est qu'ils ont été très vite absorbés, en ce domaine, par les spéculations astrologiques.
En biologie, il semble que la pratique de l'embaumement eût dû conduire les Egyptiens au moins à une connaissance suffisante du corps humain. Mais l'horreur pour la profanation, qui se traduisait par la déconsidération de l'embaumeur, a empêché ce progrès. Le papyrus Ebers (vers 2000) nous montre que, sauf pour les yeux, tout se réduisait à des notions très rudimenlaires : un tiers du papyrus est consacré aux ophtalmies. Il reste qu'on voit paraître dans le pays une vraie classe de médecins, nettement distincte des exorcistes.
En art, l'Egyptien était certainement un des mieux doués parmi les peuples du monde. Les Pyramides (vers 1500) ne sont encore remarquables que par la difficulté de la tâche architectonique qui a été accomplie. Mais les grands temples thébains (vers 1500) supportent la comparaison avec n'importe quels édifices religieux, par le sens du mystère qui s'y révèle. Dans la statuaire, l'Egyptien a atteint la perfection dans le rendu des tètes royales (Thoutmés III, Khuenaton). Et si, dans la représentation du corps, il a été gêné pour le Pharaon par la majesté hiératique, il a montré, dans les statues de gens plus humbles (Scribe accroupi, Sheik-el-beled, dame Toui), que ce n'était pas par incapacité.
L'Egyptien avait les qualités et les défauts d'un peuple de cultivateurs sédentaires. Dans les textes où s'est exprimé son aversion pour le désordre moral, ce
qu'il faut relever d'abord, parce que c'est un trait rare ailleurs, c'est une note particulière de bienveillance. Dans le petit recueil de sentences connu sous le nom d'Instructions du nomarque Phta/iotpou (vers 3000), les qualités recommandées avant tout sont des qualités de douceur, de patience, presque de charité.
L'Egyptien n'a jamais été matérialiste, il n'a jamais douté de la survivance, après la mort, de ce quelque chose qu'il appelait le Double (qa) du corps ; il s'est toujours montré préoccupé d'assurer à son double le maximum du bonheur tel qu'il le concevait. L'embaumement a été pratiqué, non seulement pour les grands, mais, sous des formes plus rudimentaires, pour de très petites gens. Et l'on ne manquait pas « d'instruire » la momie avant l'ensevelissement, autrement dit de lui réciter les formules magiques destinées, avec les amulettes, à la prémunir contre les pièges dont était semé l'au-delà. C'est pour cela qu'a été compilé ce Livre des Morts dont un passage, la « Confession négative », est déjà classique. Ce qu'il faut relever au milieu des recettes magiques, c'est la préoccupation morale : l'âme doit réellement comparaître devant un tribunal, où le mal fait pendant la vie se dressera contre elle. La confession dit comment le grand se prépare à subir l'épreuve. Quant aux humbles, la Plainte du fonctionnaire réooqué (vers 1200) nous montre comment, de génération en génération, il a attendu du tribunal d'Osiris le redressement des torts qui lui étaient faits.
Nous arrivons ainsi à l'élément le plus ancien et le plus permanent de la vie psychique de l'Egyptien : sa religion. A ses débuts dans la vallée du Nil. il était déjà fortement hanté par les forces naturelles qui l'entouraient. Il avait une tendance à la zoolâtrie,
qu'on retrouve partout en Afrique, et qui prouve, que, sous la couche prolosémitique dominante, des éléments africains étaient représentés en nombre. Bienfaisant ou malfaisant, ibis ou chat, taureau, lion ou crocodile, l'animal apparaissait comme l'incarnation la plus naturelle d'un pouvoir mystérieux. Le pli était si fort que même les puissances cosmiques, que l'Eg-yptien adora aussi, furent conçues sous furmo animale, le ciel comme une vache allaitant les étoiles, le soleil comme un épervier. L'àme humaine, séparée du corps, fut représentée comme un oiseau. Ce sont là les dieux locaux, les plus vivants, les plus tenaces.
Certains des dieux locaux sont arrivés ensuite à une brillante fortune. A Héliopolis, Rà était un dieu solaire; partout où Ton adorait le soleil, Rà s'introduisit. A Hermopolis, Thot, en même temps que dieu lunaire, était un dieu intellectuel, inventeur do l'écriture et de la magie : partout, son nom s'associe à ces diflerents concepts. A Busiris, Osiris était un dieu des morts : lui. son frère Set qui l'avait tué, sa femme Isis qui l'avait sauvé de l'anéantissement et momifié, son fils Hurus qui l'avait vengé, s'immiscèrent partout, et pénétrèrent même de bonne heure hors d'Egypte, à Byblos. Phtah de Memphis et Amon deThèbes durent leur fortune à des causes politiques, à la prééminence que prirent les souverains terrestres de leurs nomes.
Mais il ne faut pas croire que les divinités panégyptiennes aient diminué, par leur expansion, le prestige de collègues plus modestes. L'Egyptien associa les uns aux autres dans sa vénération, et laissa aux prêtres le soin d'expliquer la puissance simultanée de ces dieux par des théories compliquées et des généalogies subtiles.
Les attributs des prêtres égyptiens à l'époque his-
torique, peau de panthère etc., portent encore témoignage de l'âge reculé où ils ont paru. Le prêtre sait les moyens d'apaiser ou de remercier la divinité, les paroles qu'il faut lui dire, et sur quel ton. Certains sacerdoces locaux ont su, par une organisation particulièrement forte, faire à leurs dieux une position privilégiée; d'autres ont bénéficié au contraire de la réputation que leur divinité avait acquise pour des causes intrinsèques. Ces sacerdoces ont exercé une influence particulière, ils ont été plus nombreux, plus riches que les autres. Mais ils ne les ont nullement fait disparaître, ni môme n'ont altéré leurs règles spéciales de vie, souvent héréditaires. L'Egypte n'a pas plus connu l'unité sacerdotale que l'unité divine : sous le Moyen Empire seulement (vers 2000), on constate une certaine uniformisation, la distinction de diverses classes de prêtres devient générale.
Dès l'époque des nomes indépendants, nous avons dit que le chef du nome a un rôle religieux, il incarne le totem du nome, et l'incarne héréditairement. Mais, s'il domine ainsi le sacerdoce local, il n'a rien à démêler avec les prêtres des dieux qui ne sont reçus dans le nome qu'à titre d'hôtes. Quand s'est formée la monarchie unique, le Pharaon, incarnation de tous les totems, fils de Râ, résurrection d'Horus, a dominé tous les clergés égyptiens. Quand il a été puissant, il les a en outre peuplés de ses parents, de ses serviteurs éprouvés. Mais la foule sacerdotale a continué à entourer le trône. Son action, pour être occulte, a été maintes fois plus pénétrante que ne le laissent voir les documents officiels. Dans les changements fréquents de dynasties, c'est elle qui fournissait la fiction pieuse masquant le changement parfois brutal, et rétablissant, par les femmes, la continuité.
En somme, même dans ce domaine de la religion
qui est, en Egypte comme ailleurs, la forteresse do l'esprit traditionaliste, les changements n'ont pas manqué. Ils ont plus d'une fois modifié l'importance relative de tel ou tel élément. Mais, et c'est sur ce point qu'il faut encore insister en terminant, ils n'en ont éliminé aucun. Dans la société de la fin du 2^ millénaire av. J.-C, on retrouvait toutes les couches successives, depuis les totems des nomes jusqu'à des concepts presque monothéistes, — le tout cohabitant pacifiquement dans le cœur des fidèles et n'épuisant pas encore leur capacité de vénération.
L'Eg-yptien a eu de très bonne heure (de notre point de vue) le sentiment de l'antiquité de sa civilisation. Vers l'an 3000 av. J.-C. déjà, les « jours du dieu Râ », ceux des serviteurs d'ïlorus (qui furent pourtant des rois en chair et en os), se perdaient pour lui dans la nuit des temps. Aux temps thébains (à partir de 2000), le peuple restait rêveur en présence de monuments comme les Pyramides ou le Sphinx. Et les lettrés, les scribes, les prêtres, compilaient des listes de rois en vue de dater certaines pièces, plus ou moins authentiques, conservées dans les archives des temples. Leur sens historique n'allait pas d'ailleurs beaucoup plus loin. Au temps des grands conquérants (Io00-i200), un événement récent et important comme la domination des Hyksos est déjà un thème do dissertations littéraires stéréotypées, où l'on félicite toujours le Pharaon régnant d'avoir expulsé les Asiatiques, alors que son bras puissant s'étend jusqu'à l'Euphrate. L'immobilité de la civilisation égyptienne, immobilité relative, mais réelle, s'est encore exagérée dans la conscience des Egyptiens.
Cette civilisation, l'Egyptien en a senti très vite la supériorité sur celles de tous les peuples auxquels était étendu son horizon, longtemps si restreint. Il
n'a reçu d'eux que les produits matériels, aucun enseignement d'ordre intellectuel. C'est seulement quand il est entré en contact plus constant avec les Asiatiques, au déclin de la 12^ dynastie (vers 1800), qu'il a subi peu à peu l'influence superficielle de leurs coutumes.
Chaldée
Parmi les civilisations locales qui étaient destinées à durer, à s'étendre et à élaborer l'avenir, la civilisation chaldéenne est une des plus précoces. Les premiers monuments qu'elle nous ait légués remontent certainement au 4^ millénaire avant J.-C. — Sa précocité est due en partie aux conditions favorables que les alluvions des grands fleuves, Euphrate et Tigre dans l'espèce, ofiFrent au travail sédentaire. Mais elle est due aussi à des qualités ethniques particulières chez les hommes qui ont eu à mettre ce sol en valeur. Ces hommes sont le peuple mystérieux des Sumériens. Leur existence se révèle à nous principalement par ce fait qu'ils ont inventé l'écriture cunéiforme.
Partis d'une écriture pictographique, mais n'ayant comme matière à écrire que l'argile de la Chaldée, ils ont été amenés à donner à leurs caractères la forme de coups de griffe isolés, de paquets de clous, qui nous déconcerte d'autant plus que, faits pour être alignés verticalement, ces clous ont été bientôt inclinés de i^^, de sorte que l'origine pictographique en devient
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méconnaissable. — Cette écriture était usitée depuis longtemps, mais se présentait encore comme un mélange de signes idéographiques et de signes syllabiques. quand elle fut adaptée à la langue des voisins occidentaux des Sumériens, les Sémites. Elle a servi longtemps en commun aux deux races, ce qui explique les nombreux bilingues. Puis, quand le sumérien fut devenu une langue morte, le fait que de nombreux textes sacrés avaient été conçus dans cet idiome a forcé les scribes sémites à conserver le contact, à se faire des lexiques. On a donc pu lire couramment le sumérien. Aujourd'hui, il n'y a plus moyen de douter de l'existence d'un peuple et d'une langue sumériens.
Si les Sumériens apparaissent ainsi à l'aube de la civilisation chaldéenne, il est non moins certain que les nomades du désert arabique situé à l'ouest et au nord, les Sémites, ont cohabité de temps immémorial avec eux. Les Sémites en effet étaient renforcés, à intervalles périodiques, par des flots venus d'Arabie. Le premier flot nettement saisissable est le flot accadien (vers 3000). Puis est venu le flot amorrhéen, prépondérant aux environs de l'an 2000. Avec les Sémites, la Chaldée du nord a pris peu à peu le dessus : Babylone est devenue, et est restée, la métropole de la civilisation chaldéenne.
Sumériens et Sémites sont les éléments constitutifs de la nationalité et de la civilisation babyloniennes. Mais la Chaldée a subi aussi l'action d'éléments allogènes, dont quelques-uns ont été passagers, mais dont d'autres se sont implantés longtemps sur son sol. Enfin, un peuple sémitique de fond, et do très bonne heure chaldaïsé, mais mêlé d'éléments mitanniens ou zagriens, les Assyriens, ont passé au premier plan dans le monde des deux fleuves peu avant 1000, et ont gardé la prééminence, avec des éclipses, jusqu'au vii« siècle.
On voit qu'il est délicat de définir la civilisation chaldéenne. La cellule originaire est la Chaldée sumérienne du 4® millénaire. Les caractéristiques définitives apparaissent dans la Chaldée sumérosémite du 3®. Mais on ne saurait définir complètement le typC;, sans tenir compte d'éléments allogènes assimilés, comme la Babylone cosséenne du 2'' millénaire, ou de colonies parvenues à un développement aussi brillant que l'Assyrie do 1230 à 6o0 environ. Et enfin, cette civilisation, bien plus vite diffusée que la civilisation égyptienne, s'est annexée à demi des provinces comme l'Elam ou la Cappadoce, oii nous trouvons sur elle des éléments d'information précieux. Avec ces réserves, nous penserons d'abord, dans notre essai de définition, à la Chaldée sumérosémite du 2® millénaire, subsidinirement à l'Assyrie. Le Chaldéen s'est mis tout de suite à canaliser ses fleuves, et le travail s'est poursuivi durant les 4® et 3® millénaires : vers 2000, les rois creusent encore des canaux, et surtout se font gloire d'entretenir ceux qu'ils ont trouvés existants. L'agriculture a de bonne heure pris le pas sur l'élevage; avant tout, la culture des céréales. Hérodote déborde d'enthousiasme sur la production du pays : « Le froment et l'orge dit-il, rendent 200 pour 1, 300 dans les meilleures années. Leurs feuilles atteignent 4 doigts de largeur. Quant à celles du millet et du sésame, je n'en dirai rien, convaincu que je ne serais pas cru ». Faisons la part de l'optimisme, il reste que le sol chaldéen rendait certainement jusqu'à 23 hectolitres à l'hectare.
Malgré tout, l'agriculture ne tient pas dans cette civilisation la place dominante qu'elle tient en Egypte. Ce que le Chaldéen a été avant tout, c'est un commerçant. Les premières villes qu'il a bâties étaient bien
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modestes (Lagash couvre à peine 100 hectares), et servaient surtout de marchés agricoles. iMais déjà elles étaient en relations courantes les unes avec les autres, et des routes, quand les canaux manquaient, les unissaient. Très vite, les relations s'étendirent, les commerçants se répandirent, surtout au nord : vers 2400, toute une colonie chaldéenne est installée en Cappadoce. La vie commerciale est dès cette époque régie par des règles fixes. Presque pas de trace de troc. L'instrument courant des échanges est le métal, et des rapports stables sont établis entre les métaux. L'or est au cuivre comme 1820 est à 1, l'argent, encore très rare, est à Vor comme 1 est à 6. Et déjà l'habitude des avances en céréales a familiarisé l'homme avec le prêt à intérêt : un taux normal est adopté, qu'on retrouve encore à l'époque néo-babylonienne, 20 °lo- Le marchand envoie ses fondés de pouvoir au loin, soit seuls, soit en caravanes : les principaux exemples que nous avons sont relatifs au commerce interchaldéen, mais on soupçonne que le courant est établi entre la Cappadoce et Assur. La catégorie de documents la plus abondamment représentée dans nos collections est le contrat, rédigé par le scribe sur deux tablettes d'argile, l'une enveloppant l'autre. Tout Babylonien qui se respecte a son sceau. Sur quoi porte ce commerce? Si le Chaldéen va si loin, c'est que nombre de produits manquent à son pays. Avant tout, les métaux. On se demande d'où provient l'or : faut-il croire que, dès lors, celui de l'Altaï arrive de proche en proche à travers ITran ? Le cuivre, en tous cas, vient surtout de Cyprc. L'argent est très rare, le fer tout autant, et ce sont certainement les deux métaux qui attirent nos gens en Cappadoce, près des mines du Pont. Mais il y a d'autres matières qui manquent dans les villes d'ar-
gile : le bois, qu'il faut faire venir du Liban, la diorite qu'il faut chercher dans la péninsule d'Oman. Enfin, on a trouvé (à l'état très sporadique) des objets d'ambre qui se sont infiltrés depuis les bords de la Baltique jusqu'en iMésopotamie.
Que peut donner en échange le Ghaldéen? L'industrie chaldéenne a été réputée de bonne heure. Les Chaldéens excellaient à travailler les pierres et les métaux, les pierres surtout, ornées de sujets qui les ont fait voyager depuis l'Elain jusqu'aux bords de l'Archipel. Mais avant tout ils exploitaient à fond la laine de leurs troupeaux. Au 3® millénaire, les hommes portent des manteaux ornés, de lourds turbans, et leurs femmes s'enveloppent de châles précieux. Les tissus babyloniens ont dès lors assuré leur réputation. On ne peut s'expliquer le commerce étonnamment précoce de la Chaldée sans son industrie.
Il y avait certainement,, dès l'an 3000, de la richesse accumulée, au moins dans les principales vilks de Chaldée, plus que n'importe où ailleurs à la même époque, l'Egypte exceptée. Et si les rois, les prêtres, détenaient une bonne part de cette richesse, Ihérilage en était dès lors réglé dans les familles les plus modestes. Les dispositions du code de Ilammourabi qui y sont relatives sont conçues en termes absolument généraux, et nous verrons que ce code ne fait que reproduire des coutumes vieilles parfois de mille ans. Au surplus, nous savons par ailleurs que les traditions d'ordre et de protection des personnes et des biens avaient au moins cette antiquité en Chaldée.
Les Sumériens ont pu connaître l'organisation par clans, et les Sémites l'ont certainement connue. Mais, sur le sol de la Chaldée, si haut que nous remontions, nous trouvons les uns et les autres sédentaires, et
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organisés en Etats. Ces Etats, à la vérité, sont petits, réduits à une ville et à sa banlieue : le royaume de Lagâsh a mis plusieurs siècles à passer de 36000 âmes à 216000. De temps en temps, un Etat prend le dessus sur les autres, fonde un organisme plus étendu; ensuite existera le royaume de Sumer et d'Akkad, et plus tard le grand empire assyrien. Mais l'habitude subsistera dans l'onomastique d'identifier un pays avec sa capitale.
Les Etats sont gouvernés monarchiquement. 11 y a des raisons de croire qu'à Torigine ces royautés avaient le caractère de théocraties semi-républicaines; les rois portent les titres de patésis, d'issakkous (prêtres); en Assyrie, nous voyons même une magistrature annuelle, le limmu. Le titre de sâv est réservé pour les rois qui régnent sur plusieurs Etats. Mais la royauté est toujours là. Seulement, le roi ne songe pas, dans les règles, à s'identifier avec le dieu dont il est le premier prêtre. Il dédaigne aussi les fictions religieuses qui, en Egypte, masquent les interruptions de l'hérédité. La royauté ici a un caractère réaliste.
Dès le début, on la trouve appuyée sur une force militaire. Comme noyau, il y a une garde soldée. Mais les rois chaldéens ont connu aussi le système do la milice fieffée, ayant en partage des terres à charge de service militaire. On en trouve l'organisation dans le code de Hammourabi. On ne sait pas malheureusement si cette institution eut jamais la même extension en Chaldée qu'en Egypte.
Le roi dirige naturellement l'administration civile, et en particulier la justice. On ne peut affirmer qu'il nomme les juges, mais en tous cas il les contrôle et au besoin les punit. Ces juges avaient depuis longtemps des règles écrites devant les yeux, quand Hammourabi (2100 av. J.-C.) entreprit de codifier la législation. On
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a retrouvé un exemplaire du code à Suse, où il avait été transporté en triomphe par un conquérant élamite, et d'où un Français l'a rapporté. On sait par les tablettes de Cappadoce (vers 2400) que certaines dispositions du Code étaient des coutumes antérieures, mais nous ne pouvons déterminer exactement sur quels points Hammourabi a innové. En tous cas, son code est complet, examinant successivement les crimes, les obligations des fiefFés, les contrats commerciaux, les mariages, les délits relatifs à certaines professions, etc.. Nous savons qu'il fut toujours en vigueur, puisque les étudiants-scribes le recopiaient encore sous les Sargonides, et dans le royaume néobabylonien (vi^ siècle). Il est certain néanmoins qu'en Assyrie il fut modifié par des rescrits ultérieurs. Dans l'ensemble, il a servie trancher pendant 1500 ans les procès des Chaldéens, procès nombreux, car ce peuple apparaît comme beaucoup plus ami de la chicane que l'Egyptien.
Le pays des deux fleuves n'a pas connu, comme l'Egypte, la monarchie gouvernant l'ensemble du pays pendant de longues périodes, les interruptions étant l'accident. Ici, la division, le changement est la règle, sans parler des invasions étrangères, et du dualisme ultérieur entre Niuive et Babylone. La propriété et le travail se sont forcément ressentis de cet état de choses. Ce qui restait seul immuable dans ces révolutions, c'était la propriété des grands sanctuaires, sauf le cas d'invasion par un peuple étranger à la religion chaldéo-assyrienne : encore y avait-il des exceptions.
On le voit, dans ce monde troublé, les grands sanctuaires seuls étaient à peu près sûrs de leurs biens. Les particuliers le savaient, et volontiers avaient recours à eux : nombre de documents attestent que les
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temples recevaient des dépôts, faisaient valoir les fonds, etc.. C'était dans leurs archives que les scribes déposaient les pièces importantes, de même que les textes littéraires, même quand ils n'avaient pas de but spécialement religieux. La civilisation chaldéenne, môme élaborée par des laïques, s'est donc transmise à l'ombre des sanctuaires.
Scientifiquement, le Ciialdéen était porté à la mesure précise des phénomènes. Il a calculé beaucoup. Il se servait naturellement du système décimal, mais avec une forte propension au système duodécimal; et le mélange des deux systèmes l'a rendu adroit au calcul. Dès le 3'' millénaire, nous avons des tables de nombres fractionnaires, même de racines carrées ou cubiques.
Dans la nature, le Chaldéen a été particulièrement attiré par les phénomènes célestes. Les nuits claires de son ciel facilitaient l'observation. Les ^iggoiœat (tours pointues) des plus anciens temples s'élançaient vers le ciel. Naturellement l'imagination peuplait ce ciel d'êtres vivants, mais non sans permettre l'observation exacte. La lune (dieu Sin) a toujours passé au premier plan : à Kharran, son culte dominait. Le soleil (Shamash) ne tient pas ici la même place que chez les Egyptiens. Mais tout ce qui touche aux deux astres a été étudié de bonne heure et de près. Les Chaldéens ont eu tout de suite, et ont gardé, un calendrier lunisolaire. C'est dire qu'il leur a fallu de bonne heure intercaler un mois de temps en temps. Ce n'est qu'au VI® siècle, et à Babylone, qu'on s'est acheminé vers le cycle de 19 ans, qui s'est assis au iv® siècle. Mais la lenteur avec laquelle les Chaldéens y sont arrivés suffit à empêcher de coter trop haut l'exactitude et surtout la continuité de leurs observations.
En biologie il semble bien que, ni la pratique de
l'agriculture, ni l'inspection des victimes animales en vue des présages, n'aient provoqué d'observations scientifiques. Sur le corps humain seulement, on était mieux renseigné. Le code de Hammourabi nous fait voir une corporation de vrais médecins, qui au besoin pratiquent même la chirurgie. Le médecin avait dès lors un concurrent sérieux dans le sorcier. Le concurrent semble l'avoir éclipsé par la suite : à l'époque sargonide, il domine décidément. Et les Grecs, qui ont tant à raconter sur les médecins d'Egypte, sont muets sur ceux de la Chaldée.
Au reste, l'esprit proprement scientifique a manqué. Tout est subordonné aux fins utilitaires. Si le Chaldéen étudie avec tant de soin les astres, c'est pour leur demander des présages et des règles de conduite. Il observe les phénomènes naturels avec le désir permanent et anxieux de provoquer ceux qui sont bons, d'écarter ceux qui sont mauvais, par des pratiques magiques. Avec les contrats, la branche de littérature la plus abondante, ce sont les Omina (présages) et les incantations. C'est dans ce fatras qu'il faut aller chercher certaines observations exactes! Chose plus grave, la tendance, au lieu de s'atténuer avec le temps, n'a fait que s'accentuer toujours, et a tout dominé dans la Babylone qu'ont connue les Grecs.
En art, le Chaldéen se montre de bonne heure actif, mais il a été mal servi par le milieu physique : il n'a guère à sa disposition que de l'argile, et doit aller chercher au loin le bois et la pierre. Sa conception du temple, avec la ^iggourat élancée, ne manque pas d'inspiration. Plus tard, l'Assyrie, en empruntant des éléments hittites, a élevé de somptueux palais. La sculpture nous apparaît dans un stade encore primitif, avec la Stèle des Vautours (avant 3000) ot d'autres monuments, de tous points comparables à
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ceux des toutes premières dynasties d'Egypte. Mais l'infériorité s'accuse vite par la suite.
La musique nous échappe, mais elle était soutenue par la récitation, et ici nous pouvons nous faire une idée des qualités poétiques — au moins de celle des Sémites. Les qualités lyriques éniinentes de cette race se retrouvent, en prose, jusque dans les récits militaires des scribes assyriens. C'est par ces qualités lyriques que les Sémites tiennent une place honorable parmi les peuples artistes. Car on retrouverait dans la littérature hébraïque des parallèles à presque tous les genres cultivés en Chaldée.
Le Chaldéen se distingue par un tour d'imagination sombre : il y a naturellement des exceptions, mais l'impression d'ensemble est écrasante. Il voit le mal partout, et il le craint plus qu'il ne s'en indigne. Il ne distingue pas nettement le mal moral de n'importe quel autre, et se défend contre lui par les mêmes procédés. Dès l'époque sumérienne, nombreux sont les textes oii il est question du péché, chitu. Sous ce nom sont englobées pêle-mêle les souillures physiques, les fautes involontaires et volontaires, les négligences dans le culte, etc.. Qu'on compare avec les textes hébreux : la similitude frappante de la forme fora d'autant mieux ressortir la différence du fond, et la priorité qu'a acquis, chez les Juifs, le point de vue proprement éthique. Le Job chaldéen se plaint comme le Job hébreu; mais on ne le voit pas attaquer le problème du mal avec la vigueur qui a rendu immortel le livre juif.
Surtout, le Chaldéen n'attend de récompense et de punition qu'en ce monde. C'est ici-bas seulement qu'il s'attend à jouir et à souffrir. Nous touchons ici à une -différence essentielle avec l'Egypte. Le Chaldéen s'est, dès le début, représenté la vie d'outre-tombe comme
peu enviable, et surtout pâle. Il avait un enfer, hérité des Sumériens, l'Arratu, et pour cet enfer des divinités spéciales, JXergal et Ereskigal. On racontait même avec précision comment la déesse Ishtar avait franchi les portes de cet enfer. Dans ce sombre royaume, les morts mènent une existence exsangue. Le Clialdéen ne fait pas même d'exception pour le guerrier tombé sur le champ de bataille. Et, chose plus remarquable, on ne voit nulle part que les Assyriens, ce peuple uniquement militaire, aient eu à ce sujet d'autres idées. Seul, le juste sauvé du déluge a acquis l'immortalité sous une forme plus précise et plus heureuse.
Cette répugnance insurmontable à attendre quoi que ce soit de l'autre vie est commune aux Chaldéens et aux Sémites de l'ouest. On sait combien tard, et avec quelles réserves, elle a été surmontée par les Juifs. Seulement, ici, les conséquences pour l'évolution intellectuelle ont été tout autres.
Les Sumériens sont aussi isolés par leur panthéon que par leur langue. Rien de commun avec les Elamites. Rien avec les Sémites. Les noms sont à part, EUil, Dingir, Ninghirsou, Nana, etc. L'un des dieux, Dumuzi, représente la courte végétation du printemps, aimée de la déesse de la végétation, JN'ana, et tuée par l'été : les Sémites l'ont adopté en substituant Ishtar à Nana.
Les Sémites avaient leurs dieux particuliers, plus pâles, semble-t-il, car ils les désignaient volontiers de noms impersonnels. Bel, Adonai, etc. Lidenlification avec les dieux sumériens a eu lieu de bonne heure, car les Sumériens représentent leurs dieux comme Sémites, preuve que la représentation selon un type ethnique propre n'avait pas encore eu le temps de s'implanter : pour les prêtres, ils ont conservé le costume tradition-
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nel, le torse nu avec la jupe. Par l'identification, les (lieux Sémites, Sin, Shamash, Anou, Ea, Nébo. Ishtar, ont pris une figure plus ferme. Le processus du syncrétisme s'achève sous nos yeux au temps d'Hammourabi.
Depuis, le panthéon a pris l'aspect franchement sémite. La seule innovation qui s'introduira désormais est la prépondérance acquise par Mardouk, le dieu de Babel, et, plus tard bien entendu, par Assur, le dieu des grands rois ninivites.
Une notable partie de la littérature sumérienne ou sémite de la Chaldée est de caractère religieux. Nous avons des épopées où sont célébrés les actes créateurs des divinités, des hymnes et des prières en nombre. Ce sont des œuvres de lettrés. Il est certain que, dans la vie religieuse de la masse profane, les idées qu'elles expriment tenaient beaucoup moins de place que les consultations d'astres, les interprétations de présages, les incantations et les exorcismes. Les auteurs des œuvres en question, eux. ont su trouver, pour exalter la puissance de leur divinité, pour obtenir sa protection ou détourner sa colère, des paroles dont l'éloquence est sensible même à des occidentaux. Les parallèles dans la littérature juive s'offrent en foule. Mais, plus se multiplient les analogies dans le revêtement extérieur, dans l'appareil des mythes et des symboles, plus éclate la différence de l'inspiration interne. Manquent, du côté chaldéen, les accents qui vont au dieu père et surtout au dieu juge. On a trouvé (ou on trouvera), dans la littérature sumérienne ou tout au moins babylonienne, la création, le paradis terrestre, le déluge, etc. On y cherchera en vain, je .crois, des traits comme le « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » ou le « Tu enfanteras dans la douleur ». ,.
Le clergé était ancien, nombreux et varié. On connaît plusieurs catégories de prêtres, et plusieurs catégories de prétresses : les unes mariées, les autres vouées au célibat, sans parler de la prostitution sacrée. Mais ce clergé est resté dans la main du pouvoir royal bien plus effectivement qu'en Egypte. Ni dans la Chaldée de Hammourabi, ni plus tard dans l'Assyrie des Sargonides, on ne trouve trace de ces accumulations fabuleuses de biens de mainmorte dont l'inventaire des biens d'Amon nous offre l'exemple dans l'Egypte des Ramessides.
Cette religion reflétait essentiellement le caractère qui s'était transmis du Sumérien au Sémite de Babylone ou deNinive: caractère sombre, pratique, minutieux, sensuel. Toute cette civilisation est marquée au coin du matérialisme et de l'utilitarisme immédiat, avec une nuance de sadisme dans la luxure ou dans la férocité. Et ceci se retrouve chez les Sémites occidentaux. Les traits idéalistes sont bien plus rares dans cette race que chez les Egyptiens ou les Grecs. Do la civilisation, ils ne veulent que la jouissance matérielle. Aussi est-ce dans cette race que la réaction contre la civilisation, qui se traduit de temps à autres dans l'humanité, atteindra son maximun de violence et d'intransigeance : aux saturnales de Tammouz ou de Mylitta répondront les cris de rage des prophètes d'Israël.
Même réduit à des rudiments, l'esprit historique était assez fort chez le Chaldéen pour lui donner lo sens de l'antiquité et de la continuité de sa civilisation. Aussi les divers Barbares qui, de l'est ou de l'ouest, sont venus successivement s'adjoindre au vieux fond suméro-accadien, ne l'ont modifié que d'une manière négligeable. Ils venaient de contrées où l'on s'était habitué, dès le 3^ millénaire, à regarder avec admira-
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tion et envie les plaines de Sinéar. C'était le pays des grandes villes, des temples, des tours qui montaient au ciel. C'était le pays des aslrolog-ues, des devins, des guérisseurs aux prestiges certains. C'était le pays des scribes, et les pays barbares leur ont emprunté, non seulement les caractères parfois difficiles à adapter à une langue étrangère, mais la matière à écrire qui se trouvait rarement dans le pays. La civilisation chaldéenne, inférieure par bien des côtés à celle de l'Egypte, s'est répandue relativement plus vite et surtout plus loin.
Malgré le solide fond suméro-sémite du 3® millénaire, elle risquait de payer cette expansion énorme de l'effacement de ses traits les plus caractéristiques, si elle n'eût trouvé un centre énergique dans Babylone (vers 2000). Hammourabi et les rois de la ^ere dynastie babylonienne ont fondé la situation de la ville de telle sorte que les barbares Cosséens n'ont pas pu la lui faire perdre. Les grands conquérants assyriens ont toujours eu les yeux fixés sur la métropole, l'ont ménagée dans ses rébellions, ne l'ont cbâtiée qu'à la dernière extrémité (689, 648). Assourbanipal a recueilli pieusement les richesses qu'elle recelait, et n'a pas voulu la détruire. C'est ce qui a permis sa revanche et sa renaissance sous les rois araméens. Les Achéménides ont ménagé aussi le particularisme indomptable de son sacerdoce et de ses bourgeois, et ce n'est qu'en 477 que Xerxès s'est décidé à lui enlever son palladium, la statue de Bel. Alors a commencé son déclin.
C'est donc pendant la période do 1500 ans qui va de 2000 à 500 avant J.-C. que Babylone a été la métropole de la civilisation chaldéenne. mais cette période de loOO ans est suffisante pour que la grande ville, avec son individualité fortement marquée, ait imprimé à
cette civilisation, malgré le legs sumérien et les apports assyriens, un cachet babylonien.
Mer Egée
A ces deux foyers principaux, il faut ajouter le domaine égéen, où une civilisation digne de ce nom a fleuri avant le 2*^ millénaire av. J.-G. Le seul élément de cette civilisation que nous puissions apprécier nettement est l'art, mais cela suffit à en mettre hors de doute l'originalité et le développement relatif. Il s'est d'ailleurs produit, dans cette région, une régression ultérieure, mais il n'y a pas eu effacement complet, et les Grecs ont hérité des Mycéniens. Dans le reste de la zone méditerranéenne, même chez les Hittites, on ne trouve rien de comparable comme indépendance et comme valeur absolue.
Inde
Géographiquement, c'est dans le domaine noir que se place la civilisation hindoue. Mais elle est l'œuvre de blancs appartenant les uns à la branche médiane (Dravidiens), les autres môme à la branche septentrionale de la race.
Pour aucune des grandes civilisations, la question
de l'ancienneté n'est si obscure. Les premières dates sûres, dans l'Inde, sont celles des souverains mauryas contemporains des Séleucides, et c'est d'après ces dates qu'on fixe l'apparition du bouddhisme au vi"^ ou au V® siècle av. J.-C. Mais l'apparition du bouddhisme suppose la société brahmanique pleinement constituée dans la vallée du Gange, et, avant celle-ci, nous entrevoyons encore nettement, dans la vallée de l'Indus, une société assez différente. Les spécialistes échelonnent les diverses phases de cette évolution un peu subjectivement, et de fortes divergences d'opinions subsistent. Des découvertes récentes paraissent néanmoins de nature à préciser quelque peu le terminus post quein. Elles attestent sur l'Euphrate, vers l'an 1500 av. J.-C, la présence de gens adorant les grandes divinités védiques : non point les divinités communes aux Indo-européens ni même aux Ariens, mais des divinités spécifiquement indiennes. Nous trouvons donc là un humble rameau de la branche d'où est sortie aussi la grande nation indienne. Et nous ne pouvons guère faire remonter trop au-delà de cette date l'époque de la séparation.
En disant qu'aux abords de l'an 2000 av. J.-C. les ancêtres des gens de l'Euphrate et des Indiens vivaient encore ensemble dans les régions du nord, nous laissons un bon millénaire à leurs descendants pour gagner l'Indus, puis le Gange, et y acquérir les traits de caractère qui les ont distingués du reste des hommes. Les anciens hymnes, les Yédas, nous permettent encore d'entrevoir un état de civilisation très apparenté au fond commun indoeuropéen. Mais avec les premières productions de la littérature brahmanique (lesBrâhmanas et lesUpanishadsque les savants compétents considèrent comme les plus archaïques), la civilisation hindoue est déjà à part.
Elle se distingue d'abord par le régime de la caste : au lieu de la patrie territoriale ou de la famille, l'Hindou est attaché à ce groupe mi-géaétique, milocal, mais avant tout professionnel, qui dérive de la tribu iudt)européenne, mais en constitue une forme bien spéciale. Le régime dos castes est intimement lié à la suprématie du clergé brahmanique, qui a seul formulé la civilisation hind(jue. Le fond de ses spéculations est un sentiment intense de la vie, non de la vie particulière, mais de la vie universelle qui circule, depuis les animaux les plus infimes, en passant par l'homme, jusqu'aux dieux qui animent toute la nature. Ce sentiment, qui s'affirme avec une intensité particulière dans la doctrine de la métempsychose, est au fond de toute la vie intellectuelle hindoue. Il s'associe à la pauvreté de l'esprit scientifique (sauf en arithmétique, en grammaire, en droit), au mépris du fait précis qui se traduit si bien par l'absence de littérature hist(jrique. Il domine toutes les manifestations de l'art et de la morale. Il a inspiré nombre de systèmes religieux et métaphysiques, dont le bouddhisme fut le principal, mais non le dernier.
Dans le nord de l'Inde, les Ariens n'ont pas seulement triomphé par leur civilisation; ils ont injpnsé leur langue, et modifié le type ethnique. Dans le Dekkan, c'est surtout par l'infiltration du clergé brahmanique que leurs conceptions se sont imposées. Là. les éléments préariens, quoique fortement mélangés, ont même gardé leur individualilé. D'abord, en beaucoup d'endroits, au point de vue linguistique: les langues dravidiennes ont affirmé leur existence, plus tard, par une littérature assez riche. Autrement aussi, les allogènes ont réagi. Les indianistes sont portés à trouver chez eux, au nord comme au sud, les traits précurseurs de l'organisation du village indien. Et, proba-
bloment, des divinités autochthones très vieilles so cachent sous les grandes fig-ures divines qui avaient leurs adorateurs dès l'an 300 av. J.-C, et qui. adoptées et adaptées par les brahmanes, ont inspiré par la suite les religions sectaires. Malgré tout, ce que ces populations ont connu de civilisation paraît bien s'être développé exclusivement sur le fond brahmanique.
Autrement, ce serait le seul exemple connu d'une civilisation originale créée par l'humanité mélanienne (encore les Dravidiens s'interposeraientils). Toutefois, c'est là un postulat ethnographi(|uo qu'on no doit appliquer qu'après avoir recueilli le témoignage des faits.
Chine
A l'extrémité orientale de l'Asie, au sud des grandes plaines qui sont le domaine actuel des nomades, l'immense région où coulent l'Houang-ho. le Yangtscu-Kiang et le Si-Kiang paraît avoir été très anciennement le siège d'une civilisation commune assez peu développée, qui, fondée religieusement et politiquement sur l'agriculture et le féodalisme, se sépare nettement de la civilisation des gens de la ste[)pe, fondée sur l'élevage des troupeaux et l'organisation tribale. C'est celle des Chinois préhistoriques et de leurs voisins méridionaux aujourd'hui presque disparus, Lolos, Thaïs, peut-être aussi Miao-tseu. •
C'est dans la partie seplentri(male de cet immense domaine, la plus froide, sur les bords du Houang-ho
et dans les vallées de ses affluents, que les progrès les plus rapides furent faits par les ancêtres des Cliinois. L'écriture leur était connue dès le milieu du second millénaire avant notre ère, et quelques vestiges récemment retrouvés de cette période nous montrent une organisation religieuse et politique assez avancée. L'histoire à proprement parler ne commence guère avant le viii* siècle avant J.-G ; les historiens du vi^ siècle avant J.-C. prétendaient remonter jusqu'au début du troisième millénaire, mais ils ne nous ont transmis sur cette période que des légendes mythologiques ou des contes de folk-lore. Peut-être des découvertes ultérieures viendront-elles un jour apporter des documents inconnus ; mais, dans l'état actuel de nos connaissances, la Chine nous laisse bien loin des temps où nous reportent les civilisations de l'Egypte et de la Chaldée.
Bien des siècles avant la date où commence l'histoire, la Chine était en possession des éléments matériels de la civilisation. La base de la vie économique était l'agriculture ; la base de la vie politique était le clan féodal territorial. Le peuple était divisé en deux classes, religieusement et politiquement distinctes, les nobles possesseurs de fiefs ou aptes à en posséder, et les serfs agriculteurs, travaillant la glèbe de leurs maîtres. La différence entre les deux classes s'effaça peu à peu aux premiers temps historiques, jusqu'à ce que, quelques siècles avant l'ère chrétienne, les serfs furent admis à la propriété de la terre dont le commerce devint libre. Depuis cette époque, il n'a plus existé en Chine (théoriquement du moins) d'aristocratie de naissance; l'étude (les examens littéraires) et la faveur impériale conduisent des plus bas rangs du peuple jusqu'aux dignités les plus hautes.
Intellectuellement, le Chinois semble s'être distin-
gué de bonne heure par un esprit précis, amoureux de l'exactitude qu'il pousse jusqu'à l'extrême détail : de là de remarquables écoles d'historiens, d'archéologues, d'épigraphistes, do critiques etc. Mais d'autre part cet esprit est dépourvu de fantaisie poétique et d'imagination créatrice. En science, il n'a jamais su s'élever au dessus do l'observation métiticuleuse de petits faits qu'il range côte à côte sans chercher à en examiner les rapports; et la notion d'expérience manque absolument. On a dit parfois qu'il était peu apte à la spéculation philosophique : il serait plus exact de dire qu'il a accepté une fois pour toutes les premières tentatives de synthèse philosophique et scientifique, et que, dépourvu du contrôle de l'expérience, il n'en a jamais reconnu les insuffisances. Mais il a poussé assez loin les spéculations morales et éthiques, sans toutefois se départir d'une psychologie rudimentaire qui, même dans ce domaine de prédilection, n'a jamais permis de réels progrès. La littérature chinoise est honnête et consciencieuse, mais médiocre et terre à terre, avec une tendance à la pédanterie qui se marque de plus en plus quand on descend le cours des temps; les historiens sont excellents par leur souci de l'exactitude et du document précis, mais il y en a bien peu parmi eux qui sachent animer leurs personnages et donner de la vie aux époques et aux scènes qu'ils retracent. La poésie est parfois charmante dans son impressionnisme, mais sans vigueur et sans portée comme sans envolée. C'est dans la peinture, probablement parce que la tradition y était moins rigide, que les Chinois ont montré le plus de fantaisie; et c'est pourquoi, malgré Fétrangeté de conventions qui nous déroutent, c'est, de toutes leurs œuvres d'imagination, celle que nous comprenons le plus facilement et que nous sentons le mieux. En religion enfin, les idées
d'ensemble qui ont germé dans ce milieu ou y ont été importées se sont diluées rapidement dans une masse de superstitions ou de pratiques de détail qui en ont effacé la portée originelle.
Les Chinois se sont longtemps développés à part, sinon dans un isolement complet, du moins à l'écart des autres grands foyers de civilisation. A l'est, la mer qui les borne effraie ce peuple de terriens et d'agriculteurs; elle a été pour lui presque toujours une barrière, et non une route. Au nord et à l'ouest, ce sont des déserts. Au sud-ouest, d'impénétrables massifs montagneux couverts de forêts séparent la Chine de l'Inde. C'est l'Occident plus civilisé qui, aux temps anciens comme dans les temps modernes, alla au devant de la Chine plus barbare. Dès l'époque achéménide, l'Inde et l'Iran ont pu envoyer leurs commerçants et leurs voyageurs jusqu'aux pays du Tarym (le champ de vision des Grecs, en tous cas, ne dépasse pas les Issédons). Mais c'est après Alexandre seulement, au II* siècle av. J.-C, que les relations prirent leur essor, et que le monde hellénique commença à avoir quelques notions de l'existence de la grande civilisation extrême-orientale.
Amérique
Reste à dire un mot de l'Amérique. Los ébauches de civilisation et les civilisations développées qu'elle a vu naître ont un intérêt unique à certains égards, par leur originalité complète, et par les jours qu'elles
ouvrent sur les lois générales de l'esprit hunnain. Mais deux seulement de ces civilisations ne sont pas séparées de l'évolution ultérieure par une solution do continuité absolue : celle des Aztèques et celle des Incas.
Les Aztèques n'ont guère été maîtres du Mexique que vers 1300 de notre ère. Mais ils ont trouvé là une civilisation déjà vieille, œuvre de Toltéques, dont les ruines jonchent le sol de l'Amérique centrale. Une puissante monarchie militaire se drossa au Mexique devant les Espagnols, avec des villes qui surprirent par leur grandeur et leur bonne tenue. Il y avait là des astronomes, des médecins, des pharmaciens. L'art, dont nous avons encore des spécimens, rappelle l'art égyptien des vieilles époques. La religion présentait un caractère particulier de férocité : les temples étaient de vrais charniers, dont la vue et l'odeur soulevèrent de dégoût le cœur, pourtant solide, des capitaines espagnols.
Les Incas exerçaient, depuis plus longtemps que les Aztèques du Mexique, leur pouvoir à Cuzco et sur les hauts plateaux des Andes. Us avaient organisé là une monarchie centralisée et collectiviste. Il s'y trouvait de bonnes routes, des constructions soignées dont l'ornementation dorée sollicita la cupidité des Européens. De menus objets, spécimens de poterie, de sculpture en relief, permettent d'affirmer qu'un art digne de ce nom fleurissait. Les Incas, à la différence des Aztèques, ignoraient l'écriture.
Ces civilisations ont étonné les conquistadores par contraste avec la sauvagerie des Caraïbes et autres populations des Antilles. Mais, dans l'ensemble, l'Amérique vers ioOO était à peu près au degré d'évolution que l'Egypte et la Chaldée avaient atteint 2000 ans av. J.-C. Rien de ce qui existait sur ces hauts plateaux ne pouvait résister à l'introduction brusque de la ci-
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vilisation européenne. Il y a là de quoi affirmer que l'humanité américaine aurait pu, avec le temps, avoir une histoire à elle: en fait, elle ne l'a pas eue.
Nous avons maintenant passé en revue les civilisations locales dont l'étude a été suffisamment poussée par les spécialistes pour permettre de risquer un essai de définition. On pourra en découvrir d'autres semblables. On peut en chercher partout où des circonstances géographiques favorables rendent possible un minimum d'importance statistique : il faut qu'un milieu civilisé ait réalisé une certaine densité de population pour qu'il ait résisté à la pression des masses environnantes.
L'étude de ces civilisations est pleine d'enseignements pour l'anthropologue, pour l'ethnologue, pour le géographe, pour le sociologue. Elle fournit les éléments d'appréciation nécessaires pour faire le départ entre ce qui revient:
1° aux propriétés générales de l'espèce humaine;
2° aux particularités du milieu géographique ou ethnique;
3" aux interdépendances et aux influences réciproques des civilisations.
C'est ce dernier point qui est, à notre avis, le domaine propre de l'historien. Si civilisé qu'ait été un milieu humain, il n'est historique que dans la mesure où il a laissé de son existence une trace durable, dans la mesure où l'on peut encore discerner et indiquer son apport dans le capital de l'humanité actuelle. Il faut qu'il apparaisse à l'historien comme un affluent du grand fleuve qui coule encore.
Les contacts des civilisations ont été l'eff'et de causes multiples. Tantôt c'est le commerce qui les a pro-
duits. Mais il est à remarquer que le commerce de proche en prochepeut exister longtemps entre contrées éloignées, et propager des produits naturels ou fabriqués do l'une à l'autre, sans qu'on ail en aucune façon le droit de parler de connexion psychique entre ces contrées, qui continuent môme souvent à s'ignorer. L'ambre arrivait de la Baltique en Egypte, dès le 4* millénaire, les céréales ont peut-être passé de l'Asie antérieure en Chine dès une antiquité reculée, la soie est venue de Chine dans le monde méditerranéen avant J.-C, le tout sans amener aucun échange intellectuel entre le point de départ et le point d'arrivée, sans même, semble-t-il, éveiller de curiosité ici ou là. Et les Européens ont connu les épiccs bien des siècles avant d'aller en Malaisie ou en Amérique. — Plus souvent ce sont les migrations, les invasions, les guerres qui ont mêlé les milieux ditïérents.
Enfin, le prosélytisme religieux est apparu avec les grandes religions qui se jugeaient en possession de vérités absolues et universelles. Encore est-il absent dans le judaïsme antique et le mazdéïsme. Le bouddhisme a donné le premier l'exemple d'une propagande s'adressant à l'humanité : le christianisme et l'islam ont suivi, chacun avec des procédés particuliers.
Mais il serait vain de vouloir déduire d'une formule unique l'évolution humaine, ou même d'étudier séparément les divers facteurs, au mépris de la chronologie. Dans la réalité, tous ces facteurs ont agi ensemble, enchevêtrant inextricablement leurs effets, et on fausserait gravement le tableau en voulant résoudre cet enchevêtrement. L'histoire n'est pas un théorème, mais un drame.
Les civilisations locales apparaissent comme des œuvres collectives, créations de groupes humains particulièrement favorisés par les circonstances ou
particulièrement bien doués. Mais, dans leur rayonnement, dans leur propagation au loin, jusqu'aux limites où chacune d'elles en a rencontré une autre à peu près équivalente, la part des collectivités n'est pas prépondérante. Le civilisé, conscient de sa supériorité, n'est pas porté à communiquer à d'autres les éléments qui la constituent. Le barbare est porté à s'assurer rapidement, brutalement, les biens qu'il convoite, sans comprendre qu'il en compromet, par là, l'existence même : rien ne lui est plus naturel que de couper l'arbre pour avoir le fruit. C'est ici qu'intervient l'élément individuel, le Héros. Pour secouer l'égoïsme grégaire du civilisé, pour capter les appétits du Barbare, l'intervention de personnalités puissantes semble indispensable. Celles qu'on connaît sont, naturellement, des plus variées, mais il semble bien que les principaux types se laissent ranger assez facilement dans une des trois catégories que nous avons définies plus haut. La curiosité scientifique provoquée par les produits lointains et précieux, le prosélytisme religieux, l'instinct de domination et d'organisation du soldat, nous apparaissent comme les mobiles dominants. Qu'on arrête son esprit sur les noms de grands explorateurs, comme les voyageurs ioniens ou arabes, du Chinois Tchang-Kieng et du Vénitien Marco-Polo, de Christophe Colomb et de Vasco de Gama ; sur ceux des grands fondateurs des religions, Bouddha, leChrist, Mahomet; sur ceux des grands conquérants, Thoutmès ou Alexandre, Gengiskhan, Corlez ou Dupleix, — ces noms, dont le lecteur grossira facilement la liste au hasard do ses souvenirs, évoquent des actions dont l'étendue, dans l'espace et dans le temps, a dépassé la portée d'influence des collectivités les plus intéressantes, et qui n'auraient pu, je crois, être suppléées par elles. On peut faire aussi petite qu'on voudra la
part des individus dans l'évolution d'un milieu humain déterminé. Au point de vue de l'établissement des contacts, du brassage des divers milieux (qui est, à mon avis, le vrai point de vue historique), on ne saurait exagérer l'importance relative du facteur individuel. Il faut les héros pour faire éclater les barrières.