L. BoRCHARDT, Die Annalen des alten Reiches
F. Thuread-Dangin, La chronologie des dynasties de Sumer et d'Accad, 1918.
P. ScHEiL, Comptes-rendus Acad. des I et BL., 1911.
The Muséum Journal (Philadelphie), déc. 1920, mars 1921^ Lehmann-Haupt, dans Klio, 1921.
L'Eg-ypte et la Chaldée sont les pays dont les annales nous reportent le plus loin dans le passé. Partout ailleurs (sauf en Chiue), les dates qu'on nous donne pour les époques les plus anciennes dérivent, consciemment ou inconsciemment, directement ou indirectement, des dates établies pour ces deux contrées. Il est donc utile de rappeler en quelques mots sur
quelles bases reposent la chronologie égyptienne et la chronologie chaldéenne.
En Egypte, on n'avait pour guide, il y a encore cent ans, que l'historien grec Manéthon (iii*^ siècle avant J.-C.)- Son schéma des dynasties égyptiennes sert encore de cadre à l'histoire, bien qu'il soit vicié par des fautes aujourd'hui bien constatées : par exemple, pour la plus grande des dynasties égyptiennes, la 18^, le tableau de Manéthon est tout-à-faiterroné. On a maintenant, heureusement, des listes de rois d'Egypte beaucoup plus anciennes. Certaines ne reniontentqu'au temps du nouvel Empire (2® millénaire avant J.-C.) Mais quelques fragments viennent de la fin môme de l'ancien Empire, entre autres la fameuse Pierre de Palerme.
En outre, des points de repère précieux sont fournis par l'évolution du calendrier égyptien. Dès la plus haute antiquité, les Egyptiens se sont servis d'une année de 365 jours, qui retardait de un jour à peu près tous les quatre ans sur l'année solaire vraie. Le jour de l'an égyptien (1*''' Thoth) parcourait donc toute l'année dans un intervalle de 1460 ans, au bout duquel il retombait à la date considérée comme normale, 19 juillet julien, lever de l'étoile Sothis (d'où le nom de période sothiaque). Comme on sait qu'une de ces coïncidences se place vers l'an 140 après J.-C, on en déduit que la précédente est tombée vers l'an 1321 avant J.-C, celle d'avant vers 2781 avant J.-C, celle d'avant encore vers 4240 avant J.-C. Cette dernière date a été fixée par l'historien allemand Ed. Meyer comme l'époque de l'introduction du calendrier égyptien. De plus, pour les époques comprises entre ces points de repère, si par hasard un document fixe la position dans l'année vraie d'une date exacte du calendrier égyptien.
on a tout de suite l'époque où se place l'événement ainsi daté. Nous allons en voir des exemples.
Partons du bas. L'époque de la 26'"« dynastie (663-525) est assurée à quelques mois près, par toutes sortes de recoupements. Même pour l'épique antérieure, le schéma manéthonien tient dans l'ensemble, et il est confirmé par certains synchronismes : par exemple Sheshonq, le premier roi de la 22"^^ dynastie, est contemporain du roi juif Roboam, et tous deux se placent dans la seconde moitié du x** siècle avant J.-C. On n'éprouve pas non plus de grandes difticultés pour l'époque de la grandeur égyptienne (^8^ 19^ et 20® dynasties). Les moyens de vérification ne manquent pas. La date où le i" Thoth a coïncidé avec le 19 juillet (1321 avant J.-C.) correspond au règne de Menpehtire Ramsès P% premier roi de la 19'"® dynastie. Sous Thoutmès 111. le grand roi de la 18® dynastie, on sait que le mois de Pachons correspondait à avril, le mois de Phamenoth à mai, ce qui place ce règne en 1500-1450 avant J.-C. Nous verrons plus tard qu'à tout cela s'ajoutent des syncbronistnes avec la Ghaldée. C'est par delà que commencent les diflicultés.
Manéthon a étendu d'une façon monstrueuse la période de la domination des Hyksos, en considérant comme successifs une série de règnes qui ont été en réalité simultanés. D'autre part, on a. pour le règne de Sénosrit 111 (12® dynastie), un synchronisme entre une date égyptienne et une date astronomique, qui force à placer ce règne en 1900-1850 avant J.-C, — ou 1460 ans auparavant. Le sentiment de la continuité s'oppose à un pareil bond dans le passé, et les égyptologues sont à peu près d'accord maintenant pour adopter la « chronologie courte ». qui met la 12'"® dynastie en 2000-1800 avant J.-C. L'accord n'est malheureusement pas encore fait pour l'épixiue antérieure.
L'intervalle entre l'Ancien Empire (4®, 6® dynasties) et le moyen (12'^) est une période de troubles, pour laquelle on manque de points de repère. Un document semble bien indiquer que, sous la 6^ dynastie, l'époque des basses eaux tombait en Epiphi, ce qui placerait cette dynastie vers 2750 avant J,-C. Mais le texte en question estincertain. De bons historiens l'ont nég^ligé; ils ont évalué, au jugé, la période do troubles à 200 ans environ, et placé l'Ancien Empire de part et d'autre de l'an 3000. Tout dernièrement, M. Borchardt a revisé la question.
Il part de textes qui établissent des synchronismes entre l'époque du maximum de crue et certaines dates égyptiennes. Un de ces textes le conduit à placer le roi Néférirkere, de la 5^ dynastie, entre l'an 3500 et l'an 3000. Puis, une méthode ingénieuse lui a permis de déterminer la longueur de la pierre de Palerme, et d'en déduire la durée des dynasties énumérées sur cette pierre. La l''^ et la 2® ont duré l'une 248 ans, l'autre 296. Pour la 3^ et la 4® les données relatives à la durée de construction des grandes pyramides forcent à étendre les 2 dynasties sur un espace de 450 à 500 ans. Enfin, la fête Djet, qui se reproduisait tous les 120 ans à partir de l'introduction du calendrier, a donné des points de repère intéressants pour les deux premières dynasties. En confrontant tout cela, M. Borchardt arrive aux conclusions suivantes :
l'« dynastie 4186 av. J.-C.
2= dyna^-lie 3938
3« dynastie 36 i2
4« dvnastie vers 3430
5^ dynastie vers 3160
Néférirkere vers 3140
6« dynastie vers 2920 ■ •
Troubles, environ 2720 — 2220 H« dynastie vers 2040 12« dynastie 1996
Ainsi le début delà monarchie égyptienne se trouve placé très près de l'introduction du calendrier, et il faut avouer que cela est plus satisfaisant que la chronologie indiquée ci-dessus. L'introduction d'un calendrier compliqué suppose déjà un état de civilisation avancé. Or, nous avons des monuments de la f® dynastie, et, tout en témoignant déjà de certaines qualités artistiques, on doit reconnaître qu'ils sont encore bien frustes. On répugnerait à placer ces monuments plusieurs siècles après l'adoption du calendrier. Les vues de M. Borchardt se trouvent ainsi étayées par ailleurs. Vers 4000 avant J.-C, l'Egypte avait déjà une civilisation assez avancée dans tous les domaines, ei il faut encore en reporter le premier essor à plusieurs siècles en arrière, soit, en gros, vers 5000 avant J.-C. Nulle part ailleurs, nous le verrons, on n'atteint avec certitude de pareilles dates dans le passé.
Si nous passons en Chaldée, nous rencontrons des difficultés plus grandes, qui tiennent à la multiplicité des dynasties locales, au milieu desquelles l'ordre de légitimité n'a pas toujours été reconnu par les annalistes d'un accord unanime. Quoique, à partir de l'an 2000 environ, la préséance de Babylone ait été acceptée, il a subsisté, même alors, certaines divergences de vues. C'est ainsi que les listes babyloniennes que nous avons (datant de 500 avant J.-C. environ) et celle de Bérose (iii^ siècle avant J.-C.) ne concordent qu'à partir du xiii*^ siècle. Le Canon des Rois, dressé par les astronomes d'époque romaine, ne commence qu'avec
î'ère de Nabonassar (747). En revanche, nous avons ici un moyen de contrôle dans les listes assyriennes, en particulier dans la liste des magistrats épf)nymes •annuels appelés Limmii, qui nous est conservée intérgralcment de l'an 900 à l'an 630 environ.
La chronologie ne fait pas de difficulté à partir de 731 avant J.-G. Auparavant, la principale des listes ibahyloniennes. la liste A. ne contient qu'une lacune, «dans laquelle s'est perdue la durée de la 8® dynastie, 9Tiais cette lacune suffirait à rendre incertain tout l'ensemble. Heureusement, des documents récents ont permis de la combler à peu près. Et surtout, nous avons des synchronismes assyriens. Les documents assyriens du viii^ et du vii^ siècles fournissent parfois des points de repère pour les époques antérieures : par exemple, on sait que Toukoultininip F'"a régné en Assour un peu avant 1230. Comme d'ailleurs il est signalé comme contemporain du roi babylonien Kashtiliash, celui-ci est daté, et permet de fixer la 3" dynastie babylonienne (dynastie cosséenne) de 1730 à 1173, à quelques années près.
Pour les deux premières dynasties, la liste A donne les chiffres de 3G8 ans et de 300 ans. Mais il est prouvé que la 2* a régné un certain temps conjointement avec la l''^. On avait donc été jusqu'à l'éliminer complètement (Ed. Meyer). Le P. Kugler, par une étude attentive des synchronismes astronomiques, l'a assise avec fermeté entre les années 2233 et 1926.
Auparavant, on avait les listes des rois d'Ur et d'Ishin. La fin de ceux-ci concordant avec la prise d'Isin, que l'histoire de la 1" dynastie, maintenant datée, permet de placer vers 2127, on a :
Rois d'Ur 2i69-2333 Rois d'Ishin 2333-2127.
On avait encore des listes de dynasties antérieures, avec une lacune relative à la durée de la domination des Guti, laquelle se place avant les rois d'Ur. Cette lacune vient d'être comblée par des textes attribuant aux rois des Guti 123 ans de règne, de 2600 à 2475 environ.
La chronologie des dynasties d'Ur et d'Ishin dépend de la date assignée à la chute dishin : si l'on retarde celle-ci de quelques années, comme M. King qui la place en 2113, on retarde d'autant le début de la dynastie d'Ur. Au reste il faut encore admettre un petit intervalle entre les Guti et celle-ci. Le document d'Uturchegal permettait de le supposer. La nouvelle liste qui nous donne la durée des Guti le confirme.
Voici en effet comment nous sommes amenés à reconstituer une partie de la liste relative à la période qui nous intéresse (on lira les trois colonnes l'une après l'autre, de gauche à droite) :
Le peuple des Goutiens n'avait pas de rois
15e roi X ans
Duugi fils d'Urengur
Imbia
16e roi
58 ans
5 ans
Ingisku
7 ans
X ans
17e roi
X ans
Pursin
fils de Dungi
9 ans
"Warlaguba 6 ans
189 roi X ans
Gimilsin fils de Pursin
Sarlagarma
19e roi
7 ans
X ans
X ans
Ibisin
5e roi
20e roi
fils de Gimilsin
X ans
X ans
25 ans
6e roi
2le roi
5 rois
X ans
X ans
117 ans
7e roi
X ans
8e roi Le
I ans
21 rois i24 ans 40 jours peuple des Goutiens fut battu
IjG peuple d'Ur
fut défait
Le royaume
passa à Isin
9e roi
Le royaume passa
Lsbima
X ans
32 ans
10e roi
Gimilsin
X ans
fils d'Isbima
lie roi
/ devint roi
10 ans
X ans
1 2 ans
Idindagan
12e roi
f X fut battu
fils de Gimilsin
X ans
Le royaume
21 ans
13e roi
passa à Ur
Isin-Dagan
X ans
Urengur
fils d'Idin-Dagan
14e roi
devint roi
207 ans
X ans
18 ans
5e roi
Comme on voit, entre la rubrique marquant la fin des Guti et celle qui note le début des rois d'Ur, il y a juste place pour un règne (sans doute celui d'Uturchegal d'Uruk). En attribuant à ce règne la durée moyenne d'une trentaine d'années, on placera la fin des Guti vers 2500, leur début avant 2600. Comme il faut encore placer avant eux une dynastie d'Uruk (26 ans), la grande dynastie d'Agadè, dont nous allons parler tout de suite, sera datée de 2850 à 2650 environ. Le flottement est seulement de quelques années.
Auparavant on a :
Dynastie d'Opis 97 ans Dynastie de Kish 585 ans Dvnastie d'Uruk 25 ans Dynastie d'Agadè 197 ans Autre dynastie d'Uruk 21 ans
La plus intéressante de ces dynasties est celle d'Agadè, qui se place ainsi de 2825 à 2625 environ. Ses deux grands rois ont vécu, Sargon de 2825 à 2275 environ, Naramsin de 2748 à 2692 environ. Il est donc maintenant certain que le scribe de Nabonaïd (vers 550
356 PKOLÉGOMÈNES
avant J.-C), qui les plaçait3200 avant lui, s'est trompé d'un millénaire.
On voit que ces listes nous reportent jusqu'aux environs de l'an 3500 avant J.-C. Il faut, bien entendu, réserver la possibilité de dynasties encore antérieures, mais sans aller trop loin. Nous avons des monuments contemporains des rois de Kish. Ils sont terriblement grossiers. Il ne faut pas reporter les débuts de la civilisation chaldéenne trop au-delà de l'an 4000. Audelà, le champ est libre pour la fantaisie, qui n'a pas laissé de se donner parfois libre carrière.
Au reste les listes que nous dressons, tant en Egypte qu'en Chaldée, sont forcément à la merci d'erreurs de copie ou d'interprétation, tant qu'il n'y a pas de recoupements. Les recoupements commencent à l'époque où les Pharaons de la 18" dynastie étendent leur domination sur l'Asie antérieure. Alors, nous avons des lettres échangéesentre Aménophis IV d'Egypte et Bournabouriash de Babylone, dont les dates, établies d'une manière tout-à-fait indépendante, s'étayent cette fois l'une l'autre. On peut placer, à quelques années près, Aménophis IV en 1379-1362, et Bournabouriash en 1368-1344. Puis, nous avons des synchronismes fournis par les archives des rois hittites, dont la chronologie dépend de celle de l'Egypte ou de la Chaldée, mais qui se sont trouvés en contact avec les deux pays. Ainsi Hattusil (de 1300 à 1270 environ) est le contemporain à la fois deRamsès II d'Egypte (1305-1 2 io environ) et des rois babyloniens Kadashmanturgu (1294- 1278) et Kadashman-Ellil (1278-1272). Plus tard, nous avons des recoupements analogues par les rois juifs, dont la chronologie comporte certaines incertitudes, mais qui fournissent tout de même des points de re-
père, tant avec l'Egvpte (Sheshonq) qu'avec l'Assyrie (Téglathphalasar). Vers 700, Egypte et Assyrie se retrouvent directement en contact.
On peut donc considérer que les annales royales d'Egypte nous reportent jusqu'au 5*^ millénaire, celles de Chaldée jusqu'au 4®. Nulle part ailleurs nous ne remontons de façon certaine, ni même probable, à de pareilles distances. En Chine, les sinologues semblent considérer que la chronologie n'est tuut-à-fait sûre qu'à dater du viii« siècle avant J.-C. Il est bien entendu que, dès le 2^ millénaire, la monarchie chinoise avait des annales, dont les grandes lignes au moins sont perceptibles. Mais les Chinois eux-mêmes, en plaçant à la tête des listes des personnages mythiques, atteignent au plus lo 3® millénaire.