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SYRIE

pour donner ce dont elle est capable, doit être protégée contre la montagne, qui a abrité les repaires des Assassins, les châteaux-forts de nos Croisés, les forteresses des Druses. L'Antiliban est subalterne : en face, le Liban a perdu ses cèdres, mais il peut toujours donner asile, comme il le prouve aujourd'hui, à une population très dense, cultivant avec succès les pentes les plus élevées (Maronites).

Le Liban descend jusqu'à la mer, laissant juste la place pour la banlieue des villes phéniciennes. Au sud, c'est Tyr et Sidon, dont la vie fut mêlée à celle de la Palestine. Au centre, Gebel a été aux premiers âges, et Beyrouth est maintenant, le port principal de la Syrie. Au Nord, Arvad et ses voisines ont exporté jadis un vin que produisent encore les montagnes des Ansarieh. 150 kilomètres séparent ces villes de la grande île de Cypre (10.000 km. q.), célèbre jadis par ses forêts et son cuivre, et de tout temps point de passage important pour le commerce.

Au N. du Liban, une plaine assez large s'ouvre jusqu'au Taurus, plaine qui se mêle peu à peu au désert. Ici l'Oronte vient déboucher dans la mer, et un petit fleuve, l'Afrin, se défend contre les sables. Aussi le pays a-t-il toujours vu des cités importantes, Antioche dans l'antiquité, aujourd'hui Alep. Il doit sa population et sa richesse à ce qu'il est le point de contact de la Syrie avec deux régions non moins importantes qu'elle. Asie-Mineure et Mésopotamie. Pour aller en Mésopotamie, il suffit de franchir les passages de l'Euphrate. Pour gagner l'Asie-Mineure, le chemin est plus rude. La courte chaîne de l'Amanus est un premier obstacle, et elle enferme, entre elle et le Taurus, la plaine d'Issus, où s'est plus d'une fois joué le destin de l'Orient. C'est que là passent toutes les routes qui vont de la haute Asie, soit à la Médi-

terranée en évitant le désert arabe, soit à l'Asie- Mineure et à Constantinople.

Ce caractère de lieu de passage, que la Syrie du Nord présente à un degré si éminent, est le caractère de toute la Syrie. Toute son importance historique est venue de ce qu'elle est au carrefour de l'Egypte, de la Chaldée et de l'Asie-Mineure. Elle n'a jamais eu de civilisation propre, mais elle a fondu en elle toutesces civilisations — sans compter celles que lui a apportées la mer. Suivant les temps, elle a été un passage d'armées ou de caravanes; elle a connu tantôt les razzias monstres, tantôt le commerce le plus intensif. Mais, guerre ou commerce, la civilisation s'y~ est toujours présentée avec un caractère hybride et réaliste, propre à susciter des réactions violentes chez, les nomades qui s'infiltraient sans relâche au milieu de cette luxure. On sait assez quelles ont été les conséquences de ces réactions : la Syrie a été, avec la vallée du Gange, le plus important foyer religieux du monde.

Asie-Mineure

L'Asie-Mineure est la seconde région méditerranéenne de l'Asie. Mais, asiatique et continentale par sa masse (540000 kilomètres q., l'étendue de la France), elle est déjà européenne par les trois quarts de son littoral. Si la côte sud est encore analogue à celle de Syrie (36^ de latitude Nord), la côte occidentale est intimement liée à la Grèce, les détroits sont à peine une séparation des deux continents, et la côtenord (42"^ latitude Nord), qui ne connaît mémo plus

l'olivier, est déjà toute semblable à la Crimée. Dans l'ensemble, c'est une terre de transition : dans l'ensemble seulement.

En effet, l'Asie-Mineure est, répétons-le, un plateau, et un plateau massif, et un plateau élevé : l'altitude moyenne s'y tient généralement au dessus de 1000 mètres. De plus, une fraction assez notable de ce plateau (oO.OOO kilomètres q.) constitue un désert proprement dit, le désert de Caramanie. A l'extrémité orientale de ce désert s'étend le lac Tatta, grande saline qui, exploitée par les villes voisines sises sur l'Halys, a subvenu souvent aux besoins de presque toute la péninsule. En suivant la route qui parallèlement à l'Halys longe la saline à l'est, le voyageur a besoin de signaux. Quant au désert même, c'est tout juste si ses abords comportent un rudiment de vie pastorale. Et les armées qui ne l'ont pas tourné par le nord ou par le sud s'y sont perdues, témoins nos Croisés. — En dehors même de ce désert proprement dit, le caractère de steppe est bien marqué dans d'autres parties du plateau. Par exemple, au nord-est, dans la boucle de l'Iîalys, dans la Cappadoce ancienne, l'élevage du cheval, puis du chameau, a été parfois de grande ressource. Même dans les régions plus occidentales, çà et là, la steppe reparaît: le voyageur qui, venant d'Ionie, arrive aujourd'hui aux ruines de Sardes, en est frappé. On conçoit bien que les Turcomans, après une traversée rapide de l'Iran et de la Mésopotamie, aient trouvé ici une seconde patrie.

Le désert de Caramanie et ses abords forment un sérieux isolant. D'autant que les rebords du plateau, au sud comme au nord, sont des régions montagneuses qui s'allongent le long des côtes opposées, et qui sont d'accès difficile. Le désert asianique rejette vers

l'Asie les contrées de l'est, et vers l'Europe celles do l'ouest. Il est conforme à la nature d'examiner successivement ce qui se trouve au sud, à l'est, au nord, à l'ouest de ce pôle répulsif; nous emploierons les noms anciens (mieux adaptés à la géographie que les divisions turques): Cilicie, Cappadoce, Pont et Paphlagonie, Phrygie, Lydie et lonie.

Au sud du désert, ou mieux au sud-est, se dresse la chaîne du Taurus, fort continue dans sa partie centrale, dont la direction va du sud-ouest au nordest, et possédant des pics de plus de 3000 mètres. Complètement isolé vers le Nord, le mont Argée atteint les 4000 mètres ; avec sa terre de feu, c'est le témoin le plus net des phénomènes volcaniques dont la péninsule, comme toutes les terres méditerranéennes, a été le récent théâtre. Un seul passage abordable dans le Taurus : les Pyles ciliciennes des anciens, qui ont toujours été sévèrement gardées quand le pays avait des maîtres vigilants. Aux extrémités, la montagne se rompt et s'abaisse: à l'ouest, dans les montagnes, âpres encore, qui entourent le golfe de Satalie; à l'est, en plusieurs chaînons, Taurus ou Antitaurus, qui vont surplomber l'Euphrate. Au sud, une chaîne courte et nette, l'Amanus, achève de tirer le verrou entre l'Asie Mineure et la Syrie. Mais le Taurus s'écarte assez de la mer pour laisser place à une plaine fertile, la Cilicie. Des cours d'eau rapides, le Sihoun, le Djeihoun, se précipitent du Taurus en lui enlevant une masse relativement énorme de débris, qu'ils étalent à leur embouchure. Les villes sises sur ces fleuves, Tarse jadis, Adana aujourd'hui, ont toujours fait une impression paradisiaque aux hommes qui venaient de la steppe asianique. Mais, à l'est de la Cilicie, une autre plaine, étranglée entre le Taurus et l'Amanus, et dont on ne sort au sud que par le dé-

filé de Beïlan, a toujours été le rendez-vous marqué pour les potentats de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique: Alexandre contre Darius, Turcs contre Mamelouks, Mahmoud contre Méhémet-Ali. L'île de Chypre est plus près de la Cilicie que de la Syrie, puisque le point le plus rapproché n'est pas à 100 kilomètres : et pourtant l'île a toujours regardé moins vers les ports de l'Asie-Mineure que vers ceux de la Phénicie, autrement importants pour le commerce mondial.

Le Taurus. par ses contreforts orientaux, borde l'Euphrate sur un parcours de 200 kilomètres, ou, plus exactement, il se rattache naturellement aux montagnes d'Arménie. Le fleuve, venu du nord, trouve tout juste son passage en serpentant dans ces montagnes. Le voyageur qui descend en kelek son cours impétueux est retourné à chaque instant et peut admirer le paysage sous toutes les orientations. A un certain endroit, un élargissement donne abri à la ville de Malatieh, étouffante en été, froide en hiver, et pourtant importante comme passage, parce qu'elle est près de l'endroit où le Mourad et le Tigre ouvrent des percées dans le massif arménien. Bien entendu, c'est néanmoins plus au sud, au sortir des monts et des rapides, que sont les passages principaux de l'Euphrate. — D'autre part, le Taurus, et ses prolongements arméniens ne sont séparés que par une entaille de la chaîne pontique: entaille où coulent en sens inverse le Lykos vers l'ouest, et vers l'est l'Acampsis d'Arrien. Nous retrouverons la chaîne pontique. Disons seulement ici que tout l'est de la Cappadoce se présente ainsi comme une contrée montagneuse, qui ne s'abaisse qu'à la hauteur de Sivas et de Tokat. De ces deux villes, la première, la victime de Tamerlan, est au sud, sur l'Halys; la seconde est au nord, sur l'Iris; quatre ou cinq journées de marche les se-

parent, et elles accueillent l'une et l'autre les marchands au débouché des montag-nes. A l'ouest commence le plateau, la steppe, le pays des Hittites, que les noms de leuzgat, de Boghazkeui et de Yasili Kaya nous ont rendu familiers. Comment s'explique sa précoce importance? C'est que tout son pourtour montagneux est semé de mines, mines d'arg-ent et surtout mines de fer. Or le fer, encore au deuxième millénaire av. J.-C, était un métal difficile à trouver, difficile à ouvrer; le pays des Hittites fut le pays du fer, et les noms rituels de ses divinités en perpétuèrent le souvenir jusqu'aux époques où on ne les comprenait plus.

La pente générale du plateau est vers le nord, et la chaîne pontique ouvre passage aux rivières. La principale, l'Halys, naît près de l'Euphrate, de l'Iris et de l'Acampsis, file vers le sud-ouest, puis décrit un coude immense et revient vers le nord. Son nom turc (le fleuve rouge) indique qu'il charrie aussi d'énormes alluvions. 11 forme un obstacle notable et une limite assez marquée, mais que des ponts ont de tous temps permis de franchir.

On a l'habitude de désigner comme chaîne pontique la longue série de montagnes qui accompagne le bord de la mer Noire depuis la vallée du Phase jusqu'à celle du Sangarios, et c'est un nom qui peut être conservé. Cependant, il n'y a chaîne proprement dite qu'à l'est, plus exactement dans la section qui va de l'embouchure de l'Acampis à celle de l'Iris, et que nous avons vue séparée, par la haute vallée des deux fleuves, des montagnes d'Arménie, d'où l'on y passe par la porte deBaïbourt. Plus à l'ouest, les montagnes s'humanisent, laissant l'Iris, PHalys, d'autres rivières, passer assez facilement. Elles se relèvent en Paphlagonio, parfois jusqu'à 2000 mètres, et ne s'abaissent définitivement qu'aux abords du Sangarios.

Ces montagnes renferment des mines de fer, de cuivre, et de belles forets d'où les bois ont été de tout temps flottés jusqu'à la côte. Dans le Pont, surtout dans la haute vallée de l'Iris, elles abritent des recoins admirables, par exemple celui où se loge Amasie, patrie de Strabon, plus tard la « Bagdad de Roum ». En Papblagonie, elles renfermaient au v^ siècle avant Jésus-Christ jusqu'à 120.000 soldats ; aux temps turcs, il y avait là 600 villages. — Mais la côte est plus propice encore. D'elle sont venues nombre d'espèces fruitières (cerise, pèche) familières en Europe. De bonne heure, les ports s'y sont pressés, Trébizonde, Sinope, Héraclée, qui armaient pour la pêche des thons. Sinope a eu l'avantage de se projeter à la rencontre de la Crimée, à tel point que les Grecs concevaient cette traversée comme celle d'une sorte de détroit.

Or, avec les mines, avec les forêts, ces ports de pêche ont été le premier point d'attraction pour les hommes de l'intérieur, qui, dès le 3^ millénaire, affluaient d'Assyrie en Cappadoce. De là tant de routes antiques débouchant par la région de Malatieh, par celle de Marash, par celle de Tarse, et le long desquelles se propageaient, de Comana en Comana, foires et cultes. Les routes se sont légèrement déplacées, elles viennent aujourd'hui de plus loin à l'est : un fil télégraphique court de Téhéran à Tokat. Mais les foyers de commerce sont restés à peu près les mêmes.

Ce que nous avons dit de Test de la péninsule permet de prévoir ce qui reste à dire des routes conduisant vers l'Occident. Celle qui passe au sud du désert vient des portes ciliciennes. Elle passe aux lieux où fut Iconium, aujourd'hui déchue, mais encore bien arrosée par les rivières qui vont se perdre dans les petits lacs isauriens. Puis la route arrive aux lieux

historiques où fut Ipsus, et où se trouve aujourd'hui le nœud de chemin de fer de Karahissar ; nous touchons à la haute vallée du Sangarios. La route qui passe au nord vient d'Arménie et de Cappadoce ; elle ne peut franchir l'Halys qu'entre les déserts qui avoisinent le lac Tatta et les montagnes pontiques; et c'est bien là qu'elle passa toujours, entre Ptérie et Ancyre. Ptérie est morte, mais Ancyre, la ville d'Auguste et de Tamerlan, reste importante. Et la route continue vers les sites de Gordion et de Pessinonte, rejoignant celle qui vient du sud. La haute vallée du Sangarios est un bon terroir, où fut jadis le cœur de la Phrygie. Mais, plus que par ses ressources naturelles, le pays fut important comme point de rassemblement des routes, qui affluent ici avant de se séparer à nouveau pour gagner les bords de la mer. Sous les Turcs, le point important s'est déplacé vers l'ouest, et s'est fixé à Kutaieh.

Le Sangarios, après quelques méandres, se décide à filer vers le nord, à travers des montagnes encore boisées. Navigable sur plusieurs milles, il conduit ce bois à la mer Noire. Un petit lac aurait permis de le dévier vers la mer de Marmara, et Constantinople, point d'appel de ces bois, y eût gagné. Un sultan du xvi^ siècle pensa à ce travail, et n'aboutit pas.

A l'ouest de la Phrygie, le rebord du plateau s'abaisse en chaînes qui d'abord paraissent confuses, mais sont, en somme, orientées de l'est à l'ouest. Le souvenir de la Grande Déesse liante les pics de ces montagnes, jadis plus ombreuses encore qu'aujourd'hui. Les plus hautes sont au nord, où l'Olympe de Mysie se voit de Constantinople, et au sud, en Lycie, où elles dépassent aussi, par endroits. 2000 mètres. Au centre, elles laissent place aux vallées assez spacieuses de l'Hermos et du Méandre, assurant une

large communication avec l'Archipel, malgré les éperons transversaux (le Tmolos).

Ici, le rivage commando l'intérieur, et nous distinguerons trois sections : les bords des détroits, les bords de la mer Egée, la Lycie.

1° La première section commence au Sangarios. Elle projette tout de suite la langue de terre qui fait face à Constantinople. Le Bosphore est un chenal court et étroit: de Scutari on voit dans Constantinople. Ce chenal n'a acquis toute sa valeur que quand la mer Noire s'est civilisée; mais, de temps immémorial, il avait vu des passages d'Europe en Asie. Pour les habitants de la rude Thrace, c'était une tentation que les riantes montagnes de la rive opposée, avec ses coins enchanteurs dont les satrapes perses, avant les pachas ottomans, surent apprécier les ressources, avec ses avenues faciles vers l'intérieur de l'Asie: de Scutari à Satalie on va sans trop de peine en onze jours. La mer de Marmara a aussi des recoins propices aux ports, des fleuves comme le Makestos, qui ouvre accès à l'intérieur. Les Dardanelles sont plus longues que le Bosphore, et aussi étroites; mais en Europe elles sont longées par une presqu'île à peine rattachée au continent thrace. Et elles sont faciles à garder du côté de l'Asie et de la mer Egée, par la Troade et Ténédos. Troie a dû sa précoco grandeur à ce qu'elle commandait ce scabreux passage. Que d'acropoles naturelles encore dans le pays plus au sud, d'où l'on surveille au loin le pays ! L'une d'elles a fait la fortune de Pergame.

2° La seconde section est celle de l'Ionie. Au nord la vallée de l'Hormos renferme d'abord, comme ressources naturelles, les lavages aurifères du Pactole : la grandeur de Magnésie, celle de Sardes, n'ont pas été dues uniquement au transit, mais n'y ont rien perdu.

Au débouché du fleuve, Smyrne est aujourd'hui la reine du Levant. Jadis, un accident religieux déviait le courant au sud, vers Ephcse. La vallée du Méandre a vu aussi, dans l'antiquité tardive, se presser sur ses rives les villes opulentes: quand la concurrence était moindre, tout se concentrait à Milet, la première reine de l'Orient grec. Mais ces fleuves, comme les autres de la péninsule, sont chargés d'alluvions encombrantes: il faut défendre contre elles Smyrne, et aujourd'hui le golfe de Milet est transformé ea plaine. Plus au sud, l'arrière-pays, moins accessible, n'a jamais laissé place qu'à des ports de second ordre. — La côte ionienne ne serait pas ce qu'elle est, sans l'effondrement du massif qui joignait l'Anatolie à la Grèce, et dont les restes pointent partout dans les îles de l'Archipel : phénomène géologique récent, à en juger par les tremblements de terre qui se continuent encore dans ces parages. De ces îles, les plus grandes sont collées à la côte, Lesbos, Chios, Samos, Cos, Rhodes. Mais d'autres, plus petites, les prolongent si bien qu'on peut, sans perdre la terre de vue, aller jusqu'en Crète et jusqu'en Attique. Au nord seulement, le fourmillement égéen diminue.

3° Enfin l'angle sud-ouest de la péninsule, la Lycie, montagneuse, volcanique encore à l'aube de l'histoire : elle abrite nombre de vallées propices au développement urbain. Cependant c'est un pays écarté, et les routes terrestres et marines l'évitent par le Méandre et par le golfe de Satalie, trop connues de tous temps, les unes des brigands, les autres des corsaires.

Telle est TAsie-Mineure, terre peu favorisée en elle-même. Le tronc est un plateau tout juste favorable à l'élevage. Les montagnes recèlent des mines qui n'étaient pas inépuisables, des forêts dont les fleuves.

peu navigables, ne transportaient pas toujours le bois à la mer. Seule, la côte a des recoins précieux. Mais, avant tout, ce fut, comme la Syrie, une terre de passage. Sans doute, les passages en longitude avaient à franchir de scabreux détilés. Sans doute, les passages en latitude étaient canalisés sur des points déterminés. Mais, chaque fois que les circonstances ont favorisé ces passages, les villes marchandes ont pullulé. Et il en sera de même dans l'avenir.

Euphrate et Tigre

Le pays mésopotamien se rattache encore nettement au monde méditerranéen. L'Euphrate, à l'endroit du grand coude, n'est pas à 300 kilomètres du golfe d'Alexandretle. Et, après avoir été dirigé longtemps « comme s'il devait venir se jeter dans notre mer » (Pomponius Mêla), il recule devant l'Amanus et file au sud-est, ouvrant une voie d'accès vers la Babylonie, la mer Persique, l'Inde. En Babylonie, le climat est encore bien méditerranéen.

Ce n'est pas l'Euphrate seulement qui donne son unité à la région où nous entrons, mais, avec lui, le Tigre, plus court (2000 kilomètres au lieu de 3000), mais plus abondant (4500 mètres cubes à la seconde au lieu de 2000). C'est la « région des deux fleuves », divisée en trois parties: partie montagneuse, partie désertique, partie maritime, ou Arménie, Mésopotamie-Assyrie, Chaldée. Nous y joindrons la Susiane, qui est encore en deçà du Zagros, barrière de ces pays du côté de l'Iran.

La première partie peut être appelée Arménie, à condition de donner au mot le sens vague qu'autorisent, d"abord, les variations de son acception historique, ensuite le fait que le nom d'Arméniens comprend des groupes humains fort éloignés du pays, tandis qu'aujourd'hui l'Arménie même est envahie par les Kourdes, qui se sont avancés de l'Iran : telle que nous la comprenons, la région couvre 300.000 kilomètres q. C'est essentiellement un plateau montagneux, dont certaines parties sont encore mal connues des Européens. La chaîne du Taurus et la chaîne pontique, comme nous l'avons vu en parcourant l'Asie-Mineure, viennent se confondre sur les bords de l'Euphrate et se raccrocher aux chaînes arméniennes. Celles-ci par contre sont nettement isolées au nord par la dépression où coulent, en sens contraire, le Phase vers la mer Noire, la Koura vers la Caspienne, et oîi file le chemin de fer de Batoum, par Tiflis, à Bakou. C'est à peine si, vers l'ouest, un cliaînon esquisse une jonction entre les monts d'Arménie et la puissante muraille du Caucase : le chemin de fer en question le traverse sans grande peine. Les montagnes arméniennes culminent vers l'est dans lArarat (plus de oOOO mètres), qui, bien que le socle élevé sur lequel il s'enlève nuise à son prestige, a puissamment excité l'imagination des Babyloniens et autres gens des plaines. De tous les côtés de ce géant se creusent de sensibles dépressions où dorment des lacs: au nord-est, le lac Goktcha qui doit à l'Araxe ses eaux exceptionnellement douces; au sud-ouest, le lac de Van, et, au sud-est. le lac d'Ourmiah, que les Assyriens qualifiaient de mers. Le climat est, dans l'ensemble, continental, avec des étés brefs et chauds, des hivers longs et rudes. Mais en beaucoup d'endroits se creusent des vallées privilégiées, où les céréales et les fruits

viennent bien, où se sont développées de grandes villes, souvent en ruines aujourd'hui. C'est que les pluies et les neiges de ces montagnes alimentent des fleuves importants, qui naissent ensemble dans un rayon de 100 kilomètres q. pour diverger ensuite vers tous les points, le Phase, l'Acampsis (Torok) et l'Iris vers la mer JVoire, la Koura et l'Araxe vers la Caspienne, enfin l'Euphrate et le Tigre vers le sud. Et ces fleuves si rapprochés dans leur cours supérieur ouvrent aussi de faciles communications. Nous avons vu ce que donnent le Phase et la Koura. L'Araxe naît tout près de la branche supérieure de l'Euphrate, et de l'Acampsis : de là des passages qu'ont utilisés les Grecs de Xénophon, puis qu'ont pratiqués et que pratiquent encore ceux qui vont de Trébizonde, par Erzeroum, aux principales villes de la Perse, Tabriz et Téhéran. Enfin l'endroit oii les deux branches qui constituent l'Euphrate se rejoignent, vers Malatieh, est tout proche de la source du Tigre : d'où nouvelle voie d'accès qui conduisait les rois d'Assyrie en Cappadoce, et qui n'a pas cessé de joindre Sinope et le pays de l'Halys à Mossoul. L'Arménie, malgré son caractère mi^ntagneux, est donc dans une large mesure la suite de l'Asie-Mineure comme pays de passage; aussi, aux époques guerrières, a-t-elle été un pays de chocs et de rencontres d'armées, et elle s'en ressent à l'époque actuelle.

Au sud, sur la rive droite du Tigre, le chaînon isolé du Masios, assez élevé (près de 2000 mètres à l'ouest), forme le front du pays arménien vers le désert ; il a abrité Tigranocerte, puis Mardin, qui y est encore importante. Vers l'est les montagnes d'Arménie se rattachent sans coupure nette à celles qui encadrent le lac d'Ourmiah, et qui renferment, vers l'est, des pics presque égaux à l'Ararat (Savalan, près

de oOOO mètres\ C'est l'Azerbeidjan, une des terres sacrées du mazdéisme, d'où ces montagnes divergent, soit vers le sud (Kourdistan et Zagros), soit vers l'est au sud de la Caspienne. Et l'on conçoit que les géographes anciens se soient imaginé, en exagérant la continuité, qu'une longue chaîne, du Taurus au Caucase indien (Ilindoukoush), coupait en deux l'Asie.

L'Euphrate et le Tigre s'échappent des monts arméniens vers la même latitude (37° — 38° latitude nord) et avec les mêmes difficultés. L'Euphrate, avons-nous vu, est formé de deux branches qui se rejoignent près de Malatieh, et. ainsi formé, il franchit une série de cataractes avant do déboucher en plaine après Samosate, la patrie de Lucien. Ensuite il offre encore plusieurs passages fréquentés, et ses rives appartiennent au pays cultivé jusque vers l'embouchuro du Chaboras, que lui envoient les montagnes de Mardin, et dont les abords ont abrité Edesse : c'est son dernier affluent. L'élan qu'il a reçu dans les monts d'Arménie est assez puissant pour que, renforcé de cet appoint, il franciiisse victorieusement les 400 kilomètres qu'il parcourt jusqu'à Babylone: il y arrive même avec de fortes crues en mai. Cependant, dans ce cours moyen, à quelques kilomètres à sa droite et à sa gauche, le désert l'assiège. Au sud c'est le désert arabe. Au nord, c'est le désert mésopotamien qui ne reprend l'aspect de steppe qu'aux abords du Khabour, des monts de Mardin et du Tigre, avec une végétation de quelques semaines, mais éblouissante — la végétation de Tammouz. Quelques endroits habités sur les bords de l'Euphrate rendent possible la batellerie, qui transporte les bois du nord et le bitume, et permettent le passage de la route de poste qui va de Bagdad à Damas. Mais, dans l'ensemble, les 150.000 kilomètres q. qui s'étendent entre l'Euphrate et le Tigre (la « Mé-

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sopotamie ») ont toujours été pour la plus grande part impropres à la culture.

Le désert menace même de franchir le Tigre, et le terrible vent du sud, si souvent mortel en été, le rappelle aux habitants de la plaine assyrienne. Mais ici l'eau est plus abondante. Le Tigre lui-même, après 200 kilomètres seulement de parcours en montagne, s'échappe entre les monts de Mardin et le Zagros comme une flèche (c'est son nom : Diklat), en effrayant de ses remous le voyageur qui s'est livré au kelek, au radeau porté sur des outres gonflées. Il descend aussi rapide jusqu'à Bagdad, sur un parcours de 600 kilomètres, et avec une crue de mai plus abondante que celle de l'iiuphrale. C'est qu'il est à gauche serré d'assez près par le Zagros, dont les pluies et les neiges lui envoient divers affluents, les deux Zabs, TAdhem, le Diyalah : affluents rapides comme lui, qui, outre la crue de mai, lui en apportent une secondaire en novembre. Quand tout cela est discipliné, la plaine assyrienne (100.000 km. q.) peut être cultivée et nourrir de grandes villes. Elle l'a prouvé à l'époque ninivite, quand les paysans qui l'habitaient ont réagi contre les montagnards du Zagros (les prédécesseurs des Kurdes) et contre les Bédouins, sous une forte monarchie militaire. Elle l'a prouvé encore à l'époque musulmane avec Mossoul : et aujourd'hui, une source de richesse inconnue des anciens, le pétrole du Zagros, favorise encore cette ville. Entre temps, l'Assyrie a toujours été au moins un pays de passage entre l'Asie-Mineure et la basse vallée ou l'Iran, soit par la batellerie, soit par la route. Celleci, par exemple, évitait les crues du grand fleuve en serrant de près la montagne : jadis, elle passait à Arbèles; aujourd'hui, elle passe à Kerkouk.

L'Euphrate et le Tigre se rapprochent enfin jusqu'à

près de 100 kilomètres l'un de l'autre : c'est un point important, la fin de la zone désertique. A partir de là, ils divergent à nouveau, mais sans s'écarter jamais de plus de 300 kilomètres. Dès lors, il est possible, non seulement de régulariser leur cours par des canaux latéraux pour parer aux crues diluviennes, mais encore de saigner le gros volume d'eau qu'ils apportent, par des canaux qui les rejoignent. 11 y a là, entre les deux fleuves, un espace de 25.000 km. q. à gagner à la culture la plus riche, car la terre, terre d'alluvions, est excellente de sa nature, pourvu que l'homme prenne la peine de l'abreuver méthodiquement. Dans les époques les plus favorisées, elle a été un grenier pour les contrées environnantes. Dans les temps les moins prospères, elle abonde en palmiers-daitiers. Les grandes villes n'y manquèrent jamais. Sur l'Euphrate, il suffit de rappeler Babylone, reine de l'Orient pendant deux millénaires, sans compter les cités répandues en Chaldée et dont les ruines nous sont si précieuses. Sur le Tigre, la présence de grandes villes a été plus constante, facilitée par l'éloignement plus grand du désert, la proximité des terres plus favorisées de la rive gauche, et les passages de toutes sortes : Opis au temps où Babylone rendait la concurrence difficile, puis Séleucie et Ctésiphon, puis Bagdad. L'Euphrate et le Tigre se jetaient jadis séparément dans le golfe Persique, à 400 km. environ de Bagdad. Mais, dès une haute antiquité, le progrès des alluvions a été remarqué. Peu à peu, les deux fleuves se sont rejoints en un, le Schatt-el-Arab, en ont même annexé d'autres à gauche, et les marais se sont prolongés de 150 kilomètres dans le golfe. Il n'a jamais manqué de villes importantes dans ce delta chaud et malsain : Sirpourla, aux temps les plus antiques, puis Bassorah, qu'aujourd'hui Mohammerah tend à rem-

placer. C'est que le golfe Persique, avec ses perles et la diorite d'Arabie, a toujours tenté le cabotage. Mais surtout, l'importance de ce débouché dépend des relations avec l'Inde. Dans l'antiquité, les Méditerranéens préféraient la voie d'Alexandrie. Au moyenâge, les Arabes se servirent volontiers du golfe Persique. Le jour où Bagdad serait, par le chemin de fer, à trois jours de l'Europe, on peut prédire qu'une ville énorme surgira là où l'on s'embarque pour Bombay.

Le Tigre moyen et inférieur est longé sur tout son parcours (1500 kilomètres), par une chaîne que les anciens appelaient le Zagros. Chaîne est impropre. Il y a là plutôt une série de chaînons parallèles dans le genre de notre Jura, dont la largeur, entre le moment où ils se séparent des montagnes de l'Azerbeidjan et celui où ils s'épanouissent en Perse, est en moyenne de 4 ou 500 kilomètres. La hauteur paraît grande des plaines de Mésopotamie, qui, depuis le 35*^ lat. N., ne s'élèvent plus au-dessus de 300 mètres: elle ne dépasse pourtant guère 3000 mètres, sauf au sud, en Perse. Mais ces montagnes, encore qu'élevées, ne sont pas sans passages. Elles arrêtent et reçoivent sur leur versant ouest assez de pluie pcmr alimenter nombre de rivières, dont les hautes vallées conduisent à des €ols. Les affluents supérieurs du Tigre, les deux Zabs, l'Adhem. conduisaient les ruis d'Assyrie vers le Namri et les Mèdes puissants. Mais surtout le Diyala {Gyndès ancien) ouvre la voie royale vers Hamadan (Ecbatane), sur le bord de laquelle se dresse l'inscription fameuse de Béhistoun. Et les fleuves plus méri- •dionaux. le Pasitigris, affluent du Tigre, le Choaspès et l'Eulaios (Karoun), qu'il a annexés, enfin l'Oroatis, font le même office.

Ces derniers fleuves sont plus longs, parce que les

montagnes qui les alimentent se sont écartées du golfe Persique. et ils arrosent une plaine connue jadis sous les noms d'Elam, puis de Susiane, et aujourd'hui appelée Khouzistan (iOO.OOO km. q,). Le climat y est à peu près le même qu'en Chaldée, avec des étés plus longs et plus chauds encore. La terre y est aussi bonne. Le pays a de tout temps participé à la navigation du golfe, et l'ouverture du Karoun qui, comme toutes les rivières précédentes, est navigable sur un long parcours (250 kilomètres), y a naguère fait sensation. Mais les villes ont toujours fui la plaine torride, pour se rapprocher du climat délicieux des premières montagnes. Jadis, ce fut Suse; plus tard, Chouster, Dizfoul. Kermanchach. Du même coup elles se rapprochaient des passages. Car les vallées des derniers fleuves, comme les précédentes, conduisent par des cols moins faciles, mais toujours fréquentés des caravanes, vers le plateau de l'Iran.

En somme, la région de l'Euphrate et du Tigre n'est favorisée que sur une étendue très restreinte de sa surface, en Chaldée, mais là, sous la condition du travail et de l'intelligence de l'homme, elle se prête à une culture aussi intensive, sinon aussi régulièrement assurée que l'Egypte : d'où la civilisation précoce du pays. En outre, nous avons montré qu'en dépit des premières apparences, les communications sont faciles en divers sens : d'où la multiplicité des foyers de commerce, dont l'importance relative a varié suivant que le mouvement s'est porté vers l'Asie-Mineure ou la Syrie, vers l'Iran ou vers l'Océan Indien. Et l'on sait qu'aujourd'hui il suffirait d'un effort relativement petit pour en faire le grand passage de l'Europe à l'Inde, celui qui mettrait Londres à huit jours de Bombay.

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