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navrante humilité de cette prière, était pour émouvoir le grand cœur d'Alexandre. Le rêveur, l'homme sensible, « l'élève de 89 », comme disait le prince Czartoryski, survivaient dans l'Empereur. Trente ans de règne n'avaient pas effeuillé ses illusions. Les voix aimées de sa jeunesse murmuraient toujours à son oreille les grands mots de régénération et de liberté; concert enivrant auquel madame Krudner avait ajouté sa douce note chrétienne... Dans l'enfant qui l'implorait, Alexandre retrouvait l'être mobile, douloureux, insaisissable, qu'il avait lui-même été. Ces ardeurs, ces soubresauts du cœur, ces réveils, ces abattements sans nom de la conscience, que révélait la lettre du prince, Alexandre les avait éprouvés. Ses yeux aussi jadis avaient cru à bien des mirages, et le remords trop souvent avait gonflé sa poitrine, pour qu'il n'eût pas pitié. L'Empereur et le proscrit étaient nés sous une même étoile, étoile dont l'apparition, parmi les buées philosophiques et révolutionnaires qui traînaient, à la fin du dernier siècle, sur l'Europe, demeure un inexplicable phénomène.
Comment et pourquoi les princes venus alors au monde portent-ils presque tous le stigmate du mysticisme le plus exalté? On dirait d'eux comme d'archaïques figures travesties en rois et en empereurs modernes. Et voilà venir après Alexandre de Russie, après Gustave IV de Suède, après Charles-Albert de Savoie, voilà venir Frédéric-Guillaume IV de Prusse. Ah! celui-là fut halluciné entre tous ces visionnaires couronnés! Qu'on lise, et l'on en sera convaincu,
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ses lettres à Bunsen, lettres que vient de publier Léopold Ranke (i).
Bunsen recevait du prince royal de Prusse, comme Sonnaz du prince de Carignan, les plus extravagantes confidences mystiques (2). Qui eût jamais dit que Guelfe et Gibelin parleraient ainsi la même langue?
Tandis que Charles-Albert rêve de vie ascétique et de quiétisme, Frédéric-Guillaume se croit investi d'une mission providentielle, à remplir de Berlin à Jérusalem... Jérusalem deviendra un siège évangélique, et bientôt Mahomet s'inclinera devant le pape de Berlin.
Puis, à cette imagination princière en délire, il faudra toutes les pompes d'une fantasmagorie liturgique (3). Il lui faudra des chants inspirés, des mélodies, des hymnes qui feront revivre les temps apostoliques et raviront l'humanité jusqu'au ciel.
« Voilà, écrivait Frédéric à Bunsen, la grande image qui m'est apparue brillante comme le soleil et que je dois contempler sans relâche (4). Patience et confiance dans le Seigneur. Voilà la solution de l'entreprise... Quand je pense à cela, je ferme les yeux, je me con-
(1) Zur Gcschichte Dcutschlands und Frankreichs im ncunfehnten Jahrhundert, von Léopold Ranke. Leipzig, 1887.
(2) A us dem Briefivechsel Friedrich Wilhehns IV mit Bunsen. Voyez surtout les pages 35i, 374, 3o,2, 404. Par une sorte d'ironie, la plupart des lettres de b rédéric-Guillaume sont datées de Sans-Souci.
(3) Page 374.
(4) Page 392.