CHAPITRE VIII
Avec sa merveilleuse intuition de tout ce qui de près ou de loin touchait à la Révolution, Joseph de Maistre avait d'avance marqué du signe de la bête l'œuvre de tous ces congrès « où, disait-il à son tour, les princes croient pouvoir en faire d'autres sans femmes.
u II serait bien à désirer, ajoutait le terrible Savoyard, que Ton en revienne aux anciennes idées suivant lesquelles, pour faire un prince, il faut qu'un prince et une princesse viennent dans l'église promettre de nous en donner un. Toute autre manufacture doit être déclarée nulle (1). »
Or qu'était, sinon une nouvelle manufacture de princes, ce congrès qui allait s'ouvrir à Vérone en 1822? M. le duc de Modene espérait qu'on allait enfin l'y faire roi, quand heureusement, et en cela fidèle aux traditions préconisées par Joseph de Maistre, le prince de Carignan, pour garnir les marches du trône, devança le protégé de M. de Metternich.
« Ce matin, écrivait Charles-Albert, le 9 mars 1822, à son fidèle Sonnaz, j'ai fait un bien joli cadeau à la princesse. Vous rappelez-vous cette lettre qui me fit tant rire, que vous m'écrivîtes à Pise, et où vous me
(1) Correspondance diplomatique, t. II, p. 217.
disiez : « Au reçu de la présente, vous... » Eh bien, silence, Sonnaz, silence, mon ami, il n'y a encore rien de sûr. Le mois de février a été charmant. Un autre ne comprendrait rien à cet amphigouri, mais il n'en sera pas de même de celui que je regarde comme mon meilleur ami... »
Ferdinand de Savoie devait naître le 22 novembre suivant, et Sylvain de s'esclaffer sur tant d"àpropos.
« Nous jetons, grâce à Dieu, un terrible bâton dans les roues de François IV, écrivait-il joyeusement à son frère. Notre princesse est grosse. Puisse le petit camarade que nous attendons en novembre nous arriver un rameau vert dans le bec!...
« Décidément le congrès se tiendra à Vérone; le grand-duc s'y rendra pour plaider la cause de son gendre. Il semble fort ému, non seulement comme beau-père, mais encore comme souverain italien, à la perspective de voir mon prince déshérité. En effet, il ne pourrait plus être question d'équilibre en Italie, si, passant à François IV, le royaume de Sardaigne se trouvait tout à coup agrandi des duchés de Modène, de Massa et de Reggio. »
Le péril signalé par Sylvain était si évident, que Paolucci avait eu beau jeu à en convaincre l'empereur Alexandre. Malgré la confiance qu'il affectait vis-à-vis de M. de Metternich, le Czar semblait d'ores et déjà acquis au prince de Carignan.
« Ce que vous avez la bonté de me mander de Pétersbourg m'a infiniment tranquillisé, écrivait Charles-
Albert à Paolucci, car je n'ignore pas ce qui va se machinant. L'empereur de Russie est un modèle de justice et d'équité, ce qui me persuade que l'intrigue échouera toujours auprès de lui, et que je n'aurai qu'à remercier Dieu de m'avoir donné un aussi auguste et aussi vénérable protecteur.
« L'intérêt que vous voulez bien me porter, mon général, me fait prendre la liberté de vous annoncer la grossesse de la princesse, qui est actuellement dans son cinquième mois. J'espère que la venue des souverains en Italie me procurera bientôt le bonheur de vous exprimer mes sentiments de vive gratitude. »
On l'a dit, l'espérance est un premier bonheur qui en attend un autre.
« Alexandre est parti hier de Pétersbourg pour Vienne, dans l'intention de se rendre au congrès, qui, suivant les dernières nouvelles russes, se tiendra à Vérone, et suivant les nouvelles autrichiennes, à Vienne. Dans tous les cas, le congrès aura lieu, va bene, tutto bene... », écrivait Charles-Albert à Sonnaz.
Le 3 septembre, c'était une nouvelle lettre à Paolucci :
« Dans l'espérance que vous accompagnerez Sa Majesté en Italie, je vous adresse cette lettre à Vienne pour vous exprimer la reconnaissance que je vous ai de la réponse si bienveillante que l'Empereur a daigné me faire. Un témoignage aussi flatteur de la protection d'un monarque aussi justement célèbre et vénéré est une chose bien précieuse pour mon cœur et qui
compense presque tout ce que j'ai eu à souffrir.
« Le grand-duc mon beau-père va se rendre également au congrès; il est à mon égard dans les dispositions les plus favorables. Il en sera puis de moi ce que bon il semblera au Seigneur. »
La résignation que le prince exprimait en si médiocre français allait être cependant mise à une épreuve que tout son pessimisme ne pouvait prévoir.
« J'ai cru, écrivait Sylvain le 26 septembre, que le beau dévouement de la Russie, de l'Angleterre, de la France à nos intérêts allait devenir inutile. Nos deux petits princes, né et à naître, ont pensé à s'en aller de compagnie dans un monde meilleur.
« Le feu a pris au berceau du petit Victor; sans le dévouement de sa nourrice, il eût bien certainement péri. Celle-ci est brûlée jusqu'aux os. L'accident a eu lieu sous les yeux de la princesse. Si elle n'a pas fait une fausse couche, si nous en sommes quittes pour la peur, c'est miracle. »
Charles-Albert de son côté écrivait à Sonnaz :
« J'éprouve une bien vive satisfaction à vous donner des nouvelles de Victor. Il est presque absolument guéri, et si le temps l'eût permis, il serait déjà sorti. Madame Zanotti (la nourrice) va aussi bien qu'il est possible de le désirer, elle est hors de danger (b). Elle souffre avec une résignation vraiment édifiante. Enfin , Dieu nous a fait dans cette circonstance une grâce bien signalée, à laquelle, dans les premiers jours, nous ne pouvions pas nous attendre. Je suis persuadé de toute la part que vous avez prise à notre malheur. Ne
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pouvant pas vous écrire dans les premiers jours, je chargeai Costa de vous donner des détails. J'espère que vous avez bien pensé à l'état de mon âme, lorsque dans les premiers moments, je devais faire la navette entre trois lits. Je vous laisse faire les réflexions, et que la volonté de Dieu s'accomplisse en tout et partout. »
Cette lettre est du 3o septembre 1822. Le i5 octobre, Charles- Albert écrivait de nouveau :
« La princesse va aussi bien que possible. Dans un mois, elle augmentera, je l'espère, notre petite famille. Victor a beaucoup grandi, j'en suis extrêmement content. Vous savez par X... l'affliction que le Seigneur nous a envoyée (la mort de la nourrice, sans doute). Il me reste au moins la consolation de bénir son saint nom au milieu des tribulations. J'avoue cependant qu'une bonne lettre de vous à cette occasion me serait bien agréable. Je l'attends. »
Et comment allait finir pour le prince ce mois d'octobre si mal commencé?
« Le congrès qui va s'ouvrir à Vérone, écrivait-il au comte d'Auxers (1), sera pour moi une époque bien intéressante, puisqu'elle fixera ma destinée...
« Quoi qu'il arrive, n'ayant d'autre désir que celui d'acquérir un jour le paradis et de me conserver icibas l'estime d'un petit nombre d'amis tels que vous, je saurai prendre mon parti avec la fermeté d'un homme qui n'agit qu'avec des sentiments supérieurs et qui
{i) 6 octobre 1822. Lettre publiée par Domenico Berti.
connaît le monde par un apprentissage que je crois assez sévère. »
Si la vie a ses défaites, elle a heureusement aussi ses revanches.
Don Nero Corsini, qui avait accompagné le grandduc de Toscane comme ministre plénipotentiaire à Vérone, jugea bientôt, à la façon dont s'ouvrait le congrès, que l'affaire du prince devait se mener tout autrement que ne se conduisent d'ordinaire les négociations diplomatiques. Corsini se mit à plaider la cause de Charles-Albert en dehors des séances. L'occasion s'en multipliait à souhait. Ce n'était que plaisirs à Vérone. On eût dit une fête d'adieu que se donnait à elle-même la vieille Europe diplomatique.
Souverains et ministres avaient amené leurs femmes. L'impératrice d'Autriche, la reine de Sardaigne. la duchesse de Modène, la duchesse de Toscane, tenaient leur cour à Vérone. Il n'était pas jusqu'à Marie- Louise qui ne fût là. C'étaient encore la comtesse Volkonsky, madame de Montmorency, la princesse de Lieven; enfin l'on voyait, comme des satellites, graviter autour de leurs rois et de leurs empereurs, tous les ministres, tous les ambassadeurs du monde, présidés par Metternich.