CHAPITRE VIII
Oui, car le petit prince arrivait comme un intercesseur auprès de Charles-Félix, à l'heure où le vieux roi sans enfants voyait l'Autriche tendre plus effrontément que jamais les mains vers sa couronne.
Charles-Félix était arrivé le 3o octobre à Vérone. Plus que jamais décidé à masquer ses exigences sous des formes polies, l'empereur d'Autriche avait été audevant de son bon frère de Sardaigne. Les deux souverains faisaient ensemble leur entrée au bruit du canon, et quatre ou cinq jours après, on célébrait par une illumination des arènes la fête patronale du Roi.
On voulait par tant de cordialité amener Charles- Félix à traduire son neveu le prince de Carignan comme un accusé devant le congrès. Mais le vieux sang de Savoie cette fois se révolta.
« Ou Bubna ou Metternich m'ont mal compris. Jamais je n'ai entendu que l'on empiétât sur mes droits de juger un prince de mon sang, écrivait Charles-Félix indigné; j'ai protesté qu'il n'était ni convenable ni même décent que je me fisse l'accusateur de mon neveu devant le congrès. »
Cette fière attitude n'était cependant pas pour rendre les négociations plus faciles avec le Roi. Le comte de La Tour, qui l'avait accompagné comme plénipotentiaire à Vérone, l'avouait à Corsini. Les pourparlers se multipliaient sans aboutir, quand tout à coup on vit arriver à la rescousse l'allié le plus inattendu.
C'était M. de Metternich.
De belle humeur toujours, sans rival dans l'art d'envelopper de simplicité l'intrigue la plus subtile, tou-
jours prêt à provoquer des incidents sur lesquels il se hâtait de céder pour se rattraper sur le fond, habile à faire accepter ses propres idées, comme étant les idées de ses adversaires, s'abritant sans cesse, qu'il écrivît ou qu'il parlât, derrière ses grands principes, M. de Metternich, comme ces habiles pris en flagrant délit, qui se mettent à crier au voleur, menaçait maintenant les souverains de l'Europe d'inévitables catastrophes, s'ils s'opposaient à la rentrée en grâce du prince de Carignan.
Voici ses propres expressions :
« Les puissances sont priées de prendre en considération que si le roi de Sardaigne rencontrait chez les souverains alliés une résistance poussée à l'excès, il abdiquerait probablement, ce qui ferait naître de nouvelles complications (i). »
On conçoit que cette volte-face si prestement exécutée ait causé quelque étonnement autour de la table du congrès. Mais Corsini comprit bien vite que son rôle était d'aider le chancelier dans son évolution sans avoir l'air de s'apercevoir qu'il évoluait.
Souple, insinuant, il se hâta d'accourir :
« Je commençai, raconte-t-il à Fossombroni, et comme entrée en matière, par annoncer au chancelier la naissance du second fils de M. le prince de Carignan. Je lui exprimai l'espérance que la venue
(i) Ce mémoire existe dans les archives diplomatiques de Londres. Voir Gervinus, Histoire du dix-neuvième siècle depuis les traités de Vienne, traduit de l'allemand, t. XI, p. 79.