CHAPITRE VIII
de cet enfant influerait heureusement sur les destinées de son père. La situation de celui-ci, disais-je, me semble politiquement aussi funeste pour le Piémont qu'elle est désolante pour le prince lui-même.
« M. de Metternich se prêta volontiers à la conversation. Il voulut bien me dire que, depuis l'arrivée du prince en Toscane, sa conduite avait été irréprochable ; il ajouta que la question étant toute politique, son maître entendait que les droits de M. le prince de Carignan fussent respectés (1). »
Cette dépêche tomba comme un rayon de soleil dans le ciel si sombre de Florence. Tout naturellement le prince et ses amis attribuèrent un si heureux changement à l'influence du Czar.
« Le grand-duc, qui a déjà été à Vérone, va y retourner, écrivait Charles-Albert à Paolucci. Il est parfait pour moi, et je suis absolument dans l'attente. Aussitôt que je saurai quelque chose, vous pouvez vous figurer l'empressement que je mettrai à vous le faire connaître.
« Je serais bien heureux de pouvoir me présenter enfin à l'empereur de Russie. Je voudrais qu'il ne dépendît que de moi d'aller déposer à ses pieds l'hommage de ma reconnaissance (2). »
(1) Dépêche du 18 novembre 1822.
(2) 17 janvier 1822.
Cette lettre clôt Tannée 1822. La correspondance du prince reprend moins désolée avec le ier janvier 1823 :
« Vous êtes bien aimable, cher Sonnaz. de me dire de si jolies choses, et que j'apprécie d'autant plus, que j'ose me flatter que le prince n'est pour rien dans vos sentiments, mais que vous considérez seulement en moi don Carlo. Aussi, permettez, cher ami, qu'en vous embrassant je vous exprime tous mes remerciements unis aux expressions de mon amitié, aussi vive qu'inaltérable...
« Quant à ce qui se passe au congrès, c'est encore lettre close. Je n'ai rien à vous annoncer, ajoute-t-il avec tristesse, non, rien, rien... que Je passage d'innombrables princes. Parmi ceux-là, le roi de Prusse et ses fils ont traversé Florence pour s'en aller à Vérone.
« J'ai vu ces deux jeunes gens, j'ai été enchanté de faire leur connaissance. Ce sont, l'aîné surtout, de charmants princes. »
Or, l'aîné était ce Frédéric-Guillaume dont je parlais tout à l'heure. Niera-t-on qu'il soit d'étranges affinités dans les âmes, quand elles sont destinées à affronter les mêmes douleurs?
C H A P I T R î: VIII.
Les âmes non seulement s'unissent par la parité des souffrances passées ou présentes, mais encore par la parité des douleurs à venir. Si parfois nous éprouvons d'inexplicables sympathies pour certains morts, c'est que sans doute nous aurons à souffrir ce qu'ils ont eux-mêmes souffert...
Mais pour en revenir à Charles- Albert et pour « parler en prose », comme disait Sylvain, il me faut constater dans les lettres du prince une singulière détente au commencement de 1823 (1). Son mysticisme entrait dans cette phase mondaine où le parfum de la poudre à la maréchale se mêle à celui de la myrrhe et de l'encens.
Charles-Albert abdique la Trappe pour « voir jouer la comédie dans la maison Eynard, où l'ami Costa fait la pluie et le beau temps ». Il se laisse entraîner aux chasses « dont lord Brougham et sa magnifique meute font les honneurs ». Puis enfin, il se reprend à aller au bal, et, qui mieux est, il y figure dans une entrée costumée. Sonnaz en est aussitôt informé.
« Vous paraissez vous plaindre du carnaval de Turin. Pour le nôtre, il est on ne peut plus brillant, et si l'on ne mourait d'ennui ici, on y mourrait de plaisir. Nous sommes dans l'attente d'un magnifique bal masqué que le prince Borghèse doit donner dans quelques jours. La grande-duchesse fait une mascarade superbe pour cette fête. Elle représentera, avec le grand nombre de personnes qui l'accompagneront, le
(1) 3o janvier 1823.
mariage de Pierre, fils de Laurent le Magnifique. Les costumes sont extrêmement brillants. Je vous dirai de plus, pour votre règle, que le susdit Laurent le Magnifique sera représenté par mon individu; Clarisse Orsini, sa femme, par la grande-duchesse. Mon beaupère deviendra mon fils Pierre, sa femme représentera la future dudit Pierre; ma femme à moi et ma bellesœur Louise représenteront mes sœurs Nanine Ruccellai et Bianca Pazzi. Il y aura Opizzone, Nero Polizziano et ainsi de suite. Nous serons quinze ou vingt personnes travesties en gens célèbres. Je vous prie de croire aussi que les vers ne seront pas épargnés en cette circonstance. Enfin on se promet beaucoup de plaisir. »
Mais le prince n'eût pas été lui-même, s'il n'avait terminé sa lettre sur une note douloureuse.
« Infelice don Carlo, ajoutait-il en regardant tristement en arrière, je ne croyais plus aevoir me masquer! Le dernier bal où j'allai ainsi lut chez madame de Rémusat, il y a de cela quinze ou seize ans. Enfin... je me console en répétant : E mondo, ù mondo .'... »
Oui, c'était là le monde, et le prince eût plus tristement encore répété sa phrase, s'il avait vu à cette heure même le dessous des cartes qui se jouaient à Vérone; là aussi, il y avait des masques, certes, bien différents des visages.
Pendant qu'officiellement M. de Metternich semblait prendre les intérêts du prince, il s'employait officieusement et de son mieux à raviver contre lui