CHAPITRE IX
•< Son Altesse envoya aussitôt le chevalier Isasca demander une audience au prince généralissime. Elle lui fut accordée sur-le-champ. Puis nous passâmes aux mains de M. le comte des Cars, maréchal général des logis, qui nous assigna de bons gîtes.
« A peine installés, nous vîmes arriver deux très beaux chevaux que M. le duc d'Angoulême envoyait au prince. Mais il en fallait aussi pour nous et pour nos gens. Le quartier général (a) vint aimablement à notre aide. Le soir même, nous avions au rang dix chevaux de selle et six mulets. Le prince et Isasca, ce soir-là, dînèrent chez le duc d'Angoulême, Robilant et moi chez le général Bordessoulle, qui commandait la réserve. Dès l'aube, le lendemain, nous montions à cheval pour commencer nos marches avec le grand quartier général.
« M. le général Bordessoulle, à qui nous avions provisoirement affaire, était un homme bon, obligeant, empressé d'être agréable, autant qu'il était commun. Mon prince, malheureusement, n'avait pas le goût des gens communs. Il répondit si mal aux avances du général, que bientôt nous n'eûmes plus avec celui-ci que des relations de service.
« Le premier jour, notre étape, comme toutes celles
qui suivirent, lut de dix à douze lieues de France. Le gîte de mon prince fut ce soir-là une pétrière dans une écurie. Comme camarades de chambrée, il eut deux gros cochons. Ces bons voisins, fort émoustillés le lendemain matin par la diane, se mirent à jouer entre eux si gaiement, qu'on fut obligé de les chasser. Ils ne s'exécutèrent qu'après avoir plusieurs fois franchi l'espèce de lit où mon jeune Seigneur avait fort mal dormi.
« Faverges nous rejoignit sur ces entrefaites. Nous étions à Alcobendas, à deux ou trois étapes seulement de Madrid. Son arrivée me fit grand plaisir. J'espérais, vu sa réputation militaire, qu'il prendrait sur notre prince quelque ascendant, et qu'il lui ferait faire belle et bonne figure. »
Le général de Faverges était ce même brave officier savoyard qui, en 18 12, rêvait d'enlever le prince de Carignan, et de renouveler avec lui l'épopée d'Emmanuel-Philibert. Depuis lors, il avait couru le monde, tantôt sous l'uniforme autrichien, tantôt sous l'uniforme anglais, sans autre fortune que son épée et sans autre ambition que de revoir son roi sur le trône. La Restauration de 181 5 avait ramené, à la fois, Victor- Emmanuel et Faverges en Piémont. Entre Faverges et le Roi, les vieux liens s'étaient renoués. Charles- Félix les avait encore resserrés. Faverges était devenu l'homme de toute sa confiance.
« En accordant au prince de Carignan la permission de faire la campagne d'Espagne, lui avait écrit le Roi le 23 avril, nous avons eu pour but de fournir au