CHAPITRE IX. 25l
Les difficultés inouïes de transport et d'approvisionnement rencontrées par M. le duc d'Angoulême, à son entrée en Espagne, avaient retardé sa marche, mais non pas ses succès. Le sort de la campagne semblait fixé, lorsque le prince de Carignan rejoignit le grand quartier général. Chaque jour y apportait sa nouvelle meilleure.
Depuis le départ de Ferdinand VII, que les Cortès avaient emmené le 20 mars prisonnier à Séville, citait à qui, parmi les généraux constitutionnels, abandonnerait la partie. L'Abisbal, chargé de défendre Madrid, donnait le signal d'une défection fort chèrement achetée, dit-on, et laissait à ses lieutenants Castel-Rio et Zayas le soin de compléter les mesures arrêtées pour capituler fructueusement, à la première sommation.
Entre temps, moins hardi à trahir, Balesteros demeurait inactif en Andalousie. Nulle part on n'apercevait plus de guerrillas. Tout faisait comprendre que la liberté s'était confiée à des hommes moins préoccupés de sa défense que de leurs propres intérêts.
L'armée française s'acheminait donc tranquillement vers Madrid, à travers ces sierras, à travers ces défilés qui, lors de la guerre de l'Indépendance, avaient caché tant d'embuscades et bu tant de sang. Il n'était, pour
les disputer au duc d'Angoulême, que quelques pâtres curieux perchés sur les sommets.
« Si grande fût notre envie d'en découdre, écrivait Sylvain, nous ne rencontrions que gens pour nous tirer leurs chapeaux au lieu des coups de fusil. Et je dois dire que les généraux constitutionnels n'étaient pas les moins empressés à la besogne. »
Zayas, qui commandait à Madrid depuis la trahison de PAbisbal, dépéchait, en effet, courrier sur courrier au duc d'Angoulême, pour le supplier de hâter sa marche. Le 23 juin, l'avant-garde française lui donnait enfin satisfaction. Zayas remettait tous ses postes au général Foissac-Latour, avec la désinvolture d'une sentinelle qu'on relève de faction. Pas un coup de fusil ne fut tiré. Les Français entraient tranquillement par une porte pendant que les Espagnols s'en allaient par l'autre, sûrs de n'être pas poursuivis avant quarante-huit heures (i).
Madrid en se réveillant conquis fut pris d'un accès de joie furieuse.
La foule se rua sur les pierres de la Constitution, enfonça les portes des Cortès, brisa bancs, meubles, statues, bustes, lacéra et lança par la fenêtre tous les registres, tous les papiers. Les cris de : Vive le roi absolu! Vive la sainte inquisition ! accompagnaient les plus hideux excès. On voyait des femmes, épuisées par leurs cris, tomber sous les pieds des chevaux et embrasser passionnément la botte des soldats fran-
(i) Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, t. VI, p. ?;3.