CHAPITRE IX
avions douze mulets de trait, huit palefreniers, et dans deux calèches suivaient trois cuisiniers et nos valets de chambre.
« Nous quittâmes Madrid le 28 juin. Pendant les premières étapes tout alla bien; le général Bordessoulle rendait au prince tous les honneurs qui lui étaient dus. Il le consultait, venait le prendre avec son état-major, le matin à l'heure du départ.
u Malheureusement, par une modestie bien mal placée, mon jeune Seigneur ne voulut pas permettre que ces marques de déférence se continuassent longtemps. Renversant les rôles, ce fut lui qui alla attendre l'heure du départ sous les fenêtres du général. Quand celui-ci vit qu'on lui rendait ce qu'il ne demandait pas, il en prit à son aise. Ses égards pour nous déclinèrent jusqu'à disparaître bientôt. Ce fut pénible, et pénible aussi pour nos camarades français, qui, plus d'une fois, se montrèrent scandalisés par le sans-gêne de leur chef : Oigne\ vilain, il vous poindra ; poigne^ vilain, il vous oindra. Monseigneur, malheureusement, ne voulut jamais poigner. »
Je continue à transcrire le journal de Sylvain :
« Nous nous arrêtâmes une demi-journée à Aranjuez, maison royale fort belle avec de merveilleux jardins, dont la fraîcheur et la verdure nous parurent une nouveauté, tant, depuis notre entrée en Espagne, nous en avions perdu l'habitude. Le lendemain nous continuions notre marche, et le surlendemain encore. Elle ressemblait à un triomphe. Le général espagnol Lopès Bagnos courait devant nous sans s'arrêter. Par-
tout où nous rencontrions Lin village, une petite ville, ou simplement un hameau, nous étions reçus comme des libérateurs. C'était à être assourdi par les cris de : « Meure la Constitution! Vivent le Roi et l'inquisition! » On dansait, on chantait, et les vieilles femmes, pour témoigner leur joie, faisaient l'arbre fourchu au milieu du chemin. Chaque pays a ses usages, ajoutait pudiquement Sylvain.
a Nous cheminions ainsi à étapes forcées, sans autre danger à courir que le tripados, espèce de choléra que donnent l'usage des oranges, la grande chaleur du jour et la fraîcheur de la nuit.
« Son Altesse, le chevalier Isasca et le chevalier de Robilant furent atteints de ce mal, que j'évitai, quant à moi, en ne mangeant pas de fruits et en restant ployé dans mon manteau chaque jour, jusqu'à onze heures du matin.
« En arrivant à Elviso, nous eûmes la bonne fortune de rencontrer un Capucin, aide de camp du Trappiste qui commandait en chef l'armée de la Foi ; il portait la robe de son Ordre retroussée par une ceinture bourrée de pistolets; ses bottes étaient garnies d'éperons énormes, et son menton d'une superbe barbe. Monseigneur ne put s'empêcher, vu sa grande tendresse pour les Capucins, d'inviter celui-ci à déjeuner ; mais j'estime qu'il fut déçu dans ses espérances d'édification, car jamais je ne vis gaillard moins mystique. »
L'aide de camp dont Sylvain se scandalisait si fort appartenait au P. Cirilo délia Meda. Le P. Cirilo, si Ton en croit Ouvrard, avait tous les dehors charmants