‹ Prologue d'un règneChapitre 12 sur 177 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

bellans y avaient leurs clefs, les écuyers leurs quartiers, la bouche avait ses grands et petits officiers. Il était un point cependant par lequel la cour de Cagliari se distinguait de celle de Mittau ou d'Hartwelt. On y crovait moins à la diplomatie et plus à la force.

Victor-Emmanuel se souvenait de ses victoires d'antan, quand à la tête d'une poignée de braves soldats, il repoussait les armées de la République à Gillette et à Gandola (d).

Toujours parlant d'une voix de commandement, commençant toutes ses phrases par ces mots : « Moi et Napoléon... », le bon Victor-Emmanuel s'était réservé le commandement en chef de son armée. Le plus sérieusement du monde, il employait le temps où son rival conquérait l'Europe, à faire pirouetter les 480 miliciens, les 240 chasseurs et les 80 artilleurs qui constituaient, en Sardaigne, son pied de guerre (1).

Victor-Emmanuel était donc à toute heure prêt à jeter son épée dans la balance. Aussi, quel éclair dans son ciel si chargé d'attente fut l'apparition d'une frégate anglaise, qui un jour menaça de forcer le goulet de Cagliari (2) !

De sa fenêtre Victor-Emmanuel a vu l'insolente. Il sonne, il appelle. Personne ne vient. C'est l'heure de la sieste. N'y tenant plus, le voilà qui se précipite à travers les rues de sa capitale. Il gagne, toujours cou-

(1) Voir pour ce détail Nicomède Bianchj, Storia délia monarchia, t. III, p. 3 10.

- Note sarde c ricordi.

rant, le fortin qui commande la passe. Dans leurs casemates, hélas! les artilleurs dormaient aussi. Une minute encore, et tout sera perdu. Le Roi pointe un fauconneau qui se trouve là, sous sa main. Le boulet part, et manque l'Anglais, qui vire de bord... Mais, au bruit, tous les dormeurs de la ville se réveillent. Ils accourent, reconnaissent le Roi, l'acclament et le reconduisent au palais avec force vivat.

Ce jour-là fut un beau jour pour Victor-Emmanuel. Peut-être sembla-t-il moins triomphal à la Reine (e). Celle-là était une femme vraiment supérieure. Ses lèvres pincées contrastaient avec le débonnaire sourire de son mari, autant que leurs deux âmes contrastaient.

Marie-Thérèse d'Autriche était belle, mais d'une beautésingulièrementsévère; on sentait, chezelle, toute volonté implacable, toute haine éternelle, toute ambition inextinguible. De sa mère Béatrix d'Esté, la Reine tenait la souplesse et l'intrigue; de son père, l'archiduc Ferdinand d'Autriche, le froid et inflexible orgueil des Habsbourg.

Mère passionnée de quatre filles, que la loi salique excluait du trône de Sardaigne, s'il venait jamais à se restaurer, Marie-Thérèse se débattait, à Cagliari, contre la fatalité de toutes les impuissances. A cette àme hautaine, les pauvretés matérielles qui l'entouraient n'étaient rien auprès de la pauvreté morale du Roi, de ses ministres et de ses amis.

Roburent, le grand éeuver, ou plutôt le maire du palais, l'impatientait par sa monotonie, ses conseils résignés, par ses formes arrondies, cérémonieuses et

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