CHAPITRE IX. 2Ô
officiers, sans compter le vicomte de la Hitte, colonel d'artillerie, aide de camp de M. le duc d'Angoulême, qui est notre commensal habituel. Après le dîner vient qui veut. Nous pouvons toujours compter sur douze ou quinze personnes. Dona Sanchez fait, avec ses filles et sa nièce, les honneurs du salon. Ces jeunes personnes sont bien élevées et agréables. Déjà elles nous ont amené quelques-unes de leurs amies. On danse, on fait de la musique. L'àme de ces réunions est le fils du général Bordessoulle qui sert, ici, comme aide de camp de son père. Le comte de Rosambo, lui aussi plein de belle humeur et d'esprit, le seconde; nous avons enfin, pour nous jouer divinement de la harpe, mademoiselle Aurore, la fille aînée de doha Sanchez. La petite, malheureusement, ne joue pas moins bien delà prunelle. Nous avions certes assez de dangers à courir ici sans ces yeux-là. »
Leur feu se croisait, en effet, sur le prince avec les feux constitutionnels à faire trembler l'entourage.
« Je conçois parfaitement, écrivait le comte de La Tour à Faverges, les inquiétudes que te cause l'ardeur de ton pupille à rechercher de nobles périls. Mais j'ai le ferme espoir que Dieu t'aidera. Je ne te cacherai pas que je suis enchanté d'apprendre que son cœur soit dans les dispositions que tu me dépeins. Il nous faut des rois de tète et de main, selon le mot de Henry IV.
« Laisse donc ton prince être brave, et veille seulement à ce qu'il ne s'expose pas mal à propos dans des tirailleries où l'on peut attraper une balle, sans avoir la chance de se distinguer. »
Savez-vous rien de plus touchant que ces vieux soldats inquiets de l'héroïsme de leur maître, et qui se concertent pour savoir jusqu'à quel point ils lui permettront d'être brave ? C'est que sa bravoure semblait folle parfois.
« Si nous ne payons pas de quelques têtes emportées la curiosité de mon prince à aller regarder les canons sous le nez », écrivait Sylvain, « ce sera miracle... »
Et cette curiosité ne devait pas vieillir, car, vingtcinq ans plus tard, en 1848, les promenades de Cadix se renouvelèrent sous les murs de Peschiera. Chaque matin, après avoir entendu la messe, Charles-Albert venait, au pas de son grand cheval isabelle, se croiser les bras en face du même bastion autrichien. Il se mettait là « en espalier », selon le mot pittoresque d'un de ses officiers, et ne s'en allait que lorsque deux ou trois boulets avaient passé à lui effleurer le visage.
Parfois on voit ainsi le trait caractéristique d'une race se réveiller tout à coup. Le jour où, pour la première fois, Charles- Albert se trouva au feu, il se montra Carignan par le sang-froid du prince Eugène, et Savoie par la bravoure d'Emmanuel-Philibert. Les deux branches se confondirent ce jour-là dans un même héros.
Héros qui devant la mort avait toutes les tristesses d'un amant dédaigné. Que de fois ne s'est-il pas vainement embusqué là où la mort devait passer!...
Comme ce jour où, sous le feu croisé de deux batteries, il descendit de cheval et se fit apporter une chaise... Ceci se passait en 1848, et peut-être alors tant