CHAPITRE IX
d'ambitions déçues, tant d'ingratitudes rencontrées, pouvaient expliquer cette passion de mourir. Mais comment la comprendre dans un enfant de vingt-cinq ans? Il fallait que son âme fût née avec une plaie, et que par cette plaie se fussent échappées toutes les sèves heureuses de la vie. De là cette anémie du cœur que Ton a tant reprochée à Charles-Albert, et dont parfois, eux aussi, ses plus fidèles se plaignaient.
« Dix ou quinze jours après notre installation devant Cadix, j'eus de mon prince une bien pénible algarade, raconte Sylvain. ( Ces confidences douloureuses du pauvre homme parferont le portrait de son maître.) Je plaisantais à table, sans attacher la moindre importance à mes propos, lorsque, tout à coup, il prit mal la chose et me demanda d'un air méprisant si j'étais ivre ou fou. Je ne répondis rien, mais, aussitôt après le diner, je montai dans la chambre de mon prince et lui remis ma démission.
« Il parut étonné de ma démarche et me répondit que, puisqu'il m'avait offensé, il allait m'en donner toute satisfaction. C'était la seconde fois qu'il m'offrait de croiser le fer avec lui. Je suis persuadé que c'était là un honneur qu'il entendait me faire, mais ma position auprès de lui ne me permettait pas d'en profiter. Je le lui fis entendre, en lui faisant entendre aussi que j'en étais désolé. Ce que voyant, il désarma soudain, m'embrassa, me priant de tout oublier. Il me dit qu'il savait mon attachement, que jamais il ne consentirait à mon départ, et qu'enfin nous avions bien autre chose à faire que de nous quereller : je me laissai persuader.
« Quand même, je ne me faisais guère illusion sur l'avenir.
« Dès longtemps je connaissais mon prince. Je savais en quelle triste défiance il tenait les hommes. Je savais que, depuis nos aventures de 182 1, il ne voulait plus aimer personne ni croire en personne. Tout, pour lui, se doublait d'arrière-pensées. Les plus belles actions n'avaient à ses yeux qu'un but intéressé. Il me confondait avec tant d'autres dans la triste opinion qu'il avait de l'humanité, voilà tout! Pourtant je n'avais jamais cherché à le flatter. Bien souvent, au contraire, je m'étais permis de lui donner des conseils désagréables, parce que je les croyais bons. Ceci aurait dû suffire à lui prouver que je n'avais pas d'ambition...
« Et cependant je ne pouvais me détacher de lui, quoi qu'il fît. Malgré ou à cause de ses défauts, personne plus que lui n'était séduisant quand il voulait l'être. Très simple dans ses manières, ayant souvent tous les dehors de l'amitié, il vous disait de ces choses qui vont droit à l'âme et auxquelles les honnêtes gens se prennent toujours, quoi qu'ils en aient. Enfin, je ne cherche pas à m'en défendre, j'étais trop attaché à mon prince pour n'être pas enchanté que l'aventure finît par une réconciliation. Nous avions, comme il le disait d'ailleurs, bien autre chose à faire que de nous quereller devant Cadix... »
« Le blocus de la ville est complet, écrivait effectivement Charles-Albert à Sonnaz (1). Il est presque
(1) 2 juillet 1S23.