‹ Prologue d'un règneChapitre 132 sur 177 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

de s'exposer; vainement il lui fait donner l'ordre, par le général Obert, de rester en arrière. Mon prince n'écoute rien. C'est inutilement que Faverges s'accroche à ses habits; Monseigneur s'arrache de ses mains et se jette dans le canal, où nous nous jetons tous après lui. Le courant est fort. Les soldats se tiennent les uns aux autres pour former une masse plus compacte, plus résistante. Le prince s'accroche au porte-drapeau, et chacun s'accroche demême à l'homme qui le précède. Moi, quoique n'étant pas des plus petits, je ne touche pas le fond, et suis remorqué de l'autre côté de la cortadura sans autre effort de ma part que de crier : En avant! Vive le Roi! »

Ce que Sylvain oublie de dire, c'est que le prince laissa une de ses bottes au fond de l'eau, et qu'arrivé sur l'autre bord, le comte des Cars, auprès duquel il marchait, fut obligé, sous le feu, de faire ouvrir le sac de ses grenadiers pour trouver un soulier capable de chausser ce pied énorme.

Entre temps, le général Gougeon, qui commandait l'avant-garde, bousculait le centre des Espagnols et enclouait leurs canons; puis, faisant front par la droite et parla gauche, il achevait la déroute de toute la première ligne ennemie.

M. le comte des Cars se porta vigoureusement alors avec la deuxième colonne sur les réserves espagnoles retranchées en arrière, aux moulins de la Guerra. Il se ménagea lui-même si peu dans cette attaque furieuse qu'il fut renversé d'un coup de crosse de fusil...

Mais le récit d'un témoin vaut mieux que toute description. Je reviens donc au journal de Sylvain.

« Les Espagnols avaient bordé le canal de chevaux de frise, qui eussent formé un infranchissable obstacle s'ils avaient été sous l'eau. Nous passons par-dessus, y laissant des lambeaux d'uniforme, et pêle-mêle nous nous élançons dans les embrasures, saisissant le moment où les canons viennent de tirer. Tous les servants sont tués à leurs pièces. C'est à la baïonnette que nous massacrons ces malheureux Espagnols, ayant noyé toutes nos cartouches en traversant le canal. Enfin nous sommes maîtres de la place. Il nous avait suffi de trois quarts d'heure.

« L'ennemi dans sa fuite ne s'arrête qu'à l'extrême pointe de l'île Saint-Louis, qui tient au Trocadéro par des marais. De petits murs à peine à hauteur d'appui lui servent de retranchements. Ne connaissant pas le terrain, nous nous contentons d'envoyer quelques boulets dans la direction prise par ces malheureux, et nous y attendons le jour.

« Quand il se leva, nous avions autour de nous un bien triste spectacle. Trois ou quatre cents morts et autant de blessés gisaient là, déjà tous nus; il est extraordinaire combien en pareille circonstance les pillards sont lestes. On reconnut plusieurs femmes parmi les blessés; de notre côté, nous avions environ deux cent cinquante hommes hors de combat.

« Vers quatre heures et demie, et après qu'on eut jeté un pont volant sur la cortadura, M. le duc d'Angoulême arriva avec tout son état-major; l'ordre

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