CHAPITRE X
qui s'en excusait auprès de lui, n'a pensé qu'à faire la cour à son armée, et il a oublié que l'héritier présomptif de la couronne de Sardaigne ne doit pas être un grenadier français, mais un prince piémontais et rien autre (1). »
Evidemment, pour le chancelier, les lauriers de Charles-Albert étaient de ceux qui empêchent de dormir. Entrevoyait-il, lui qui se vantait de tout prévoir, après les épaulettes rouges ramassées au Trocadéro, les galons de caporal que trente-six ans plus tard on gagnerait à Palestro (2) ?
Quoi qu'il en soit, chaque jour voyait grandir à l'armée la popularité du prince, sa générosité l'y faisait adorer autant que sa bravoure. Trente-deux barils de vin de Xérès furent distribués au 3° et au 6e régiment de la garde, avec qui Charles-Albert était monté à l'assaut.
« Dieu sait, raconte Sylvain, si ces braves gens burent de bon cœur à la santé du nouveau camarade. »
La victoire cette fois semblait décisive. Riego faisait sa soumission. Ballesteros se voyait battu et prisonnier. Santona et Pampelune capitulaient. Cadix
(1) 5 octobre i8>3.
(2) On se souvient qu'en 1839 les zouaves de la garde nommèrent le roi Victor-Emmanuel caporal sur le champ de bataille de Palestro.
Les cpaulettes de laine, les croix de la Légion d'honneur, de Saint-Louis, de Marie-Thérèse et de Saint-Georges que Charles- Albert rapporta d'Espagne sont exposées dans la bibliothèque de Mgr le duc de Gènes, à Turin.
demeurait la seule place d'Espagne où flottât encore le drapeau constitutionnel.
Mais tout faisait prévoir que les Cortès ne tarderaient pas à Tamener. Assiégeants et assiégés avaient d'ailleurs un égal désir d'arriver à une entente qui les arrachât honorablement à d'insurmontables difficultés. Pour les constitutionnels, l'issue fatale de la lutte était certaine ; pour l'armée française, la prolongation du siège était pleine de dangers. La politique, au quartier général, préoccupait plus que la guerre. L'ordonnance d'Andujar avait porté à leur note suraiguë la colère et le mécontentement des royalistes espagnols. Il était à craindre que l'on eût bientôt encore plus dangereusement affaire aux absolutistes insurgés qu'aux négros. On avait donc dans les deux camps grand'hâte d'en finir, sans que personne cependant voulût prendre l'initiative des premières ouvertures. Ouvrard, le munitionnaire, aidé d'un colonel espagnol, espèce de Figaro militaire qu'il employait dans les circonstances et pour les objets les plus divers, tenta enfin ce que personne n'osait tenter.
Le colonel s'introduisit dans la place sous prétexte d'y voir quelques parents, et s'en prit aussitôt aux membres les plus compromis des Cortès. Il leur offrit des saufconduits en même temps qu'il remettait au Roi deux millions en or pour encourager, selon l'expressiond'Ouvrard, le dévouement des négros. Tous ces dévouements-là ne demandaient pas mieux que se montrer accommodants, mais ils se doublaient d'amours-propres qu'il fallait ménager. A Cadix, la vénalité, la trahison,