CHAPITRE X
traits du Roi et de la Reine étaient à tous les tournants de rue, sous un dais, avec de malheureuses sentinelles immobiles qui leur portaient les armes. Le lendemain, les infants don Carlos et don François de Paul accompagnèrent Monseigneur jusqu'à Guardiera, et nous reprîmes notre route vers Madrid.
« A Cordoue, nous visitâmes l'église, fort intéressante, et puis un couvent d'ermites, situé à deux lieues de la ville. Mon prince s'y componctionna à souhait. C'est un des plus anciens établissements religieux qu'il y ait en Espagne, et je crois bien en Europe.
« Nous arrivâmes enfin à Madrid le ier novembre pour y constater le détestable effet qu'avait produit l'ordonnance d'Andujar. SouA ltesse le duc d'Angoulême fut reçu si froidement, que nous n'y restâmes que juste le temps de nous reposer. Quarante-huit heures après notre arrivée, et toujours à cheval, nous continuions notre marche vers la frontière. A Buitrago, un courrier de cabinet vint apporter à Monseigneur l'ordre de la Toison d'or. Il nous en coûta 8,000 francs de chancellerie.
« A Miranda, on nous donna un bal, où nous pûmes voir le véritable esprit du pays. Quelques officiers y ayant amené des femmes appartenant de près ou de loin à des familles constitutionnelles, tout aussitôt chacun se retira, et le bal cessa faute de danseurs... »
Vraiment, comme l'a dit Montesquieu, « les Espagnols que l'on ne brûle pas paraissent si attachés à
l'Inquisition qu'il y aurait de la mauvaise humeur à la leur ôter ».
Mais qu'importaient ces détails? on touchait à la frontière française.
« Nous voici, écrivait Sylvain le 10 novembre, d'Aranda, nous voici revenus au point où, ie 16 mai dernier, nous rejoignions le quartier général. Je constate que notre petite escouade piémontaise s'est, pendant ces six mois, fort bien tirée d'affaire. Si Callot refaisait, en notre honneur, ses gravures sur le départ et le retour de la guerre, il devrait renverser ses compositions ; car nous revenons jouissant de tous nos membres et bardés de croix. Le malheur est seulement que nous ne savons encore où nous irons quand nous aurons passé les Pyrénées. »
Non moins perplexe que son écuyer, Charles-Albert écrivait le 16 novembre à Sonnaz :
« Comme vous le verrez par ma lettre, nous avons traversé presque toute l'Espagne; aussi ai-je l'espérance d'être le 21 à Bayonne. J'espère en y arrivant savoir où le Roi veut que je porte mes os.
« En attendant, je quitte l'Espagne presque avec regret, et je conserverai toujours un précieux souvenir des six mois que j'y ai passés. Je suis loin d'avoir l'idée que bien des gens ont de ces malheureuses contrées. Je les ai beaucoup examinées, et je suis convaincu qu'ici le gouvernement est tout, que sous peu d'années il pourra porter cette nation à un haut point de gloire et de bonheur ou la ruiner entièrement. Je crois que je considérerai le temps que j'ai passé ici comme
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Tépoque heureuse de ma vie. Je crois malheureusement cette époque terminée.
« Nous marchons maintenant avec le bataillon que j'accompagnais à l'attaque du Trocadéro, ce qui me fait un fort grand plaisir. Le drapeau, qui est celui que j'ai porté, est criblé de balles. Le roi d'Espagne m'a écrit une lettre superbe en m 'envoyant la Toison d'or, et comme il a donné Tordre qu'on nous traitât, le duc d'Angoulême et moi, comme des infants, on ne cesse de crier sur notre passage : Viva los infantes!
« Je vous recommande les quatre chevaux que j'envoie en Piémont, surtout mon ami Y Arrogante, qui est le plus beau cheval andalous que nous ayons vu dans toute l'Espagne. Je recommande aussi aux bontés de madame de Sonnaz ma pauvre Diane, qui m'a porté pendant presque toute ma route. Je vends mes autres chevaux, après avoir donné à ces messieurs ceux qu'ils montaient. Je suis obligé de terminer ici ma lettre, car il est tard, et j'ai mal aux yeux, n'y voyant qu'avec le service de deux scélérats de cierges que m'a fournis une fort laide hôtesse, que j'entends maintenant faire la causette avec l'honorable général Faverges. »
Celui-ci, aussi ignorant que le prince lui-même des volontés de Charles-Félix, écrivait lettre sur lettre à Turin pour avoir des ordres. On répondit enfin que le Roi permettait à son neveu d'aller à Paris. Si la permission avait tardé, c'est qu'on l'avait été demander à Vienne.
a M. le duc d'Angoulême doit se trouver à Paris au
mois de décembre prochain, écrivait le ministre des affaires étrangères, comte de La Tour, au chancelier, et dans cette circonstance, Sa Majesté a jugé convenable que Mgr le prince de Carignan, avant de rentrer en Piémont, accompagnât Son Altesse Royale à Paris, afin d'y remercier Sa Majesté Très Chrétienne de l'agrément qu'elle a bien voulu lui accorder de servir sous les ordres de son auguste neveu, ainsi que du gracieux accueil qu'elle a reçu du prince et de sa brave armée. »
M. de Metternich avait agréé ces bonnes raisons si humblement exposées, le prince pouvait continuer son voyage.
En voici les derniers incidents racontés par Svlvain : « De Bayonne à Bordeaux, rien ne fut remarquable dans notre traversée. Il nous fallut attendre, dans cette dernière ville, l'arrivée des troupes que M. le duc d'Angoulême voulait y passer en revue. Puis il nous fallut attendre encore, pour laisser aux équipages du prince généralissime le temps de s'écouler sur Paris. Enfin, nous le suivîmes à deux jours de distance. N'étant heureusement plus pressés, nous couchions toutes les nuits, et notre départ, chaque matin, était, pour mon prince, l'objet d'ovations nouvelles. Partout son passage faisait grand bruit. Tout le monde voulait le voir; les dames surtout se précipitaient sur son chemin, et dans plusieurs endroits, particulièrement à Angoulême, elles étaient déjà en grande toilette à cinq heures du matin sur la route, agitant des lauriers et criant : Vive le héros du Trocadéro! »