CHAPITRE XI
le marquis se prenait anxieusement, tant il craignait le curieux intérêt avec lequel on attendait son prince :
« Aujourd'hui, j'ai eu l'honneur d'avoir une audience de Sa Majesté et de Son Altesse Royale, écrivait-il quelques jours après à Faverges, pour déposer à leurs pieds l'hommage des sentiments que j'ai éprouvés au sujet des derniers événements, et me faire l'interprète de ceux du Roi mon maître. Monsieur m'a demandé, mon cher Faverges, si vous étiez le même Faverges qui était page, lorsqu'il vint à Turin en 1792. Je lui ai dit que oui, et il a paru charmé de vous revoir. La belle conduite de M. le prince de Carignan fut le sujet de l'entretien que j'eus avec ces personnages qui m'ont marqué le plus vif intérêt pour le prince, auquel ils sont très attachés... »
Sous des dehors sévères, même un peu brusques, l'ambassadeur cachait le cœur chaud, l'âme haute et le grand esprit des Alfieri (1). Depuis longtemps il était veuf, mais son fils César et ses deux filles, dont l'aînée, Constance, avait épousé le marquis d'Azeglio, l'aidaient à si bien faire les honneurs de son salon, que le prince de Carignan ne pouvait rêver, pour se produire, un cadre plus à souhait.
A la cour, la situation du marquis Alfieri était hors de pair. Le roi Louis XVIII le tenait en si particulière estime qu'il avait voulu régler avec lui tous les détails de l'audience que l'ambassadeur était venu
(1) Le grand poète tragique Victor Alfieri se faisait gloire d'appartenir à cette illustre maison.
3o8 LA JEUNESSE DU ROI C H A R LES - A L B E RT.
demander pour Charles-Albert, trois ou quatre jours avant son arrivée.
Les fameuses épaulettes du Trocadéro, comme bien on pense, n'avaient pas été oubliées. Leur apparition, à en croire Sylvain, fit événement aux Tuileries.
« Hommes et femmes, écrit-il, étaient curieusement groupés sur les escaliers, pour voir passer mon prince, avec son trophée rouge ballant sur son uniforme de général. J'en craignais un peu l'effet, je l'avoue, mais tout se passa le mieux du monde. Faverges et moi l'avions accompagné. Pendant qu'il était chez le Roi, et que nous l'attendions dans le premier salon, nous fûmes grandement fêtés par tout i'entourage. Notre plaisir était extrême de voir l'heureuse impression que notre prince produisait à la cour. En un instant sa bravoure était devenue légendaire. Les choses à Paris vont ainsi, qu'un mot d'ordre semble y rendre populaire tout à coup les gens les plus inconnus de la veille. Pendant que je méditais de la sorte, le roi de France comblait mon prince de caresses. J'eus la grande joie de le voir sortir du cabinet du Roi avec le cordon du Saint-Esprit, dont Louis XVIII s'était dépouillé en sa faveur... »
Une lettre du prince à Sonnaz complète ces détails :
« Le Roi m'a reçu de la manière la plus belle et la plus affectueuse que l'on puisse imaginer. Il m'a fait beaucoup d'éloges sur la campagne, il m'a embrassé; il m'a tenu longtemps par la main, et il m'appelait : mon enfant... Il a été bien content de me voir avec les