‹ Prologue d'un règneChapitre 144 sur 177 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

épaulettes de grenadier... Il m'a pour le même soir invité à dîner... »

Chacun sait l'appétit bourbonien de Louis XVIII. On sait moins, peut-être, qu'il y avait toujours à dîner un plat qu'il servait lui-même à ses hôtes privi légiés. Ce jour-là, c'était un quartier de bœuf accommodé à une sauce fort savante.

« Carignan, je vous envoie de mon plat. »

En même temps arrivait au prince un morceau de bœuf palpitant et énorme, à rassasier tous les grenadiers du Trocadéro.

Charles-Albert demeura terrifié. Ii vivait de régime. Reculer, cependant, était impossible. On ne recule pas sous l'œil du Roi, et Louis XVIII encourageait chaque bouchée d'un bon sourire.

Quel effort! il touchait à l'héroïsme; mais comme il en arrive si souvent de l'héroïsme, celui du malheureux prince ne servait qu'à amuser la galerie. A chaque nouvelle défaillance, M. le duc d'Orléans faisait à la victime des yeux si foudroyants, des gestes si péremptoires, qu'il fallut aller jusqu'à la lie. Vingt ans après, Charles-Albert parlait encore avec terreur du bœuf des Tuileries.

Aussi remarquez que, dans cette lettre, il n'est plus question des bontés du Roi :

« Monsieur, Madame, ont été pour moi d'une rare amabilité. Le duc d'Angoulême toujours le même, et la duchesse de Berry m'a comblé de politesses. Elle m'a fait aller avec elle au théâtre des Italiens. J'ai été aussi à un petit bal de cour. Jeudi je vais à Ram-

bouillet avec Monsieur. J'ai dîné aussi chez le duc d'Orléans; je suis enchanté de la duchesse, elle a été pour moi d'un parfait rare (i)... »

Grands et petits, vieux et jeunes, au dire de Sylvain, se disputaient le prince de Carignan. « Mais nul plus que madame du Cayia n'est aux tendres soins pour lui. J'estime que l'influence de cette Maintenon toute-puissante ne sera pas inutile à nos affaires. Le Roi semble les prendre à cœur et, qui mieux est, en main. Il traite ici Alfieri en ambassadeur de famille (2 , et Ton dit qu'il l'emploie à nous réconcilier.

« En attendant, tous les ministres, ici, ont reçu l'ordre de nous traiter royalement. »

Paris célébrait par d'innombrables fêtes les victoires de M. le duc d'Angoulême. Charles- Albert, qui avait été si vaillamment des premiers à la peine, se trouvait aussi des premiers à l'honneur. Le bal donné à l'Hôtel de ville surpassa en magnificence tout ce qui, jusquelà, avait passé pour magnifique. Plus de vingt-cinq mille invités défilèrent dans les salons municipaux, à

(1) La reine Amélie était la propre tante de la princesse de Carignan.

(2) On sait que le roi Louis XVIII avait épousé Joséphine de Savoie, sœur du roi Charles-Félix.

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des heures qui variaient selon la couleur des cartes d'invitation.

Princes et princesses furent servis au souper par les femmes des conseillers municipaux, sous la direction du comte de Chabrol, préfet de la Seine. Toutes les salles étaient lambrissées de bas-reliefs, représentant la glorieuse épopée d'Espagne. Il y eut spectacle dans la salle du Trône. Le décor représentait un arc de triomphe avec cette inscription : « A l'armée des Pyrénées. » Un jeune officier décoré venait se jeter dans les bras de son père, et lui contait, d'après M. du Chazet, et sur la musique de Boïeldieu, les exploits de M. le duc d'Angoulême. « On applaudissait, on pleurait d'attendrissement», dit Sylvain, qui complète sa description en notant que madame la duchesse de Berry dansa un quadrille avec le prince de Carignan.

Quelques jours plus tard ce fut une autre fête, mais celle-là spécialement offerte aux officiers qui avaient fait la campagne. « Nous étions plus de cinq cents invités, racontait Sylvain. La table immense avait la forme d'un gril, probablement en souvenir de l'Escurial. Nous y fûmes, à la lettre, assourdis de musique et de toasts. On nous donna à chacun deux superbes médailles frappées en l'honneur de l'armée et de M. le duc d'Angoulême. L'une d'elles était creuse et renfermait les différents bulletins de la campagne... »

« ...Mais, continue Sylvain, gourmand comme tous les gens d'esprit, je passe sur les magnificences d'un dîner assez mauvais, pour en venir au cercle qui

3l2 LA JEUNESSE DU ROI CH A RLES - ALBERT.

se forma, au moment de prendre le café. Rien de plus beau ni de plus imposant. Les princes étaient là, entourés par des maréchaux; ceux-ci l'étaient par des lieutenants généraux autour desquels gravitaient des maréchaux de camp et des colonels, en foule. Tout ce monde était chamarré à éblouir...

« Nous avions assez souvent des dîners à la cour. Quand nous n'y dînions pas, les ministres et les ambassadeurs s'arrachaient mon prince. Le roi Charles-Félix, du reste, avait donné Tordre à son représentant, le marquis Alfieri, de rendre tous ces dîners, ce qu'il faisait avec la plus rare magnificence.

« A chaque service toute la livrée changeait de costumes, qui devenaient plus magnifiques à mesure que l'on avançait vers le dessert. Le maître d'hôtel servait, Pépée au côté. Son habit, tout pailleté d'or, éclipsait toutes les chamarrures des convives. Nul, vraiment, ne fut jamais plus grand seigneur que le marquis Alfieri, et ne fit plus d'honneur au pays qu'il représenta... »

Charles-Albert ne pouvait donc s'en remettre à un meilleur guide. Lui-même le sentait si bien, qu'il écrivait à Sonnaz : « Je suis entre les mains d'Alfieri comme un enfant, sûr qu'il me fera toujours faire belle et bonne figure. »

Le rôle du marquis n'était peut-être pas absolument une sinécure, si l'on en croit les impressions dont Sylvain se faisait l'écho.

« ...On tâtait mon prince au point de vue politique, plus que nous ne l'aurions voulu, et peut-être se cachait-il quelque arrière-pensée derrière toutes les

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