CHAPITRE XI. 3lQ
garda l'un de ses dessins et supplia la marquise d'accepter l'autre, comme le talisman qui, un jour venant, ouvrirait devant elle toutes les portes. Au revers du dessin, Charles-Albert avait écrit ou plutôt buriné de son écriture fine et sèche ces quatre mots fatidiques : « Patrie, Victoire, Sincérité, Persévérance. » Il traduisait ainsi les visions qui devaient faire de lui leur éternelle dupe.
Avec la prodigieuse intuition que donne la haine, les gens compromis par l'échauffourée de 1821 devinaient la situation difficile du prince. Tandis que, par un redoublement de calomnies, d'accusations et de mensonges, les uns faisaient tout pour empêcher qu'il ne rentrât en grâce, les autres, traîtreusement, se préparaient à profiter d'un retour de faveur, s'ils ne pouvaient l'empêcher.
« Nous étions, raconte Sylvain, abreuvés, alternativement, d'injures et de cajoleries par les pires gens de notre horrible petite révolution. Sans le vouloir paraître, mon prince en était fort affecté. Et toujours rien ne venait qui pût nous donner l'espérance de voir finir notre exil... Les lettres que Monseigneur écrivait demeuraient sans réponse ; celles qu'écrivait Alfieri n'en recevaient pas davantage, bien que, plus d'une fois, il eût écrit par l'ordre formel de Louis XVIII, qui faisait hautement profession d'intercesseur... »
La vérité était qu'à Turin, on ne savait que répondre. M. de Metternich avait permis un séjour à Paris, sans s'expliquer sur ce qu'il entendait et voulait dans l'avenir.
Il avait été question pour le prince, pendant qu'il était encore en Espagne, de la vice-royauté de Sardaigne. Mais la combinaison avait déplu à Vienne.
« ...Je me suis acquitté ce matin envers Son Altesse le prince de Metternich, écrivait Pralormo, des communications que Votre Excellence irTavait ordonné de lui faire; mais à peine le prince avait-il entendu de quoi il était question, qu'il m'interrompit pour me demander si Tintention du Roi était d'envoyer le prince de Carignan vice-roi en Sardaigne. Je lui répliquai que c'était là le premier mot que j'en entendais, et que les lettres assez récentes que j'avais reçues n'en faisaient aucune mention.
« — Bien, répliqua le prince, je ne voulais vous exprimer aucune opinion sur cette idée, mais, avant d'entendre les communications confidentielles que vous m'annoncez, je voulais vous prévenir qu'on a beaucoup parlé là-bas (à Gernowitz ou à Lemberg) de ce projet, soi-disant du Roi, afin que vous ne supposiez pas plus tard que ce soit nous qui l'avons ébruité (i). »
Sous la réserve qu'affectait M. de Metternich perçait une désapprobation si évidente, que le projet d'envoyer Charles-Albert à Cagliari fut aussitôt abandonné. Ecrasé sous la rude main de l'Autriche qui prétendait ne pas lâcher le prince de Carignan, harcelé par le gouvernement français qui demandait prompte et complète justice pour le héros du Troca-
(i) Dépêche de Pralormo, 5 octobre 1823.