CHAPITRE XI
déro, le roi Charles-Félix ne savait que décider à regard d'un héritier que tout le monde lui disputait, et ne répondait plus ni à Vienne ni à Paris.
Chacune des journées qui s'écoulaient ainsi sans nouvelles ajoutait à l'inquiétude du prince. Comme chez tous ceux qui ont beaucoup souffert, son imagination surchargeait d'innombrables chimères la réalité, déjà si triste. Il voyait dans le silence obstiné du Roi une condamnation sans appel. Il y voyait le triomphe final de ses persécuteurs. Et le cauchemar, pour lui, prenait toutes les formes, empruntait tous les visages.
« ...Figurez-vous, écrivait-il à Sonnaz, que, peu de jours après mon arrivée à Paris, je reçus, tandis que le marquis Alfieri était chez moi, une lettre de l'excolonel piémontais X... qui me faisait fort longuement une espèce d'apologie de sa conduite.
« ...Je la donnai à notre ambassadeur pour qu'il la fît passer au Roi ; mais je ne pus m'empêcher de faire de mûres réflexions sur ce que sont les hommes, en réfléchissant que lorsqu'on m'abreuvait de dégoût dans ma patrie, on m'accusait d'avoir moi-même entraîné dans la Révolution ce misérable qui maintenant cherche à s'excuser à mes propres yeux...
a J'ignore toujours les intentions du Roi, et par conséquent ce que je deviendrai. Quant à ma manière de me conduire, elle est absolument toujours la même. La campagne ne m'a pas fait changer les sentiments que j'avais à Florence, au contraire. Je ne rechercherai absolument jamais personne et je me guiderai tou-
jours par le seul unique désir de plaire à Dieu... »
C'en était donc fini pour lui des justifications et des révoltes. L'opinion que Ton a de soi est ondoyante, et bienheureux qui serait assez pur ou assez sot pour s'estimer toujours. Mais si violente est parfois la pression des événements, que l'on fait avec eux cause commune contre sa propre conscience, et que, pris du vertige d'un faux remords, on en arrive à se condamner injustement soi-même.
Charles-Albert traversait une de ces heures mortes où l'âme gît comme ces malheureux que le roulis et le tangage ont jetés inertes sur le pont. Comme eux, il s'abandonnait à son inévitable destinée.
« Notre exil, en se prolongeant, raconte Sylvain, prenait toutes les proportions d'une catastrophe, mon prince ne se déridait plus. Sous une forme ou sous une autre, chaque jour lui apportait du Piémont sa déconvenue, ou sa trahison, ou sa menace. Depuis notre départ pour l'Espagne, les lettres anonymes pleuvaient entre nos mains. Heureux encore quand Faverges ou moi parvenions à les intercepter... »
Voici une de ces lettres retrouvées dans les papiers du général :
« Les victimes que vous immolez à votre fureur, prince, rendront le cent pour cent lorsqu'il se présentera une époque favorable. Avez-vous assez de courage pour détruire vos semblables, avec qui vous avez trempé pour avoir la Constitution? Vous avez trahi le Roi comme les autres et même plus. Un jour viendra où vous et un tas de scélérats, vos égaux, serez