CHAPITRE XI
immolés à la justice. Pagherife ilfitto délia malvagita
vostra... »
A la même heure, les échos populaires de Rome à Turin se redisaient ce chant de Berchet, l'un de ces poètes qui, en 1821, avaient idolâtré le prince :
u O Carignan, tu avais ta place marquée sur le chemin des héros! Mais tu as préféré une voie infâme. Traître! tu as livré aux rois ta patrie et tes compagnons qui avaient foi en toi !
« O Carignan, ton nom sera exécré des nations! Il n'est climat si lointain où la douleur et le blasphème d'un exilé ne te proclameront traître! »
C'était le revers de la médaille du Trocadéro.
Le roi Charles- Félix pouvait croire désormais son héritier à l'abri de toute contagion révolutionnaire.
Alfieri, entre temps, multipliait ses lettres, disant le marasme où tombait Charles- Albert, qui, en effet, passait des journées entières enfermé, ne voulant plus voir personne.
« C'est à peine, écrivait Sylvain, si nous pûmes décider mon prince à faire, le 1" janvier, son indispensable visite aux Tuileries.
« Nous y arrivâmes avec le corps diplomatique. Tous les ambassadeurs et ministres, ayant auprès d'eux les
gens qu'ils voulaient présenter, étaient en demi-cercle, dans la salle du Trône. Quand tout fut prêt, une grande porte à deux battants s'ouvrit, et le Roi, roulé dans un fauteuil, apparut, entouré de ses grands officiers. Il fut ainsi poussé jusqu'au milieu de nous. Là, son fauteuil s'arrêta, et Louis XVIII nous jeta un véritable coup d'ceil d'aigle. Il répondit d'une façon très aimable au discours du nonce, puis il parla à chacun des ambassadeurs. A mesure que ceux-ci faisaient leurs présentations, le Roi, selon l'importance du présenté, lui disait un mot poli, bienveillant ou gracieux. Je vis que, vraiment, la réputation d'homme d'esprit qu'avait Louis XVIII n'était pas surfaite. On sait son énorme corpulence. Ses jambes enflées, et je crois, ouvertes, empêchaient le Roi de marcher. Il portait de la poudre et avait tous ses ordres sur un habit bleu assez ridiculement taillé en uniforme.
« Comme les caresses du Roi avaient un peu désassombri Monseigneur, il se laissa entraîner chez tous les princes et princesses. Partout, il trouva grand accueil et force protestations d'amitié, sincères, je crois, pour la plupart...
« Si impertinente soit ma prétention de faire ici des portraits, je veux m'y essayer, car l'occasion de dessiner d'après nature les grands de la terre ne me reviendra probablement jamais.
« En commençant par Monsieur, je ne puis tarir d'éloges sur cet adorable prince. L'adoration est bien le sentiment qu'emportent tous ceux qui ont le
bonheur de l'approcher. Rien de plus noble et de plus avenant que sa personne; rien de mieux dit que chacun de ses mots.
« Son fils, M. le duc d'Angoulème, est loin de lui ressembler sous les rapports aimables. Il est petit, assez laid, sans tournure, montre peu d'esprit et parle d'une manière commune.
« Madame la Dauphine n'a pas plus grand air que son mari, mais le souvenir de ses infortunes passées suffit à la rendre belle et imposante.
« Quant à madame la duchesse de Berry, c'est une jeune femme vive, gaie, maigre, aimant beaucoup la danse, très bonne et sachant dire de fort jolies choses à tout le monde.
« Après avoir été présenter nos hommages de porte en porte, nous finîmes nos révérences chez le petit duc de Bordeaux. Il nous reçut à califourchon sur un cheval de bois, et en uniforme de hussard. C'est un bien joli enfant, bien vif et bien étourdi. Je trouve sa sœur, Mademoiselle, une petite personne, presque raisonnable déjà. Ces deux enfants inspirent un tendre intérêt.
« Nous trouvâmes bon visage d'hôte, après cela, au Palais-Royal. M. le duc d'Orléans fit mille protestations d'amitié à Monseigneur. Les enfants du duc sont nombreux et très bien venants, cinq fils et trois filles. Les ducs de Chartres et de Nemours sont de très jolis jeunes garçons. Leur mère, une princesse de Naples, a dû être fort belle, elle en garde une expression d'infinie bonté. Quant à mademoiselle d'Orléans,
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sœur du duc, elle se contente d'avoir beaucoup d'esprit.
« Avant d'en finir avec ce ier janvier, je veux noter encore une inspiration heureuse qu'eut mon prince. Il s'en fut chez Verdier, le marchand à la mode, à l'heure où toutes les femmes élégantes visitaient sa boutique, et, après y être resté fort longtemps à observer le goût de chacune, il fit porter chez toutes l'objet qui semblait les avoir particulièrement séduites...
« La plus élégante de ces dames, cependant, avait été, volontairement ou involontairement, omise dans nos largesses. Comme elle le reprochait le lendemain en minaudant à Monseigneur, Monseigneur, le surlendemain, lui envoyait une Imitation. »
Cette plaisanterie fut trouvée du meilleur goût, ajoutait Sylvain avant d'en revenir à ses doléances ordinaires.
« Pour nous distraire et distraire Monseigneur, nous courions, comme des gens qui, probablement, ne les reverront pas, toutes les curiosités de Paris. Nous fûmes à toutes les bibliothèques, à la Monnaie, où l'on frappa, pour mon prince, deux médailles à son effigie; aux Sourds-Muets, à Sèvres, aux Gobelins, et enfin à Bicétre.
« Le soir, nous revenions, horriblement fatigués, dîner soit chez nous, soit chez le marquis Alfieri. Rarement nous allions au spectacle, et plus rarement encore, pendant les derniers temps de notre séjour à Paris, nous faisions quelques visites obligées aux