CHAPITRE II. 2Q
Une telle perspective devait avoir raison de ses résistances; n'est-il pas écrit que l'arbre finit toujours par tomber du côté où il penche?
M. de Metternich et le chevalier Ganières ne s'épargnaient pas, d'ailleurs, à griser le pauvre roi de leurs belliqueuses promesses.
Les dépêches qui arrivaient de Vienne sentaient la poudre : « Ah ! quel massacre je prévois, écrivait Ganières, si les quelques Français épars en Italie osent faire la moindre résistance (i)! »
Ganières annonçait encore que Victor-Emmanuel aurait le commandement suprême de toutes les forces italiennes; que l'Autriche voulait faire du Piémont une puissance de premier ordre; qu'aux anciens États de la maison de Savoie l'Empereur ajouterait au moins Milan, Parme et Plaisance. Il annonçait enfin l'apparition décisive d'une flotte anglaise dans les eaux italiennes à l'heure où éclaterait l'insurrection.
Ebloui, circonvenu, entraîné, Victor-Emmanuel ne vit bientôt dans le mariage qui livrait sa couronne à l'Autriche qu'un acte de suprême habileté politique. Il promit sa fille, il promit son épée. Le chevalier des Ambrois, émigré niçard, vint à Gagliari arrêter avec lui les dernières dispositions à prendre...
Mais voyez de quels hasards, de quelles petites causes relèvent parfois les plus hautes destinées! Il suffit à Charles-Albert, pour déjouer la trame si
(i) Voir Nicomcde Bianchi, Storia délia monarckia di Savoia, t. IV, p. 445 et suivantes.
puissamment ourdie contre lui, d'un serviteur fidèle. Celui-là s'appelait le marquis de Faverges (i). Faverges appartenait à l'une de ces vieilles races savoyardes où l'on naît le casque en tête et l'épée au poing. Bataillant par tradition, par plaisir, par habitude et par besoin, on Pavait vu se battre partout où l'on se battait, depuis la Révolution.
« ...J'étais en Croatie, raconte-t-il lui même dans ses Mémoires inédits, lorsque, de concert avec l'Angleterre, l'Autriche essaya de fomenter un soulèvement en Italie.
« La duchesse de Cumberland, le général Nugent, les deux frères La Tour (2) et un agent secret de l'Angleterre, nommé Johnson, étaient à la tête de la conspiration.
« Johnson avait pour mission de recruter les cadres d'une armée insurrectionnelle parmi les officiers niçards, piémontais et savoyards que l'Autriche avait été forcée de licencier.
« ...J'étais donc, comme je le disais, en Croatie. Mandé par une lettre très pressante, j'arrivai à Vienne, sans savoir ce qu'on me voulait. En arrivant chez
(1) Henri Milliet, marquis de Faverges, né le 7 décembre 1773, mort le 2 avril i83o, . eut la carrière militaire la plus brillante et la plus aventureuse. Il servit successivement l'Autriche et L'Angleterre, tant que dura l'émigration. Rentré en Piémont en 1814, il y occupa les plus hautes situations militaires. La suite de ce récit fera mieux apprécier le général marquis de Faverges que ce que j'en pourrais dire ici.
2 Les La Tour appartenaient à une illustre famille savoyarde, et servaient depuis l'émigration dans les troupes autrichiennes. On les retrouvera au cours de ce récit.
CHAPITItK II. 3 I
Janus de La Tour, il m'apprit que son frère Victor était absent, et pendant deux ou trois jours ne voulut jamais me dire où il était. Il m'apprit le grand projet d'une insurrection patriotique. Le résultat en était certain. Nous devions culbuter l'Empereur. Et moi, toujours je demandais où était le chef d'une si belle équipée.
« Enfin, Janus me dit un beau matin : « — Ce chef « que tu réclames, nous l'avons... Au moment où je « parle, il passe la frontière avec mon frère Victor... »
« Pendant qu'il gardait encore son secret, j'énumérais tous les princes possibles de l'Europe, lorsque enfin il me nomma le duc de Modène, en ajoutant :
« Il va épouser notre princesse, et par là devenir « héritier de la couronne de Sardaigne. »
« Mon premier mot fut :
« — Et le prince de Carignan ?
« — Bah! dit Janus, ce n'est qu'un petit polisson. »
« Je repris : « — Y penses-tu? Ce petit polisson, en tout temps, aurait pu mettre le feu à l'Europe; et maintenant, il paralyserait, par son droit méconnu, tous les braves gens comme nous qui resteraient attachés à son sang.
« Supposons que Napoléon soit chassé, la Révolution domptée. Dans ce cas, la France elle-même prendra fait et cause pour les droits du prince, et nous recommencerons à nous égorger.
« Le droit du prince de Carignan est le seul droit encore debout, et on va le mettre d'emblée en discussion ! Mais c'est paralyser notre pays, le seul, en Italie
qui ait l'esprit militaire... En un mot, c'est absurde... » Et Faverges raisonna tant et si bien ses camarades, au fur et à mesure qu'ils arrivaient au rendez-vous, que ce fut contre M. le duc de Modène et contre ses prétentions un soulèvement général. Tous ces proscrits qui erraient et se battaient à travers le monde pour la monarchie jurèrent fidélité à cet enfant que pas un n'avait vu, à cet enfant malheureux comme eux-mêmes Tétaient, mais qui incarnait leur foi et leur espérance. Charles-Albert, ce jour-là, trouva les serviteurs fidèles qu'il devait retrouver à toutes les heures douloureuses de sa vie.
Le duc de Modène, en 1 8 1 2, dut repasser la frontière ; mais si l'affaire en resta là, ce ne fut pour François IV que partie remise. Quelque temps après, il épousait sa nièce; s'appuyant désormais sur ce qu'il appelait son droit à la couronne de Sardaigne, il ne cessera de poursuivre Charles-Albert de sa haine. Nous le retrouvons au congrès de Vienne, comme au congrès de Vérone, poussant ses pions sur tous les échiquiers, faisant de sa mère son agent à Prague en 181 3, comme il devait faire de sa sœur à Turin l'exécuteur de ses hautes œuvres, de 1814a 1 82 1 . Certes la confiance qu'il avait mise en elle ne fut pas trompée. Tour à tour conseillée par M. de Bubna 'i) et par
(1) Le comte de Bubna-Littiz, né à Zamersk, en Bohême, d'une famille illustre, mais réduite à la plus horrible pauvreté, s'éleva par son seul mérite et son extraordinaire bravoure aux plus hauts grades de l'armée. Apres avoir été en Lombardie l'implacable agent de M. de Metternich, il mourut à Milan, le 26 juin 1826.