CHAPITRE II
le baron de Binder (i), la femme de Victor-Emmanuel représentait, en Piémont, cette Autriche dont M. de Maistre disait « qu'elle était l'ennemie du genre humain ». Sous le gant de la Reine, on sentait la main de l'étranger. Comment s'étonner si, pris à la gorge par elle, Charles-Albert a pu faire un faux pas?
Dès longtemps avant la Restauration, les vrais amis de la monarchie avaient prévu les obstacles que le prince de Carignan devait rencontrer sur sa route.
« ...Rester en Autriche après avoir fait échouer les projets émis par Johnson était impossible, dit à ce propos le marquis de Faverges. Je méditai de me rendre en Suisse et d'enlever le jeune prince, héritier de tous les droits de la maison de Savoie. Arriver à lui, l'emmener, n'était pas chose difficile. J'étais sûr de trouver sur mon chemin aide et appui. J'étais sûr que le jeune prince était digne de son sang, qu'il ne se refuserait pas à une tentative qui le mettrait dans le cas de faire valoir ses droits, ou au moins lui ouvrirait une carrière semblable à celle d'Emmanuel-Philibert...
« Mais pouvais-je me fier à l'Autriche? En Angleterre, le parti whig au pouvoir avait mis sur pied l'intrigue Johnson. La Russie avait toujours donné trop peu de garanties de sa loyauté. Son armée, renommée par la bravoure de ses soldats, eût été pour le jeune prince une triste école sous le rapport moral et religieux. L'emmener en Sardaigne, et l'y ensevelir
(i) Le baron de Binder était le ministre autrichien à Turin.
sous la surveillance bête de Roburent (i) ou sous les caprices de Marie-Thérèse, son ennemie, eût été plus dangereux encore... »
Tandis que Faverges se désolait ainsi, le petit prince qu'il croyait en Suisse était à Bourges, au dépôt de son régiment. Sans doute, il y faisait vaillamment son apprentissage de dragon ; mais, n'en déplaise à M. Thiers, il ne sabrait personne. Ces carrés allemands enfoncés au cri de : « Vive l'Empereur! » par Charles-Albert, sous les murs de Dijon, sont une jolie légende, et pour y contredire, il faut s'être blindé le cœur comme un entrepreneur de démolitions. Cependant, la vérité veut qu'en 1814, M. de Carignan ait mis plus d'encre que de sang sur ses petites mains. « .. .Je fais les vœux les plus ardents pour que mon rils réponde à l'intérêt que vous voulez bien lui témoigner, et aux soins que M. Godin vous a promis pour lui », écrivait madame de Montléart à M. de Raynal, alors recteur de l'Université de Bourges 2 .
(1) Je laisse au marquis de Faverges la responsabilité de l'épithète.
(2) 4 février 1814. Je dois la communication de cette lettre à l'obligeance de M. de Raynal, ancien procureur général à laCour de cassation.
M. Godin était professeur de rhétorique au lycée de Boi