CHAPITRE II
Mais l'enfant était difficile. Bientôt, il fallut doubler M. Godin de M. Madumet, son collègue au lycée. M. Madumet cachait, paraît-il, beaucoup d'esprit sous un grand air naïf que le prince s'était bien vite promis d'exploiter. Le voilà donc qui, dès la seconde leçon, entame en italien une série de bons mots à l'adresse de son professeur. Evidemment Madumet n'entend pas l'italien ; pourtant, c'est en italien qu'il poursuit la démonstration commencée. L'élève renouvelle l'expérience. Cette fois, il parle anglais, et tout aussitôt il se voit reprendre pour un défaut de prononciation. Ma foi, son dépit se traduit par un si gros mot allemand, qu'il doit enfin écraser Madumet. Non, l'aimable professeur signale aussitôt au prince un équivalent à son gros mot, et qui peut-être eût donné encore plus d'énergie à sa pensée... C'en fut fini... Allemand, anglais, italien battirent en retraite, et désormais se tinrent cois.
Est-ce par souvenir de cette déconvenue que Charles- Albert, toute sa vie, affecta de ne savoir que le français - Peut-être, car les premières expériences ne se cicatrisent jamais. Il n'en est pas moins à remarquer que le roi italien composait ses harangues et ses livres dans une langue étrangère, pour les faire traduire dans sa propre langue, comme s'il eût voulu ménager toujours un alibi à sa vraie pensée.
Une telle prudence, certes, était excessive, mais ne faut-il pas en accuser les hasards douloureux qui avaient ballotté la jeunesse du prince de Carignan? Il savait d'eux que pour ne pas faire banqueroute en ce
monde, il faut tenir ses comptes en partie double. Le succès trop souvent avait justifié à ses yeux d'en fan: cette théorie honteuse.
Un des amis de madame de Montléart, le marquis de S"*, s'efforçait précisément alors, à Bourges, où il avait été envoyé par l'Empereur, de garder une juste balance entre bonapartistes et royalistes qui se montraient le poing. La partie semblait liée avec des chances si indécises, que rembarras du pauvre homme était touchant. On le voyait, tous les soirs, prodiguer aux partisans de l'Empire ses encouragements les plus convaincus jusqu'à dix heures. Puis, dix heures sonnant à la pendule, on entendait madame de S*** se plaindre d'une affreuse migraine. Et tous les soirs ainsi, ses premiers visiteurs, réconfortés, s'en allaient pour croiser, dans l'ombre de la porte cochère, dix ou quinze royalistes qui attendaient leur tour d'être reçus.
Voilà à quelle école était élevé Charles-Albert au moment où la Restauration allait faire de lui l'héritier d'une couronne à laquelle il n'avait jamais songé; d'une couronne dont les aînés de sa maison, au commencement de 1814, semblaient eux-mêmes désespérer.
Il faut du génie pour faire de fière politique dans sa misère. Leroi Victor-Emmanuel n'en faisait pas. Réduit à mendier son pain, il recevait soixante-quinze mille roubles de la Russie, qui ne comptait pour rien l'allié platonique et pauvre. L'Angleterre lui fournissait dix mille livres qu'elle hypothéquait, pour ainsi dire, sur son île de Sardaigne. Quant à l'Autriche, elle ne donnait