CHAPITRE II. 3 y
rien au malheureux roi, mais elle lui demandait tout, y compris sa couronne. Ainsi berné, à Vienne, à Pétersbourg,à Londres, Victor-Emmanuel, à Cagliari, après la cruelle déception que lui avait causée l'aventure de M. le duc de Modène, attendait un miracle de la bonne Providence. Joseph de Maistre, lui aussi, avait dès longtemps pensé qu'un miracle serait nécessaire pour ramener les exilés de Sardaigne à Turin.
« ...Je ne me rappelle pas avoir jamais eu un moment si détestable, écrivait-il de Cagliari au marquis Costa, le 22 septembre 1802; l'avenir, pour moi, est plus obscur que jamais, parce qu'il dépend d'un autre avenir qui est fort en l'air.
« En attendant, c'est une grande consolation pour moi d'être au moins bien du côté des finances, ce qui ne me laisse pas d'être un objet important. Tout le reste ne vaut pas le diable. Sauf le danger d'être rôti, j'aimerais mieux vivre avec les Hurons. Leur estime même me déplaît (je ne parle pas de celle des Hurons), parce qu'elle est froide et sotte. Je me consolais de tout avec ma femme, mes enfants et mes petits écus, et voilà qu'il faut se séparer, se ruiner en voyages (1). La patience est une vertu qui est aujourd'hui d'un grand usage. »
Quand ils partent en guerre, les Hurons dont parle Joseph de Maistre se couvrent, dit-on, de redoutables tatouages. De même, les hommes qui allaient affronter»
[1) ("est le i5 février i8o3 que le comte de Maistre quitta Cagliari pour se rendre à Saint-Pétersbourg, en qualité d'en extraordinaire et de ministre plénipotentiaire du roi de daigne. Il s'agissait déjà alors de sa nomination.
en Piémont, toutes les responsabilités d'une Restauration, s'étaient incrusté dans la peau l'idée de leur droit, et s'en tenaient là. Comme Ta dit quelqu'un qui connaissait bien les rois en exil, chez eux et leurs amis le manque de politique est suppléé par l'affirmation ou le rêve.
Eh bien, l'affirmation et le rêve eurent leur miracle. Schwarzenberg le fit, en ramenant en même temps Louis XVIII à Paris et Victor-Emmanuel à Turin. Celui-ci, se retrouvant chez lui, après seiz^ ans d'exil, dit simplement, comme s'il fût sorti de sa chambre à coucher pour rentrer dans son salon : « Je n'ai fait qu'un mauvais rêve. »
A quoi Potemkin, ministre de Russie, répondit : « Il est heureux que l'Empereur mon maître n'ait pas aussi bien dormi que Votre Majesté, sans quoi Elle ne se serait pas réveillée sur le trône. »
Ah! c'était l'heure de tous les réveils; le peuple piémontais, lui aussi, se réveillait le 21 mai 18 14, en criant Hosanna! sur le passage du Roi.
Toute la population de Turin s'était ruée à sa rencontre. On l'avait vu descendre de voiture et monter à cheval avec un attendrissement infini. L'attendrissement était devenu du délire quand le bon roi, saisis-