‹ Prologue d'un règneChapitre 19 sur 177 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

sant le baudrier d'un garde urbain, se le passa au cou pour faire son entrée à Turin.

En vérité le peuple semble porter toujours quelqu'un de ces masques tragiques ou bouffons dont se servaient jadis les acteurs pour enfler leur voix. L'hyperbole de la foule ne recule devant rien.

« ...C'était un spectacle à ravir le ciel, s'écriait quelques mois plus tard un journal génois sur le passage de la Reine et de ses filles, c'était un spectacle à ravir le ciel que de voir la souveraine avec sa robe de casimir nankin, garnie de velours bleu, avec un petit chapeau noir à plumes, et toute resplendissante de cette céleste beauté qui fait la joie des peuples! Près d'elle était madame la duchesse de Modène en robe de Florence grise, avec, sur la tête, un petit chapeau à fleurs. Son visage reflétait une partie du ciel; les autres jeunes princesses se groupaient autour du Roi, toutes vêtues de mérinos clair, garni de noir, avec des chapeaux blancs. Les yeux des assistants étaient fascinés, éblouis par leur beauté et leur grâce. »

Jugezde ce qu'était l'enthousiasme pour que Massimo d'Azeglio, toujours si sceptique, se laissât aller à écrire : « Nous étions en parade sur la place du Château, non loin du groupe que formaient le Roi et son état-major. Vêtus à la mode d'autrefois, avec la perruque, le catogan et les chapeaux à la Frédéric II, ils avaient certes des figures plaisantes, et cependant elles nous parurent très belles (1). »

{ 1 Miei ricordi, p. 110.

Le soir, il y eut illumination générale. Comme le Roi n'avait encore ni chevaux ni voiture, le marquis d'Azeglio lui prêta un vieux carrosse tout en glaces, tout doré, tout enjolivé de petits Amours hydropiques sur les portières.

» C'est dans cet équipage, continue Massimo, que le bon roi promena sa débonnaire figure jusqu'à une heure du matin, au milieu des vivat de la foule, distribuant des sourires, faisant à droite et à gauche des salins qui déterminaient en sens inverse le frétillement de sa petite queue, si curieuse pourlesgensdemonàge. »

Le panache d'Emmanuel-Philibert était peut-être plus imposant, lorsque, après Càteau-Cambrésis, le héros rentrait dans sa bonne ville de Turin ; mais pour nos pères, la cadenette valait le panache en 1814!

Ils ne voyaient pas, ils ne voulaient pas voir, dans leur délire, Bubna, Yalter ego de Metternich en Italie, marcher comme le maire du palais à la droite du Roi.

Pour eux cependant, l'ivresse devait avoir son cruel lendemain, car le lendemain l'Autriche demandait qu'on lui livrât l'héritier de la couronne si joyeusement restaurée.

Pourquoi M. de Metternich voulait-il le prince de Carignan au grand quartier général des alliés? Pourquoi son insistance à réclamer un enfant dont, jusquelà, l'Europe semblait se soucier si peu?

Je n'ose le dire en vérité. Cette lettre me suppléera. Moins naïf que son frère Victor-Emmanuel, M. le duc de Genevois lui écrivit aussitôt qu'il eut connaissance de la demande autrichienne.

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