CHAPITRE II
« L'affaire du prince de Carignan est certes désagréable (1), mais dès longtemps je m'y attendais. A vous exprimer franchement mon sentiment, mariez notre neveu au plus vite. Autrement, ou on le fera tuer, ou on le plongera dans une débauche à le rendre à jamais impuissant, ou enfin on lui fera contracter un honteux mariage. Il serait également mal au quartier général de Wellington, à cause de la religion, et au quartier général allemand, sous les autres rapports que je viens de vous dire...
u Nous sommes bien traités, parce que Ton croit bientôt jouir de nos dépouilles en éteignant la maison de Savoie. Ceci est l'habitude du cabinet de Vienne. C'est ainsi qu'il a fait finir la maison d'Esté...
« Je mets toute ma confiance en Dieu, qui a protégé d'une manière si visible notre famille. Il ne permettra pas que de tels desseins réussissent à notre préjudice. Et ceci est le grand motif pour lequel je désire que vous fassiez au plus tôt revenir la Reine, pour nous donner un héritier. Si Dieu m'en daignait accorder aussi, notre maison s'appuierait sur plusieurs branches, et la possibilité n'existerait plus d'user de moyens détestables pour arriver à la détruire.
« Mais tant que dure l'incertitude présente, tant qu'il n'existe qu'un pauvre petit rejeton, la réussite de l'entreprise semble trop facile pour qu'on ne la tente pas. J'ai cru devoir, en conscience, vous ouvrir toute
(1) De Ca^liari, 7 juillet 1814. — Voir Poggi, Storia d'itaha, t. I, p. 5g.
mon àme sur ce sujet, en vous écrivant cette lettre que je confie au sieur Vincent, avec Tordre formel de ne la remettre qu'entre vos mains. »
Cette révélation des odieux projets que l'on machinait à Vienne, fit sur Victor-Emmanuel une impression d'autant plus profonde, qu'il savait l'antipathie de son frère pour les Carignan. Son premier mouvement fut donc de rappeler le prince à Turin. Mais la Reine l'obligea à ne rien faire de plus (i). Elle n'avait abdiqué ni sa haine contre Charles-Albert, ni ses ambitions pour M. le duc de Modène. Les conférences qui s'ouvraient à Vienne lui laissaient l'espoir d'un triomphe final. François IV était habile; Victor- Emmanuel était faible. Enfin M. de Metternich présidait le congrès, et les circonstances voulaient qu'entre ses mains les plus chers intérêts de Marie- Thérèse se confondissent avec ceux de l'Autriche.
L'Autriche, désormais, entendait exercer en Italie une influence sans contrepoids. Déjà Venise n'existait plus. Le vasselage des archiducs restaurés à Florence et à Modène était garanti par leur sang. Peu importait, à Rome, un souverain dont on ferait l'élection. Peu importait, à Naples, une dynastie transplantée, qu'elle s'appelât Bourbon ou Murât. Pour combattre l'inféodation de l'Italie à l'Autriche, il n'y avait que la maison de Savoie. Celle-là tenait au sol et régnait — que l'on me pardonne l'anachronisme —
(i) Poggi, Storia d'Italia, t. I, p. 98.