CHAPITRE II. J
par la volonté nationale autant que par la grâce Je Dieu.
Là était le delenda Carthago, et il semble que, pour introduire l'ennemi dans la place, M. de Metternich ait fait appel aux vieilles ruses d'Ulysse.
Le 27 novembre 18 14, le prince Albani, qui représentait M. le duc de Modène au congrès, réclama tout à coup un port sur la Méditerranée.
Et comme chacun s'étonnait, le plénipotentiaire modénais fit à ses collègues l'historique des négociations qui avaient précédé le mariage de son maître avec la princesse Béatrix de Savoie. La Spezzia, dans ces conditions, devenait nécessaire à François IV pour relier, un jour, son île de Sardaigne aux États de Modène.
C'était introduire incidemment la question que M. de Metternich n'osait aborder de front : ne fallaitil pas, avant d'en venirà la Spezzia, que l'Europe prononçât entre François IV et Charles- Albert?
Les plénipotentiaires français répondirent par la proposition fermé de reconnaître comme seuls valables les droits de la maison de Carignan.
On savait à Paris les menées du duc de Modène; M. de Talleyrand avait l'ordre formel de leur barrer la route.
Dès l'ouverture du congrès, il s'en était expliqué avec l'envoyé sarde, marquis de Saint-Marsan.
Pour nous, lui avait-il dit, la question est une question d'intérêt européen. Et le prince développa longuement au marquis les raisons qu'avait la France
pour ne pas faire, à propos de la succession au trône de Sardaigne, le jeu de la maison d'Autriche.
<c Mais pourquoi me conter ces choses? dit Saint- Marsan.
« — Parce que nous avons été informés que lors du mariage de M. le duc de Modène avec la fille du roi Victor-Emmanuel, l'exclusion du prince de Carignan avait été discutée et presque résolue... »
Bien grand avait été l'étonnement du marquis à entendre de si intimes confidences. Mais plus grande encore fut sa stupeur en recevant, quelques jours après, cette dépêche du roi Victor-Emmanuel. Il faut en convenir, c'était une étrange réponse aux ouvertures du prince de Bénévent.
« ...Si en laissant entrevoir à la maison d'Autriche, disait le Roi, la possibilité de conserver aux femmes le droit de succession, pour le cas où ni mon frère ni moi n'aurions d'héritiers mâles, vous arriviez à trouver cette puissance plus coulante sur les agrandissements que nous demandons en Lomhardie, nous serions disposé à changer Tordre de succession établi (i). »
Le Roi ne pouvait plus généreusement se livrer à l'Autriche. Mais grâce à Dieu, le prince de Talleyrand n'était pas homme à se laisser éblouir par tant d'abnégation. Peu lui importaient les rancunes que l'on pouvait garder aux Carignan. Peu lui impor-
(i)Voir Nicomède Bianchï, Storia délia monarchia piemon-
tese.