‹ Prologue d'un règneChapitre 22 sur 177 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

taient les agrandissements de la maison de Savoie en Italie. La France n'avait qu'un intérêt dans la question, celui d'empêcher M. le duc de Modène d'amener l'Autriche au pied des Alpes.

Il serait oiseux de rapporter dans son détail une discussion qui se prolongea plusieurs jours. Ce fait seul est intéressant, que Charles-Albert dut sa couronne aux efforts du prince de Talleyrand. La Russie et la Prusse leur donnèrent raison. L'Autriche rentra ses griffes, et l'article 860 du traité de Vienne consacra la défaite de M. le duc de Modène et du prince de Metternich.

Mais l'entrée de leur vainqueur à Turin n'eut rien d'un triomphe. Charles-Albert y arrivait détesté de la Reine, et suspect aux vieux courtisans. Dans le grand public personne ne le connaissait. On peut dire qu'il n'avait en Piémont qu'un seul ami : le roi Victor-Emmanuel, enchanté de se trouver tout à coup un héritier de si bonne mine, et enchanté surtout d'en avoir tini avec les persécutions de son entourage. Avec sa mobilité ordinaire, l'excellent prince pensait que si son neveu avait un peu les antécédents de l'enfant prodigue, la faute en était à ceux qui l'avaient renié.

« Nous aurons beaucoup à faire, écrivait-il à son frère, M. le duc de Genevois, pour détruire chez Carignan les mauvaises impressions de l'éducation libé-

raie qu'il a reçue de sa mère, sous la direction de laquelle il est resté jusqu'à seize ans.

« ...Si nous l'avions fait conduire en Sardaigne, il y aurait été élevé avec nous, et il serait devenu quelque chose de bon (1). »

Charles-Albert pouvait maintenant devenir ce quelque chose de bon, et le Roi ne s'y épargna plus. Le mal que Ton a fait aux gens est parfois une raison de les haïr. C'était le contraire ici. Victor-Emmanuel sentait qu'il avait, vis-à-vis de son héritier, bien des injustices à réparer; il les répara avec la prodigalité, la légèreté, l'enthousiasme, la bonté et l'inconséquence qu'il mettait à tout. Il rendit au prince ses apanages, lui donna tous ses ordres, en fit un général, et deux ans ne s'étaient pas écoulés, que Charles-Albert était nommé grand maître de l'artillerie.

Mais alors même qu'il n'eût pas bénéficié des défauts et des qualités de son oncle, le prince n'eût pas tardé à le séduire : on ne résistait pas au charme dont ravonnaient ses dix-sept ans.

D'instinct, il devinait l'arrière-pensée des gens, et savait leur dire, quand il voulait, ce qui pouvait les flatter davantage. Il avait surtout encore les illusions de la jeunesse, ces illusions semblables aux roses pourpre qui croissent sans épines sur les hauts sommets, et qui s'en hérissent si vite quand on les transplante plus bas.

(1) Histoire de Charles-Félix, par un religieux d'Hautecombe, p. 14G.

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