CHAPITRE II
Les illusions qu'apportait Charles-Albert ne pouvaient échapper longtemps à cette triste loi de la nature.
L'étiquette d'une vieille cour le surprit tout d'abord, puis l'ennuya et finit par l'exaspérer. Pour l'enfant inconscient de tout frein, la main de son gouverneur Grimaldi était peut-être lourde; mais si vraiment elle l'était, c'est que le comte Grimaldi avait de son devoir une idée trop haute. Il appartenait à une école alors déjà bien démodée. L'intérêt, l'ambition, la faveur lui étaient indifférents. Pour lui, tout compromis équivalait à une mauvaise action. Grimaldi était un de ces hommes qui, comme disait Monrose, « se sacrifieraient à la couronne quand elle pendrait aux buissons du chemin ». C'est dire que le gouverneur parlait franc, parlait haut à toute heure, fût-elle mal choisie.
« ...Je regrette vivement, écrivait madame deMontléart, qu'un ami avait mis au fait de la situation, le manque de confiance de mon fils pour son gouverneur. Je crains, outre le mal moral pour lui, que cela lui nuise aux yeux du Roi et même du public. Mais ce n'est pas une chose qui se commande, et, comme vous l'avez fait bien observer au comte Grimaldi, la confiance est un objet à surprendre, à obtenir plutôt qu'à forcer...
« . ..Vous savez aussi bien que moi que tout être revêtu d'autorité sur Charles n'aura jamais d'influence réelle sur lui, s'il n'acquiert son amitié...
« ...Ce qui m'inquiète surtout, ajoutait-elle, c'est l'espèce de prédilection qu'il témoigne pour M. de Sonnaz, un de ses écuyers... »
48 LA. JEUNKSSE DU ROI CHARLKS- UCERT.
Qui pouvait ravoir ainsi renseignée sur l'homme qui devait être le meilleur ami, le plus sage conseil, le dernier fidèle du roi Charles-Albert (1)?
J'ai là, sur ma table, toute leur correspondance. L'éternité semble avoir passé sur ces feuillets jaunis, et pourtant, ils se recherchent, se retrouvent (b). Ah ! les vieilles lettres! comme certaines plantes, elles sont à sève remontante. Joies, désillusions, douleurs, espérances, n'y sont qu'endormies. Secouez le sable qui tient encore à l'écriture, elles se reprendront à verdir. Entre l'intime bavardage d'une vieille lettre et la plus savante glose, c'est l'infinie différence d'une fleur sur sa tige à une fleur peinte. Comme l'artiste, l'historien interprète la nature. Son œuvre ne peut être qu'une traduction. Or, si l'on en croit la sagesse d'un vieux proverbe italien, traduire, c'est trahir...
Voilà pourquoi l'on rencontrera désormais ici tant et tant de vieilles lettres. Qu'est-il à intervenir entre Charles-Albert et ses amis ? Mieux vaut écouter leurs confidences interrompues, comme dans le conte de Perrault, depuis bientôt quatre-vingts ans.
(1) Joseph-Marie, comte Gerbais de Sonnaz, né à Chambéry en [784, fut attaché comme page avant la Révolution à Charles- Kmmanucl de Carignan. Il émigra, et au retour de l'émigration, il rit partie de la maison du prince Borghèse, gouverneur du Piémont. En 181 5, lors delà Restauration, le roi Victor-Emmanuel l0' l'attacha comme écuyer au prince de Carignan. Lorsque celui-ci, en i83i, monta sur le trône sous le nom de Charles- Albert, le comte de Sonna/, devint successivement grand veneur, grand maître de la maison du Roi, collier de l'ordre suprême de l'Annonciade. Le comte de Sonnaz est mort en 186 ;.