CHAPITRE III
La petite cour de Raconis en 1816. — Portrait moral du prince. — Sa vie intime. — Rupture avec le comte Grimaldi. — Il est remplacé par le chevalier d'Osasque. — Premières lettres du prince. — Projets de mariage. — Voyage de Charles-Albert à Florence. — Ses impressions sur la princesse Marie-Thérèse de Toscane. — Arrivée à Rome. — Rencontre du duc de Genevois. — Mariage de Charles-Albert.
Le Roi avait voulu, pendant Thiver de 181 5 à 18 16, compléter la maison de M. le prince de Carignan. Le comte Grimaldi conservait ses fonctions de gouverneur. MM. de Valperga, Barbania , Paesana et de Saint-Martin étaient nommés premiers écuyers ; mais, comme tous quatre dataient d'avant la Révolution, il avait fallu les doubler de suppléants, et jamais le hasard ne s'était amusé à grouper gens plus dissemblables entre eux que l'étaient ceux-ci. Le comte de Collegno avait l'esprit ouvert, mais mal dirigé. Le chevalier Grimaldi, fils du gouverneur, était un vrai saint. Le comte de Sonnaz enveloppait de formes charmantes l'esprit le plus fin; tandis que, toujours hérissé, toujours grondant, le chevalier Costa, ou plutôt « don Sylvain », comme disait Charles-Albert, cachait son bon cœur sous les dehors d'une catapulte.
Tel était l'intime entourage du prince qui allait avoir dix-huit ans. « Bien des préventions étaient tombées devant son aimable accueil et sa grande mine, raconte Sylvain Costa (i) dans son Journal, car le digne homme se mêlait d'écrire, et cependant, je ne pris mon premier quartier qu'avec une certaine appréhension. Je connaissais peu mon nouveau seigneur, et il m'avait été conté qu'il était fin à l'excès, et peu scrupuleux parfois, à compromettre les naïfs qui v allaient avec lui trop simplement.
« Je ne tardai pas, en effet, à m'apercevoir qu'il me tàtait, et cherchait le défaut de ma cuirasse. Comme j'y savais plusieurs défauts, je les tamponnai de mon mieux. Outre que j'ai toujours eu horreur de l'intrigue, ma place, qui était une place de confiance, me commandait la plus absolue réserve. Je ne pouvais cependant ne pas voir et ne pas entendre. Au bout de quinze jours, mon opinion était faite. J'étais convaincu que j'aimerais mon prince, mais qu'il import. lit avant tout que cet amour-là ne portât pas de bandeau.
« Monseigneur me prit d'abord pour confident de ses plaintes d'écolier. Il ne tarissait pas de doléances sur le compte de son gouverneur, et de plaisanteries à l'adresse de ses premiers écuyers. Il les affublait de surnoms pittoresques. L'un était don Grognard,
(i) Sylvain Costa, né à Beauregard en 1783, mort à Turin en 1834, major général , premier écuyer du roi Charles- Albert . grand de cour, commandeur de Saint-Maurice , de Saint-Ferdinand de Toscane, chevalier de Saint-Louis, était le troisième rils du général marquis Costa, dont la vie a été écrite sous le titre de : Un homme d'autrefois.