‹ Prologue d'un règneChapitre 25 sur 177 · CHAPITRE III. 5l · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. 5l

l'autre don Pissard. Il ne voyait guère que le côté ridicule ou mauvais des gens et des choses, et un trait caractéristique, chez lui, était son invincible répugnance pour toute conversation générale. Il avait de perpétuels chuchotements, des tête-à-tête dans tous les coins, si bien que vingt personnes contre une pouvaient toujours croire qu'on se moquait d'elles.

« On voit que mon prince n'était pas parfait », concluait Sylvain en tournant ce premier feuillet de son Journal. Le pauvre homme avait le pressentiment qu'il en tournerait douloureusement bien d'autres. Celui-ci n'en était que la préface explicative...

Raconis se trouvait trop loin de Turin pour que les visites fussent nombreuses. Il fallait y vivre entre soi. Dans ces conditions, Sonnaz et ses camarades, moins solennels peut-être que MM. les premiers écuyers, passaient avec le prince toutes leurs journées.

« Plus souvent à la chasse ou à la pêche que dans sa salle d'étude, disait mélancoliquement Sylvain, car je dois avouer que monseigneur traitait très-platoniquement sa bibliothèque. Comme il désirait cependant qu'on l'en crût amoureux, il avait toujours sur sa table une foule de bons livres, ouverts à la même page malheureusement.

« ...Ses connaissances (et à son âge, c'était bien naturel) n'avaient rien encore de profond; aussi j'enrageais de voir l'art infini avec lequel mon prince évitait toute conversation qui l'eût pris sans vert. Il y mettait la même diplomatie qu'il mettait à tout. Je ne

sais personne pour avoir eu, àdix-huit ans, le tact aussi fin et une plus grande habileté à connaître les hommes.

« Je n'en puis dire autant des femmes. Il se montrait, au contraire, pour elles d'une naïveté plaisante. Pas une femme ne le regardait qu'il ne la crût aussitôt amoureuse folle de lui. Il y avait là beaucoup d'enfantillage, sans doute, mais nous n^n étions pas moins condamnés à une grande surveillance.

a Dès qu'un astre nouveau se montrait à l'horizon, c'était vers ce point de l'horizon que se dirigeaient nos chevauchées. On caracolait, on saluait avec grâce, et dans la moindre révérence rendue du haut d'un balcon, on voyait les déclarations de l'amour le plus passionné. »

Sylvain enregistrait ces jolis péchés, mais le comte Grimaidi s'en inquiétait, et de bien autre chose encore. Il s'apercevait que son pupille avait rapporté de Genève des idées qui, chaque jour, se formulaient par des propos plus hardis. De jeunes Suisses, anciens camarades du prince, venaient à Raconis, et y étaient reçus avec une familiarité, un abandon qui désolaient le gouverneur. Grimaidi venait en même temps de découvrir une correspondance clandestine. Sous ses yeux, le chef des écuries transformait, depuis six mois, les fontes du prince en boîtes aux lettres; et dans ces lettres, il était question de politique autant que d'amourettes.

Effrayé pour l'avenir de la couronne plus encore que blessé dans son dévouement, le comte Grimaidi

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