CHAPITRE III
magnifiques: l'étiquette enfin a été si bien observée que j'en suis mort de fatigue... Je prendrai, pour la seconde fois, mon service de quartier le i" juillet; sera-ce à Raconis ou à Turin, je ne sais, mais je préférerais que ce fût à Turin : j'y aurais au moins quelques heures de liberté par jour, tandis que là-bas, c'est le jour et la nuit qu'il faut être en l'air, tantôt en voiture à quatre chevaux, conduite par le prince, au risque de nous rompre le col tous ensemble, tantôt à cheval, où je cours isolément les mêmes risques. Monseigneur vient d'imaginer un habit de chasse que nous nous sommes fait faire. C'est un habit vert, croisé, avec un collet de velours vert, avec boutons et passementeries d'argent. Le chapeau est de feutre avec des plumes noires. La culotte est de nankin avec de grandes bottes. Voilà le sixième uniforme qu'il me faut endosser depuis trois mois que je suis au service du prince. Son amour du pittoresque me coûte de cette façon déjà près de cent louis. Et encore si ce n'était que cela! mais ce même amour du pittoresque nous transforme en maçons, en jardiniers, en arpenteurs. Nous bouleversons tout ici, murs, rivières, platesbandes. A grand renfort d'écus, la Macra va couler à droite au lieu de couler à gauche. En serons-nous plus heureux? »
...Que voilà bien un trait de caractère! Sylvain ne vit jamais les choses qu'à travers un verre noirci comme on regarde une éclipse. « En serons-nous plus heureux? » Sur cette réflexion philosophique le digne homme s'était mis à faire, lui aussi, comme la Macra,
Técole buissonnière, car voici une bien curieuse lettre du rappel trouvée dans ses papiers.
« Très cher Costa, écrivait le prince, il y a deux ou trois jours, je revenais de la promenade, et il y avait quelques personnes dans mon cabinet. On m'apporte une lettre. Je l'ouvre, et aussitôt le cri : Au miracle! au miracle! se répand dans l'appartement. Une lettre de don Sylvain! il y avait bien de quoi, j'espère.
« J'ai été ravi de voir que, malgré vos occupations, vous vous occupiez du teint des Xiçardes (ij, ce qui me fait supposer que votre individuo jouit d'une bonne santé. J'espère que le beau climat de Nice vous aura rendu une poitrine aussi bien sonnante que celle de mes amis les Savoyards. Non seulement moi, mais tous vos amis désirent vous voir revenir au plus tôt. Je devrais dire, vos amies surtout, car, nouveau Paris, vous avez jeté la discorde parmi elles. Chacune a reçu une lettre de vous, et, la discorde s'en mêlant, on veut que celle dont la lettre est la plus longue soit la préférée de don Svlvain. Les deux flammes pourtant se réunissent dans la crainte que votre séjour, de compagnie avec le gros major B...,qui n'est gros que d'entendement, ne ralentisse vos feux amoureux. Je console vos beautés en leur disant qu'une amitié, même excessive, pour le major ne saurait les éteindre. Quand même, revenez, revenez au plus vite (2 . >>
(1) Sylvain Costa, alors capitaine d'état- major , avait été envoyé à Nice pour des levers topographiques. (2^ Archives de Beauregard. [S 6.