CHAPITRE III. -"> J
Sous cet amical badinage perçaient des préoccupations dont Sylvain était, certainement, plus innocent que son correspondant. L'allure un peu abandonnée de Charles-Albert, sa grande légèreté, commençaient à inquiéter l'entourage. On y était d'autant plus en éveil, que la reine Marie-Thérèse exploitait méchamment auprès de son mari toutes ces inconséquences. La morale que les graves conseillers de la couronne tiraient de leurs observations était qu'il fallait marier le prince au plus tôt.
D'abord, ils avaient pensé à l'une des filles cadettes du Roi. Mais la perspective de devenir le gendre de sa pire ennemie parut si peu séduisante à Charles- Albert, que l'idée fut aussitôt abandonnée. On parla alors d'une princesse de Bavière, puis de l'archiduchesse Marie-Thérèse, fille du grand-duc de Toscane (i).
De son côté, le comte de Maistre insistait pour que l'on fît épouser à Charles-Albert une princesse de sang russe, (f Je ne verrais rien, écrivait-il de Pétersbourg, rien de plus grand, rien de plus utile, à l'heure où nous sommes, qu'une telle alliance. Et si l'on m'ob-
(i) Marie-Thérèse, fille de Ferdinand 111 et d'une princesse ; Naples, sœur de la reine Amélie.
jecte la religion, j'aurai bientôt fait de démontrer que de tels mariages sont devenus aujourd'hui nécessaires (i). » Malheureusement, pas un de ces nombreux projets ne souriait au principal intéressé.
« Depuis quelque temps, écrivait-il à Sonnaz, on me tourmente pour me faire marier, et le chevalier d'Osasque se joint ferme à tous ces ennuyeux. Il prétend être sûr de l'approbation du Roi. Mais je n'entamerai jamais une chose aussi essentielle sans avoir votre bon conseil, de sorte que je vous prie d'y penser et de m'envoyer votre avis, si vous ne pouvez venir à Raconis (2). »
Quel fut l'avis du comte de Sonnaz? Je ne sais. Mais l'affaire traîna, et ne fut reprise sérieusement que l'année suivante.
<c Voilà le prince parti, écrivait Sylvain (3), parti pour Rome, où il va voir le roi abdicataire (4), et les Colonna qui sont ses parents. Il n'a emmené avec lui que son gouverneur et un premier écuyer. On dit que monseigneur verra, en passant par Florence, quelques-unes des princesses de ce beau pays, et que, si elles lui conviennent, il en épousera une.
« Ceci est le bruit de la ville, ajoutait Sylvain avec autant de discrétion que de modestie, car pour mon compte, je n'ai sur cet objet aucune donnée certaine. »
0 Nicomède Bianchi, Storia délia diploma^ia curopca in Italia, p. 264.
(2) 16 avril 1816.
(3J 21 mars 1817.
(4) Charles-Emmanuel IV, entré au noviciat des Jésuites.