‹ Prologue d'un règneChapitre 29 sur 177 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le bon apôtre y était cependant pour quelque chose.

« Vous savez, lui écrivait le prince le 5 avril suivant, que mon mariage s'est arrangé. Il paraît que je dois être heureux, car elle a, autant que j'ai pu en juger, beaucoup d'esprit. Je me ressouviendrai toujours, ami Costa, que c'est vous qui m'avez le premier conseillé ce mariage (i). »

L'archiduchesse Marie-Thérèse de Toscane, dont il était question, avait alors seize ans. Sans être régulièrement jolie, sa fraîcheur, de longs cheveux blonds et le plus beau teint du monde, lui donnaient un grand charme. Son portrait, que Ton voit au palais royal à Turin, rappelle parfaitement ce qu'elle était au moment de son mariage.

La princesse était née à Vienne le 21 mars 1801, pendant l'exil de son père, chassé de Toscane par l'invasion française. Il en était résulté que sa première éducation avait été absolument allemande. La Restauration de 18 14 n'y avait rien changé. Au lieu de grâce, de souplesse et de charme, ses institutrices, mesdames d'Herbert et de Gebsattel, toutes deux, d'ailleurs, femmes du plus rare mérite, lui avaient inculqué leur raideur. Cette tare autrichienne fit le malheur de toute sa vie. Jamais Charles- Albert ne put l'aimer de la tendresse vraie qu'elle eût méritée pourtant. Quant à elle, dès qu'elle connut le prince de Carignan, ce fut pour l'adorer. Elle admirait son esprit, sa finesse, sa figure, et ne put jamais admettre qu'il ne

(1) Sans date, 1817.

lui fût pas absolument supérieur en tout. Que de fois l'entourage chercha à lui faire comprendre que le prince serait charmé de la voir plus à son aise! Elle demeurait, quoi qu'on pût dire, gauche et timide. Aussi est-il vraiment étonnant que Charles-Albert, à première vue, ait pu lui trouver « beaucoup d'esprit ». Son esprit seul l'a séduit. Un si beau détachement n'était-il pas pour en imposer à Sylvain et à son camarade Sonnaz?

« Me voici à Rome(i), mon cher Sonnaz, et de plus me voici à moitié marié, ce qui, pour moi, je vous assure, est une grosse affaire que je porte bien lourdement. Mais enfin, il faut prendre son parti, et je tâcherai de m'en tirer le mieux possible. Je vous assure que j'ai fait de grands soupirs de ce que vous n'étiez pas avec moi; mais mon mauvais génie, qui ne veut pas déguerpir de dessus mes épaules, m'a obligé de faire tout de mon cru, car mes deux compagnons de voyage ont surpassé l'idée que j'avais de leur nullité. En revanche, Dieu prend toujours grand soin de moi, car on prétend que je m'en suis très bien tiré.

« Vous aurez vu, par la lettre que j'ai écrite à Saluées (2), comment l'affaire s'était bâclée. Suivant les apparences, je dois ravoir faite bonne, car elle m'a paru, d'après toutes mes observations, avoir beaucoup d'esprit, et de plus avoir des goûts conformes aux miens : ce qui, malgré mon indifférence pour ma

(1)9 avril 18 17.

i) Le comte Alexandre de Saluces, son tuteur.

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