CHAPITRE III. Cl
propre personne, n'a pas laissé de me faire un certain plaisir. Elle n'est pas aussi petite qu'on nous l'avait dite, et sans être très jolie, elle n'est pourtant point mal. Je vous assure que j'en parle avec vous bien indifféremment. Mais, mathématiquement parlant, je dois être heureux. »
Et le princecontinuait ses confidences sur le ton d'un amoureux transi :
« Puisque la chose s'est arrangée, j'ai pris la résolution de faire une vie de galant homme, et de rendre ma femme heureuse, si la chose est possible.
« Je suis ici chez ma tante (i), ou je devrais être entièrement content, car il n'y a pas de marques d'attachement qu'elle ne m'ait données, ainsi que son mari. Le duc et la duchesse de Genevois (2), qui sont aussi à Rome, sont vraiment, pour moi, on ne peut meilleurs. Ils ont la bonté de me conduire partout avec eux. »
Sonnaz, qui connaissait son prince, dut sourire de le trouver si résigné à épouser une jolie femme, et si enthousiaste de M. le duc de Genevois. Tout cela détonnait singulièrement avec ce qu'il avait vu etentendu jusqu'alors à Raconis. De toute la jeune génération qui entourait le prince, personne, il est vrai, ne connaissait encore le duc de Genevois, mais chacun redoutait ses idées d'autrefois et son caractère inflexible.
(1) La duchesse Colonna.
(2) Frère cadet du roi régnant et plus tard roi lui-même sous le nom de Charles-Félix.
Certes, il v avait lieu décompter avec un tel homme.
Tout ce qui se disait et se faisait en Piémont ( i ou en France continuait pour lui la Révolution. Il tenait le monde à la fois en pitié et en horreur. M. le duc de Genevois fut un type unique parmi ceux de sa maison, tous si fins politiques, si ambitieux, si soldats. De sa vie, il n'avait songé au fameux artichaut italien qu'il faut manger feuille à feuille, comme disait Emmanuel-Philibert. Qu'importait l'Italie à M. le duc de Genevois? Il n'avait pas été élevé pour monter sur le trône. L'éducation politique, en ce temps-là, était un droit d'aînesse (a).
Cadet de douze enfants que Victor-Amédée III avait eus de Marie-Antoinette-Ferdinande d'Espagne (2), il ne connaissait d'autre ambition que celle de vivre inconnu. Un instant, il avait même pensé à se faire Camaldule, et l'intervention du Pape avait été nécessaire pour le décider à épouser Christine de Naples, le 6 avril 1807 (3). Elle aussi avait rêvé de couvent!
(r) Charles-Félix était, au moment de la Restauration, resté en Sardaigne, comme vice-roi. 11 ne revint sur le continent qu'en 18 1 7.
(2) Fille de Philippe V.
(3) Sœur de la reine Marie-Amélie et tante par conséquent de la princesse de Toscane qu'allait épouser le prince de Carignan.