‹ Prologue d'un règneChapitre 3 sur 177 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

romaine. Le tact manque aussi bien à cette petite rivière (i), tan tôt solennelle comme une duchesse, tantôt bondissante comme une pensionnaire, qu'à ces vieux orangers bordant les pelouses pêle-mêle avec des ifs, des sapins et autres gens d'essence plus plébéienne encore.

Et puis voilà de grands tapis verts aux angles droits et raides, accompagnés de balustres, parsemés de statues, pour vous conduire à la porte de quelqu'une de ces usines qui mènent si beau bruit autour du parc. L'industrie, l'architecture, le paysage, tout ici rattache le présent au passé, mais avec cette sorte d'incohérence qui est le propre de la transition.

Et ceci justifie ma théorie. Raconis reflète le caractère de ses hôtes. Eux aussi ont été des princes de transition.

Ils avaient le sentiment qu'un jour la couronne leur appartiendrait. Souvent frondeuse, leur humeur préparait l'avenir; il est une sève particulière aux branches cadettes pour en faire, tôt ou tard, des branches gourmandes. Voici, du reste, comment et pourquoi les Carignan étaient sujets à l'évolution.

Des dix enfants qu'avait eus le duc de Savoie, Charles-Emmanuel Ier, deux seulement firent lignée: Yictor-Amédée Ier, qui succéda à son père, et Thomas, né en i 5q6, qui, le premier de sa race, porta le titre de prince de Carignan.

Thomas fut un grand capitaine, et malheureusement aussi l'un des princes les plus brouillons de son temps. Tour à tour Espagnol et Français pendant les

(i) La Macra.

longues guerres qui, sous le règne de Louis XIII, désolèrent le Piémont, Thomas avait fini par s'attacher à la France, où Richelieu lui faisait épouser la comtesse de Soissons. De leur union étaient nés deux fils. L'aîné, Philibert, marié à Angélique d'Esté, continua la branche de Savoie-Carignan, tandis que la descendance de son frère Maurice s'éteignait, en i y36, avec le glorieux prince Eugène.

Mais si intéressante soit-elle, l'histoire des enfants et petits-enfants de Thomas n'a que faire ici. Un mot suffira pour rappeler que cinq générations de princes braves, intelligents, ambitieux et inquiets, s'étaient succédé à Raconis de i5q6 à 1770, et que cette année-là naissait Charles de Carignan. Charles de Carignan devait être le père du roi Charles-Albert. La parenté qui reliait alors les deux branches de la maison de Savoie était au onzième degré (a).

Je ne veux retenir qu'un détail de la première enfance de Charles de Carignan, car ce détail eut sur lui une influence décisive. Sa mère Josèphe de Lorraine, demeurée veuve fort jeune, l'envoya, à douze ans, au collège militaire de Sorèze. Sans doute, l'éducation s'y donnait parfaite. Sans doute, Charlesde Carignan devait se trouver là dans un milieu aristocratique et charmant. Mais, pour lui, l'atmosphère n'en était que plus dangereuse. Les idées libérales que la guerre d'Amérique y avait jetées enfiévraient toute la jeune noblesse française. L'enfant ne pouvait revenir de Sorèze qu'imprégné de principes philanthropiques et avec toutes les allures d'un homme sensible.

Page 1