CHAPITRE PREMIER
Il n'avait pas vingt ans, en effet, que déjà son humeur aventureuse faisait dire à un homme bien placé pour le juger (i) :
« Il faut croire que Ton se lasse tout autant d'être bien que d'être mal, puisque les princes se mettent à rêver, eux aussi, d'un monde nouveau. M. de Carignan nous rapporte de Paris force illuminisme. Il tient à Raconis boutique de philanthropie et de sensibilité. Nos élégants ici admirent, en attendant qu'ils comprennent; mais de ces folles cervelles, on peut tout espérer. »
Hélas ! ce n'était pas sa tante, madame de Lamballe, qui l'eût converti à des idées plus sages ! Elle aussi rêvait d'un monde nouveau. Il est incroyable combien cette fin de siècle incrédule fut naïve. A travers une lumière trouble et lavée, on ne voyait plus le contour des choses. Chacun croyait de bonne foi au retour d'Astrée. L'esprit de nos grands parents (est-ce parce qu'ils en avaient beaucoup?) se disait affranchi. Pour eux, l'économie politique naissait une corne d'abondance à la main; on revenait à la nature, et le marquis de Mirabeau, l'ami des hommes, avait raison de dire que « ce colin-maillard finirait par une culbute générale ».
Grands et petits se bandaient les yeux, avec la même imprévoyance.
« Je crois que vous vous frappez beaucoup trop
(i) Le marquisHenry Costa, alors gentilhomme delà chambre, plus tard quartier-maître général de l'armée austro-sarde.
de la franc-maconnerie, écrivait le 26 février 1788 la reine Marie-Antoinette elle-même à sa sœur Marie-Christine de Naples . La maçonnerie est loin d'avoir ici l'importance qu'elle peut avoir dans toute autre partie de l'Europe, par la raison que tout le monde en est. On sait ainsi tout ce qui s'y passe: où donc est le danger?... Ces jours derniers, la princesse de Lamballe a été nommée grande maîtresse d'une loge. Elle m'a raconté toutes les jolies choses qu'on lui avait dites... (1). »
Et ce n'était que trop vrai. Madame de Lamballe s'amusait à présider la loge du Contrat social. Gentilshommes et grandes dames savonnaient ainsi, comme à l'envi, le plan incliné qui devait aboutir au panier de la guillotine. L'inexpérience de la Révolution pouvait les excuser en 1788. Mais cette excuse n'existait plus pour ceux qui, à la façon de M. de Carignan, n'avaient, dix ans plus tard, rien abdiqué de leur premier enthousiasme pour la liberté.
Ni les horreurs de q3, ni l'invasion de son pavs par les armées républicaines, n'avaient endigué l'incroyable légèreté du prince; bien au contraire, elle se doublait en 1798 de toutes les inconséquences de la jeune femme qu'il venait d'épouser. Charlotte-Albertine de Saxe-Courlande avait alors dix-neuf ans à peine (2).
(1) Lettre citée par M. Lecocteux dans son livre Les sectes et les sociétés secrètes depuis les temps les plus reculés jusque la. Révolution, t. J, p. i3o.
(2) Née le 9 décembre 1770, tille de Charles-Christian-Joseph, prince de Saxe et de Courlande, et de Françoise Krazinska.