‹ Prologue d'un règneChapitre 31 sur 177 · chapitre in · texte numérisé non relu

chapitre in

Mais voilà qu'au point de vue dynastique, ce double dévouement ne servait à rien. Le ménage n'espérait plus d'enfants quand Charles-Albert le rencontra à Rome.

Entre le prince et son oncle, c'était évidemment une première dissemblance. Mais, il en existait tant d'autres que Charles -Félix en venait à regretter sa lettre en faveur du prince de Carignan. L'âge, l'éducation, les principes, tout désunissait les deux héritiers éventuels du roi Victor-Emmanuel. Si un même amour du bien public les élevait à une égale hauteur de vues, ils apercevaient des horizons différents, comme lorsqu'on se tourne le dos sur un même sommet. Parmi les hommes, soient-ils princes, les uns sont faits de raison et les autres d'impression. Quand ils le voudraient, le cœur et la raison ne s'entendront jamais. On peut, à la rigueur, se faire aimer, mais on ne fait pas aimer ses idées.

C'était ce dont, au bout d'un mois de voisinage, ces deux princes s'étaient aperçus. De leur première rencontre à Rome data un désaccord qui ne cessa de grandir. Charles - Albert était apparu à son oncle comme un héritier prodigue. Pour le vieux Savoyard, la fortune de sa maison allait être livrée à l'Italie. Dùt-il faire interdire l'héritier, il se promit de sauver l'héritage, et ne s'y épargna plus.

Moins préoccupé, peut-être, des intérêts d'une couronne qu'il avait abdiquée pour entrer au noviciat des Jésuites, Charles-Emmanuel IV mettait plus d'indulgence à juger Charles-Albert.

« J'ai vu, écrivait-il, le prince de Carignan, dont j'ai été très satisfait de toutes manières. Mais je me suis aperçu qu'autant son fond était bon, autant sa première éducation avait été mauvaise. Il me paraît pourtant, ajoutait-il, très porté pour la religion (i). »

Et c'était la chose importante pour Charles-Emmanuel, qui vivait à Rome à la façon des plus humbles, après avoir vécu sur le trône à la façon des rois les plus malheureux.

Dans sa cellule, au couvent de Saint-André, le pauvre novice découronné n'avait rien de Charles- Quint. Couvert d'infirmités et presque aveugle, il poussait à ce degré d'héroïsme sa pauvreté volontaire, qu'on le voyait parfois tendre la main aux passants (2).

Le voilà qui repose aujourd'hui au Quirinal (3), porte à porte avec son petit-neveu, le roi Humbert. Rome a toujours été la ville des contrastes, comme l'écrivait Charles-Albert à Sylvain.

« Je regrette de ne pas vous avoir ici près de moi, dans cette ville où tout n'est que décadence présente et grandeur passée, admirant les superbes restes des Romains si dégénérés. Les artistes célèbres ici sont des étrangers, et la campagne est inculte, par cette raison qu'elle donnerait de la peine à cultiver. Mais,

(1) Manno, Informa^ioni, p. 3i.

(2) Biographie universelle, article : Charles- Emmanuel IV.

(3) Charles-Emmanuel IV mourut le 7 octobre 1819, et fut enterré dans l'église de Saint-André du Quirinal avec l'habit de Jésuite.

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