‹ Prologue d'un règneChapitre 32 sur 177 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

en revanche, on voit quel parti on peut tirer des hommes, car, à tout moment, on rencontre des choses qu'il serait impossible de faire aujourd'hui. »

Avait-il déjà le douloureux pressentiment de l'effort sous lequel il retomberait écrasé?

Dans toutes les lettres de Charles-Albert, à cette époque, c'est comme le frisson des feuilles quand le vent est proche. Il se montre agité. On sent qu'il ne se prend à rien, que le moindre sourire lui coûte, qu'il est gêné, inquiet, comme s'il portait sa destinée écrite au front.

ce A mon passage à Florence, mandait-il à Sonnaz, dans une des réceptions du grand-duc, se trouvait le prince Borghèse (6), qui se mit dans un coin de la chambre, les bras croisés, et resta là, me regardant fixement, comme le beau Dunois lorgnant la jouvencelle. A la fin, ayant vu sa contenance, je m'approchai petit à petit de lui, et lui parlai pendant un instant, ayant débuté par lui donner de vos nouvelles, et l'entretenant ensuite de la beauté de ses chevaux. Je pensai que c'était là sa partie la plus forte (i). »

Charles-Albert masquait ainsi toujours d'une raillerie l'accès de sensibilité qu'il sentait lui monter au cœur; il était, en effet, en écrivant à Sonnaz, grandement peiné de la froideur de madame de Montléart.

« ... (2) Demain, on fera les fiançailles, et je partirai ensuite pour Turin. Mais, avant de partir, mon

(1) Lettre à Sonnaz, 2S avril 1817.

(2)Ibid., 2 mai 1817.

cher ami, je vous dirai une chose assez particulière, c'est que ma mère n'a répondu à aucune de mes lettres depuis celle que nous lui avions écrite ensemble, tandis qu'elle a répondu à la sposa (i). Je lui ai écrit de Florence, deux fois de Rome, et une fois de Naples. Ce soir, je lui écrirai une lettre fort pathétique, car, vraiment, cela me ferait de la peine de me brouiller tout à fait avec elle, surtout dans ce moment. »

Les relations de Charles-Albert avec sa mère ne pouvaient être, en effet, que fort distendues; entre eux s'étaient glissés « cinq ou six demi-princes ou princesses (2) », depuis le remariage de madame de Montléart, et ces petites branches gourmandes absorbaient tout ce que l'étrange femme pouvait avoir de sève maternelle au cœur.

« Puisque ma mère aussi m'abandonne, écrivait Charles- Albert le 10 juillet, j'ai grand besoin de vous, cher Sonnaz, maintenant surtout que Saluces est parti avec Bubna.

« Je suis tout chagrin parce que Marie (3) ne m'a plus écrit depuis la lettre que Saint- Marsan m'a apportée. Comme c'est depuis ce temps que la reine Marie-Thérèse est à Modène, j'ai peur que cette offi-

(1) A ma future.

(2) « En quittant Hoffwyl, écrivait à peu près à cette époque M. le duc de Broglie, nous y laissâmes, dans notre modeste auberge, la princesse de Carignan, mère du futur roi de Sardaigne, grande virago tant soit peu barbue et dégingandée, et dans les plis de son cotillon, proportionné à sa taille, cinq ou -six demi-princes ou princesses (c). » (Souvenirs de feu le duc de Broglie, t. II, F» 421.)

(3) L'archiduchesse Marie-Thérèse de Toscane, sa future.

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