‹ Prologue d'un règneChapitre 39 sur 177 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

partialité; mais on savait sa faiblesse si grande, qu'elle le mettait à la merci de son entourage. Et chaque jour voyait cet entourage s'accroître de quelque vieux bois vermoulu que le Roi revernissait en lui rendant sa place d1avant l'exil, « si bien, disait quelqu'un, que pour nous, qui ne portions pas perruque, il ne restait que la place des morts ».

Mais on ne peut rendre à chacun selon ses œuvres, si l'on ne rend à chacun aussi selon les circonstances et le milieu où il a vécu. Il faut à l'histoire, comme au théâtre, ses décors et ses costumes. C'est pourquoi nous monterons ce grand escalier qui nous conduira dans un intérieur piémontais de 1820.

Cet escalier date du seizième siècle. Pour être de bon style, il aurait évidemment fallu qu'une rampe à colonnettes de marbre l'accompagnât; mais l'aïeul ou bisaïeul qui a construit l'hôtel a été obligé de partir brusquement pour la guerre. Le travail n'a pu s'achever. On s'est contenté d'une rampe en noyer, et depuis le temps de Catinat ou de Vendôme, cette rampe n'a pas été changée; on s'est toujours dit que, puisqu'on était monté comme cela la veille, on monterait encore comme cela le lendemain.

Vingt ou trente marches assez douces vous ont enfin amené dans le vestibule. C'est une salle immense, lambrissée de marbres, de fresques et de tableaux écaillés, défoncés ou troués. Dans le fond, adossé au mur, voilà un grand banc, qui le soir se transformera en lit. Pendant les belles heures de la journée il étale son drap vert, usé, parsemé de taches et garni de

jS LA JEUNESSE DU ROI C HA R LES - ALBERT.

franges. Un peu plus loin, vous voyez l'armée rangée en bataille de tous les souliers de la maison. Ce sont d'abord les grosses chaussures en drap du vieil oncle, le chevalier de Malte. Il est goutteux. Puis voilà les bottes à la Souvaroff du jeune marquis et les souliers à boucles d'argent de l'abbé, les escarpins de prunelle de madame la marquise, pêle-mêle avec ceux des jeunes filles et des petits enfants; tout cela est interligné de brosses sous l'abat-jour accroché au mur.

Cà et là erre un serviteur en livrée. Sa livrée, grise, brune ou de telle couleur que vous voudrez, n'a pas été faite pour lui. La culotte courte est trop longue. Ses bas s'enroulent pittoresquement autour de ses jambes grêles.

Dans un coin, par trop visibles s'accumulent les balais et la boîte à ordures. Un trépied avec une cuvette fait vis-à-vis dans le coin en face à un petit seau de bois. Sur une table, s'alignent les chandeliers, tous dépareillés, armés de leur longue chandelle de suif. Le plus intime mobilier du ménage se trouve naïvement ainsi exposé partout.

Entrons dans la chambre à coucher delà marquise. Elle reçoit là depuis bientôt soixante ans. La marquise a le visage très fin, très aristocratique ; cependant elle paraît médiocrement intelligente. Son bonnet tient de la vieille et de la nouvelle école. Sa robe est foncée. Devant elle se trouve un vieux guéridon en marqueterie. La marquise fait des bas pour ses pauvres à la lumière d'une lampe, car le soir est venu, qui relègue dans l'ombre toute la chambre, hors un cercle lumi-

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