‹ Prologue d'un règneChapitre 40 sur 177 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

neux au plafond marbré d'or. Sous vos pieds vous avez les lames disjointes d'un parquet mal ciré. A peine distinguez-vous dans ces ténèbres un lit à la duchesse avec ses rideaux et ornements de soie à ramages. A la tête du lit est accrochée une Madone de maître; audessous reluit toute une population de saints et de saintes; après eux, mais à quelque distance, commence la série des portraits de famille : les grandspères sourient sous leurs ailes de pigeon. Leurs successeurs sont moins avenants dans leur costume Directoire. Enfin, mais elles sont rares, on aperçoit quelques jeunes figures en uniforme du temps de Napoléon.

Après le compte des morts et des absents, voici celui des gens bien vivants qui entourent la marquise.

Tout près d'elle, c'est son cousin le général. Le général n'a pu encore s'expliquer pourquoi Louis XVIII a donné la Charte, et ne s'est pas contenté de rétablir les parlements. L'abbé partage son avis, car il ne voit partout que jansénistes. La nuit, il rêve que Nicole, Arnaud, Quesnel sont nommés aumôniers du Roi à sa place, et que la bulle Unigenitus va être retirée. La fameuse bulle laisse, il est vrai, le voisin de l'abbé assez indifférent. Celui-là est capitaine aujourd'hui dans un régiment piémontais; hier il était chef d'escadrons dans un régiment de l'Empereur. Il en est encore à se demander comment deux blessures reçues à la Bérésina lui ont valu, en Piémont, la rétrocession d'un grade

8o LA JEUNESSE DU ROI C HA R LE S - ALBERT.

Cette copie faite d'après ua tableau charmant que cTAzeglio nous a laissé du vieux Turin, n'est pas une caricature : les idées, les mœurs, y étaient refoulées, par la Restauration, à cent ans en arrière, et les gens sages prévoyaient, à brève échéance, une terrible réaction.

« Le comte de Maistre, que je viens de voir, écrivait Sylvain, me semble de méchante humeur, et non moins soucieux du sort de l'Etat que de son propre sort (a). Sa femme est aigre-douce, et, ma foi, je trouve qu'ils ont raison. Il est honteux de tenir à l'écart le seul homme qui ait utilement servi le Roi. L'opinion générale est qu'on le trouve trop entier. La mienne est qu'on le trouve trop clairvoyant. »

Se mettre en travers de leurs sottises est presque toujours le plus sur moyen de désobliger les gens. Joseph de Maistre en faisait l'expérience.

u Du temps de la canaillocratie, écrivait-il, je pouvais, à mes risques et périls, faire entendre la vérité a ces inconcevables souverains. Mais aujourd'hui, ceux qui se trompent sont de trop bonne maison pour qu'on puisse se permettre de la leur dire. »

Les oreilles qui n'entendaient pas mugir le vent révolutionnaire n'auraient pas entendu la voix du comte de Maistre. Ce vent cependant secouait toute l'Italie, entraînant pêle-mêle, dans son aveuglante poussière, les pires instincts et les plus nobles passions.

A Milan, le comte Porro fondait le Conciliatore, et voyait accourir, comme accourent au phare

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