‹ Prologue d'un règneChapitre 5 sur 177 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Plutôt laide que jolie, un peu déhanchée et beaucoup trop grande, elle n'avait que médiocrement réussi en Piémont lors de son arrivée. A la cour, tout d'abord, on avait regardé de mauvais œil le sans façon de son allure, extraordinaire vraiment chez une Allemande; et puis, peu à peu, son entrain avait déridé les plus moroses; et sa bonne grâce, si j'en juge par ce billet, avait apprivoisé les plus farouches.

« ... Je vais, écrivait Tun deux (i), pour dissiper un peu mon humeur noire, passer quelques jours à Raconis; mais je ne sais comment je me tirerai d'affaire. Toutes mes facultés ont pris une trempe si dure, tontes mes idées ont une teinte si sombre, que je ferai, je crois, bien triste figure dans ce tourbillon d'élégance, w

A quelques jours de là, le même correspondant ajoutait :

« Il faut que madame de Carignan s'amuse quand même, et vraiment elle s'amuse malgré toutes nos tristesses... Je Tai laissée comme Armide au milieu des enchantements. Je ne lui souhaiterais qu'une enceinte de précipices autour de sa demeure, avec des dragons et des cyclopes pour en défendre à tout jamais l'approche aux révolutionnaires français, lombards et piémontais. »

(i) Le marquis Costa.

Hélas! ils étaient dans la place. La vieille monarchie sarcle râlait. Pour elle, depuis six ans, les traités désastreux succédaient aux batailles perdues, et bien que le Directoire appelât encore le roi Charles-Emmanuel IV son grand ami, le malheureux prince n'était plus en 1 798 qu'une sorte à'Ecce homo entre ses mains.

Pendant douze ou quinze mois, avant de le crucifier tout à fait, Miot, Ginguené, Aymar, successivement accrédités auprès de lui comme ambassadeurs de France, avaient renouvelé l'atroce moquerie d'il y a dix-huit cents ans; mais le temps enfin semblait venu d'arracher aux épaules de la victime le lambeau de pourpre qui y pendait encore.

Le 6 décembre, les tristes agents de M. de Talleyrand cédaient la place au général Joubert. Joubert avait au moins la franchise de la force. Ses canons tournés contre Turin arrachaient au Roi une lamentable abdication « Ah! jalousons nos parents

morts, écrivait l'un des survivants de la guerre qui aboutissait à ce désastre (1). Ils ont cru en mourant que leur sang n'avait pas vainement coulé pour leur prince et pour leur pays. Leur sacrificeétait doncinutile...? »

Non; car l'agonie d'un homme n'est pas celle d'une

(1 Le marquis Costa.

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