CHAPITRE IV
Ici se place une anecdote qui vraiment serait sans valeur si elle ne donnait au caractère du prince une curieuse note romantique. Charles-Albert revenait par la Suisse. Personne ne l'y savait, quand, vers huit heures du soir, un grand jeune homme se présenta au château de Marin, situé près de Thonon. Marin appartenait au baron de Blonay. On était à table. Sonnaz se trouvait parmi les convives. L'inconnu lui fait un signe. Sonnaz, sans le nommer, demande qu'on l'invite à dîner. Il est charmant, cause de toutes choses, et se retire vers dix heures dans la chambre que M. de Blonay, fort intrigué, lui avait fait préparer.
Le lendemain matin, on trouvait la chambre vide, le lit non défait, le fenêtre ouverte, et sur la glace, tracé à l'aide d'un diamant, le nom de Carignan. Le prince avait fait ainsi dix lieues pour voir le comte de Sonnaz, et, sans attendre le jour, s'en était retourné à Genève. De Genève, il avait en toute hâte regagné Turin. Sans doute, c'est à un si mystérieux entretien que cette lettre fait allusion :
« ...La conversation que nous venons d'avoir ensemble, très cher Sonnaz, m'est une preuve de rattachement que vous me portez, écrivait le prince. Mais je dois à la vérité de vous dire que je vous dépeignais en noir, i'autre soir, un intérieur qui, maintenant que je n'ai plus le spleen, fait tout mon bonheur, si Dieu permet que j'en puisse avoir un peu sur cette terre. »
Et comme s'il eût prévu qu'il n'en trouverait qu'à son foyer, le prince ajoutait :
<( ...Je lis beaucoup, j'étudie, je dessine. Lorsqu'on a le malheur d'être prince, en ce temps surtout, il faut savoir tout, plus que médiocrement, et apprendre à se suffire à soi-même, car maintenant le voile est tombé. Les princes sont jugés sévèrement. Heureux encore si l'on se contentait de les juger, mais, la calomnie s'en mêlant, notre état de prince n'est tenable que pour ceux qui ne le comprennent pas, ou pour ceux qui ont assez de force d'âme pour suivre le sentier de l'honneur, à travers tous les désagréments imaginables. Si l'on a quelque défiance de soi, on est alors bien malheureux... »
Etait-ce là le langage d'un ambitieux ou d'un conspirateur? N'étaient-ce pas plutôt les douloureux raidissements d'une âme qui se cramponne au devoir, quand tout l'entraîne?...
Oui, il fallait que le malheureux prince se fît aveugle et sourd, pour ne pas voir sa popularité grandir, pour ne pas entendre les vieilles haines guelfes qui l'appelaient à la rescousse, et cela à l'heure même où se faisait contre lui un suprême effort. Quelquesunes des stipulations de Vienne devaient être remaniées au congrès qui allait s'ouvrir à Aix-la-Chapelle. La Reine avait presque obtenu de son trop faible époux que l'article 860 (1) fût compris parmi ceux qui devaient être revisés. L'Europe, sans doute, pouvait s'opposer à cette révision, mais, devant les volontés
(i)On se souvient que c'était l'article qui constituait tous les droits de la maison de Carianan