CHAPITRE IV. qi
bonnes ou mauvaises. Nous étions à Raconis, Madame commençait une grossesse. Son mari voulut la promener dans une calèche neuve qu'il menait lui-même à quatre chevaux. La princesse y monta avec une de ses dames d'honneur, la marquise de Cortanze. Collegno était assis auprès du prince sur le siège. Montcrivel et moi suivions dans une autre voiture, lorsque tout à coup le siège sur lequel le prince était assis cassa. Mon malheureux seigneur tomba entre les chevaux de timon. Il était pris par son éperon aux débris de la voiture, tandis que d'une main il se cramponnait aux harnais. Nous le vîmes ainsi emporté pendant plus de deux minutes. Son éperon enfin cassa, et aussi le harnais auquel il se tenait suspendu ; nous le crûmes écrasé sous les roues de la voiture qui, à fond de train, se précipitait vers un canal plein d'eau. Une catastrophe était inévitable, quand Rossi, le piqueur, parvint à gagner de vitesse l'attelage emporté. Il se mit en travers de la route. Il fut culbuté avec son cheval, mais du même coup la voiture s1arrêta. Madame, heureusement, n'avait pu apprécier le danger auquel elle venait d'échapper. Son mari, grâce à Dieu, n'était qu'horriblement contusionné. L'aventure n'eut pas d'autre suite que de nous amener, sous prétexte de condoléances, une foule de gens dont nous nous serions bien passés. »
Toutes les lettres de Sylvain, pendant cette année de 1 8 1 9, sont rédigées sur ce ton maussade et fort triste. Le pauvre homme se plaignait davantage, chaque fois qu'il écrivait, des idées et des propos abominables
échangés, à Turin, comme monnaie courante. Ce qui surtout rétonnait, c'était de voir les ambassadeurs d'Espagne, de France et de Bavière encourager les folles têtes qui conspiraient.
a Imagine, mandait-il à son frère (i), que MM. de Bardaxy, de Dalberg et Shiboltsdore ouvrent à deux battants les portes de leurs ambassades à tout ce qui prétend, ici, réformer l'État. Ce sont synodes sur synodes élégants dans leurs salons, tandis que, par leurs bons soins, trois clubs fonctionnent ailleurs, à l'usage de la canaille. Là pérorent Castion, Vismara (2) cd altrimali. Ils disent qu'il leur faut une constitution. Plus d'un, cependant, serait embarrassé d'expliquer ce que c'est...
« Quelques beaux fils rêvent de pairie, quelques officiers de grades péchés en eau trouble. Le plus grand nombre, cependant, ne sait encore ce qu'il veut, et se prépare à révolutionner, par bon ton. Mais combien durera ce platonisme? Il n'est guère probable que les malins entassent tant de fagots pour n'allumer qu'un feu de joie. »
Les carbonari l'entendaient bien ainsi; seulement, pour propager l'incendie, il fallait qu'un grand vent se levât sur la foule indifférente. Il était facile, alors, de le déchaîner. Les souvenirs de 18 14 survivaient bien humiliants, bien cuisants encore en Piémont. C'était entouré des soldats exécrés de Bubna, que Vic-
(i)Sans date, 1819.
(2) Révolutionnaires subalternes.
tor-Emmanuel avait fait sa première rentrée à Turin. A quel prix cette escorte? Un honteux vasselage la payait sans doute encore.
Et, de proche en proche, au souffle des conjurés, l'étincelle gagnait. C'est toujours par un mouvement généreux que commencent les révolutions. Bientôt le Roi ne fut plus qu'un roi déshonoré, aux mains du prince de Metternich. Bientôt l'honneur du vieux Piémont et sa haine héréditaire de l'Autriche se confondirent dans une colère qui voyait rouge. L'inaction de la police vis-à-vis des bavards qui péroraient, visà-vis des clubs qui agissaient au grand jour, ne trahissait-elle pas la souffrance secrète du Roi et l'appui de son gouvernement?
Tels étaient la marche suivie et les résultats bientôt obtenus par la propagande révolutionnaire, dans les milieux honnêtes. Il fut facile de soulever les autres contre les agissements de la Restauration , en leur parlant aussi de patriotisme. Ce grand mot a toujours eu deux visages, comme le sabre de Joseph Prudhomme avait deux tranchants.
Les ambitions les plus opposées créaient donc en Piémont ce malaise universel qui précède tout orage. Pour ou contre le Roi, chacun révolutionnait, ne fûtce que par bel air, comme disait Sylvain. De la combinaison de toutes ces bonnes volontés ne pouvait manquer de naître, à brève échéance, un prominciamiento dont l'armée serait fatalement le pivot.
Car là aussi malheureusement se retrouvaient, poussés à leur extrême degré d'acuité, toutes les pas-
sions et tous les griefs de la cour et de la rue. Les officiers de Napoléon ne servaient qu'en sous-ordre; on leur avait imposé la rétrocession d'un grade et interdit le port de leurs décorations françaises. Aux vieux fidèles seuls, remis à neuf par l'Almanach royal, appartenaient les hauts grades. On les avait, il est vrai, épaulés, dans leurs commandements, de quelques jeunes gens bien en cour. Mais les premiers avaient eu le temps d'oublier ce que les seconds n'avaient pas eu le temps d'apprendre, et tout cela régentait les vétérans de Wagram et d'Austerlitz, qui formaient alors les cadres piémontais. De ces juxtapositions hétérogènes naissaient des froissements et des récriminations sans fin.
Une telle armée ne pouvait qu'être à la merci d'un coup de vent, et le baromètre baissait terriblement sur toute l'Italie, au commencement de l'année 1820.
Charles-Albert avait le pressentiment d'une catastrophe prochaine. Il écrivait, comme si Dieu avait fait les âmes hautes pour voir toujours par-dessus les bons côtés des choses :
« Ami Sylvain, je suis en ce moment surchargé d'occupations, et je ne puis vous dire que quelques paroles. Mais, connaissant toute l'affection que vous me portez, je ne veux pas laisser passer la journée sans vous donner la bonne nouvelle que, ce matin, le comte de Stahremberg est venu officiellement demander au Roi, puis à moi, la main de ma sœur pour l'archiduc Rénier, gouverneur du royaume lombardo-vénitien (b).