‹ Prologue d'un règneChapitre 48 sur 177 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

n'aboutit qu'à faire affluer dans son cabinet, et à la même heure, tous les marchands de lunettes de Turin.

Pour continuer la plaisanterie, les carbonari envoyaient ces braves gens en aide à la police.

« ...Je crois que Ton s'est moqué de vous », leur dit le comte Lodi, en les voyant entrer.

a ...Je crains que ce ne soit plutôt de Votre Excellence », répondit le mieux alangué d'entre eux.

Et les mystifications de continuer devant l'ineptie de la police. C'est ainsi qu'un jour, cinq ou six régiments, partis des garnisons les plus éloignées, arrivaient à la même heure à Turin, où personne ne les attendait. C'est ainsi encore que tous les confesseurs de la ville se trouvaient un matin au lever du Roi, appelés en grande hâte pour lui prêter leur ministère.

Vraiment, pour qu'on osât ainsi s'en prendre au bon Victor-Emmanuel, il fallait que son gouvernement fût bien discrédité. Il l'était, parce que promettre et ne pas tenir est le plus sûr moyen de se désaffectionnerles gens. Au milieu des embrassements du retour, on avait biffé la conscription, l'impôt de succession, et mille autres droits vexatoires qu'il avait fallu rétablir. Devant ses régiments sans soldats et ses coffres vides, le Roi s'était cru excusable d'oublier un peu ses promesses d'antan.

Il méditait d'ailleurs, comme compensation, certains adoucissements à la législation toute de bon plaisir qu'il avait restaurée en 1 8 14.

Mais voilà que le travail préparatoire de ces réfor-

mes avait été confié à des hommes d'avant 89. C'est dire le cœur qu'ils mettaient à la besogne.

Le comte Borgarelli, suivi de toute la vieille magistrature, faisait rage contre la plus innocente innovation. Vainement Balbo, Saint-Marsan, Pinelli, Carbonara, essayaient de parler raison. Vainement Joseph de Maistre faisait entendre ces sages paroles : « ...Ne croyez pas que la plénitude de l'autorité royale soit affaiblie par les bornes que les princes posent euxmêmes parfois à leur propre autorité... » Borgarelli et ses amis ne se rendaient pas (c).

L'entêtement a muré si hermétiquement, chez certaines gens, portes et fenêtres, que l'idée de regarder dans la rue ne leur vient même pas; Borgarelli y aurait vu pourtant qu'elle devenait houleuse. Il en aurait entendu monter d'étranges rumeurs. Peut-être eût-il compris que ses conseils acculaient Victor- Emmanuel à une dangereuse résistance.

A Naples, en effet, la liberté venait de lever son drapeau; l'intervention armée de l'Autriche n'y était plus douteuse; le Roi devait se prononcer pour ou contre sa redoutable voisine. Alors déjà, comme l'écrivait François Gambini (1), « le Piémont, pour l'Italie, ne pouvait être que le bouclier qui la protégerait ou la hache qui la décapiterait, s'il tombait aux mains de l'étranger ».

Et ce combat pour la vie durera un demi-siècle. L'idée guelfe appellera à son aide toutes les grandeurs et toutes les hontes de notre temps. Elle se fera bénir

(1) Sclopis, Histoire de la législation italienne, t. III, p. 208.

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